‹ Aventures de TélémaqueChapitre 157 sur 158 · LES AVENTURES · texte numérisé non relu

LES AVENTURES

D'ARISTONOUS.

S0PURONTMB9 ayant perdu les biens de ses ancêtres , par des nsiufrages et par d'autres malheurs j s'en consolait par sa vertu dans Pile de Délos. Là, il chantait sur une lyre d'or les merveilles du dieu qu'on y adore : il cultivait les muses ^ dont il était aimé : il recherchait curieusèment tous les secrets de la nature, le cours des astres et des cieux, l'ordre des élémensyla structure de l'univers, qu'il mesurait de son compas, la vertu des plantes, la conformation des animaux : mais surtout il s'étudiait luimême, et s'appliquait à orner son àme par la vertu. Ainsi la fortune, en voulant l'abattre, l'avait élevé k la véritable gloire, qui est celle, de la sagesse.

Pendant qu'il vivait heureux, sans bien , dans cette retraite , il aperçut un jour sur le rivage de la mer un vieillard vénérable , qui lui était

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inconnu ; c'était un étranger qui venait d'aborder en l'ile. Ce vieillard admirait les bords de la mer^ où il savait que cette Ile avait été autrefois flottante : il considérait cette côte, où s'élevaient, au-dessus des sables et des rochers, de petites collines toujours couvertes d'un gazon naissant et fleuri ; il ne pouvait assez regarder les fontaines pures, et -les rwsseaux rapides qui arrosaient cette délicieuse campagne; il s'avançait vers les bocages sacrés qui environnent le temple du dieu; il était étonné de voir cette verdure que les aquilons n'o6eot jamais ternir; et il considérait déjà le temple, d'un marbre de Paros plus blanc que la neige , environné de hautes colonnes de jaspe. Sophronyme n'était pas moins attentif h considéra ce vieillard : sa barbe blanche tombait sur sa poitrine; son visage ridé n'avait rien de di& forme; il était encore exempt des injures d'une vieillesse caduque; ses yeux montraient une douce vivacité ; sa taille était haute et majestueuse , mais un peu courbée , et un bÂton d'ivoire le soutenait. étranger, lui dit Sophronyme, que cherchez-vous dans cette ile, qui parait vous être inconnue? Si c'est le temple du dieu^ vous le voyez de loin^ et je m'offre

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de vous y conduire ; car je crains les dieux , et j'ai appris ce que Jupiter veut qu'on fasse pour secourir les étrangers.

J'accepte ^ répondit ce vieillard ^ l'offre que vous me faites avec tant de marques de bonté ; je prie les dieux de récompenser votre amour pour les étrangers. Allons vers le temple. Dans le chemin il raconta ^ Sophronyme le sujet de son voyage. Je m'appelle, dit-il, Aristonoùs, natif de Clazoméne, ville d'Ionie, située sur cette côte agréable qui s'avance dans la mer, et semble s'aller joindre à l'ile de Chio, fortunée patrie d'Homère. Je naqub de parens pauvres, quoique nobles. Mon père, nommé Polystrate, qui était déjà chargé d'une nombreuse famille ^ ne voulut point m'élever ; il me fit exposer par un de ses amis de Téos. Une vieille femme d'Ëry thre , qui avait du bien auprès du lieu où l'on m'exposa , me nourrit de lait de chèvre dans sa maison ; mais comme elle avait à peine de quoi vivre, dès que je fus en âge de servir, elle me vendit à un marchand d'esclaves qui me mena dans la Lycie. Je fus vendu , à Patare , à un homme riche et vertueux , nommé Alcine ; cet Alcine eut soin de moi dans ma jeunesse. Je lui parus docile, modéré, sincère, affectionné, et

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appliqué a toutes les choses honnêtes dont on voulut m'instruire; il me dévoua aux arts qu'Apollon favorise; il me fît apprendre la musique, les exercices du corps ^ et surtout Tart de guérir les plaies des hommes. J'acquis bientôt une assez grande réputation dans cet art, qui est si nécessaire; et Apollon, qui m'inspira, me découvrit des secrets merveilleux. Alcine,qui m'aimait de plus en plus, et qui était ravi de voir le succès de ses soins pour moi, m'affranchit et m'envoya à Damoclès , roi de Lycaonie , qui , viviint dans les délices, aimait la vie et craignait de la perdre. Ce roi , pour me retenir, me donna de grandes richesses. Quelques années après, Damoclès mourut. Son fils, irrité contre moi par des flatteurs, servit à me dégoûter de toutes les choses qui ont do l'éclat. Je sentis enfin un violent désir de revoir la Lycie, où j'avais passé si doucement mon enfance : j'espérais y retrouver Alcine qui m'avait nourri , et qui était le premier auteur de toute ma fortune. En arrivant dans ce pays, j'appris qu'Alcine était mort après avoir perdu ses biens, et souffert avec beaucoup de Constance les malheurs de sa vieillesse. J'allai répandre des fleurs et des larmes sur aea cendres ; je mis une inscription honorable sur son

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tombeau^ et je demandai ce qu'étaient devenus ses enfans. On me dit qu€ le seul qui était resté, nommé Orsiloque, ne pouvant se résoudre à paraître sans biens dans sa patrie où son père avait eu tant d'éclat, s'était embarqué dans un vaisseau étranger, pour aller mener une vie obscure dans quelque ile écartée de la mer. On m'ajouta que cet Orsiloque avait fait naufrage , peu de temps après , vers l'ile de Carpathe , et qu'ainsi il ne restait plus rien de la famille de mon bienfaiteur Âlcine. Aussitôt je songeai h acheter la maison où il avait demeuré, avec les champs fertiles qu'il possédait autour. J'étais bien aise de revoir ces lieux, qui me rappelaient le doux souvenir d'un âge si agréable , et d'un si bon maitre : il me semblait que j'étais encore dans celte fleur de mes premières années où j'avais servi Âlcine. À peme eus-je acheté de ses créanciers les biens de sa succession , que je fus obligé d'aller à Clazomènc; mon père Polystratc et ma mère Phidile étaient morts. J'avais plusieurs frères qui vivaient mal ensemble; aussitôt que je fus arrivé à Clazomène, je me présentai à eux avec un habit simple, comme un homme dépourvu de biens, en leur montrant les marques avec lesquelles vous savez

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qu^on a solo d'exposer les enfans. Ils fureni étonnés de voir ainsi augmenter le nombre des héritiers de Polystrate y qui devaient partager sa petite succession 9 ils voulurent même me contester ma naissance, et ils refusèrent devant les juges de me reconnaître. Alors ^ pour punir leur inhumanité , je déclarai que je consentais à être comme un étranger pour eux; je demandai qu'ils fussent exclus pour jamais d'être mes héritiers. Les juges l'ordonnèrent ; et alors je montrai les richesses que j'avaia apportées dans mon vaisseau ; je leur découvris que j'étais cet Aristonoùs qui avait acquis tant de trésors auprès de Damoclès y roi de Lycaonie , et que je ne m'étais jamais marié.

Mes frères se repentirent de m'avoir traité s» injustement ; et , dans le desk* de pouvoir être un jour mes héritiers, ils firent les derniers eflbrts^mais inutilement, pour s'insinuer dans mon amitié. Leur division fut cause que les biens de notre père furent vendus; je les achetai; et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre père passer dans tes mains de celui à qui ils n'avaient pas voulu en donner la moindre partie : ainsi ils tombèrent tous dans une affreuse pauvreté. Mais après qu'ils eurent assez senti

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leur faute , je voulus leur montrer mon bon naturel ; je leur pardonnai, je les reçus dans ma maison, je leur donnai à chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer^ je les réunis tous; eux et leurs enfans demeurèrent ensemble paisiblement chez moi ; je devins le père commun de toutes ces différentes familles. Par leur union et par leur application au travail, ils amassèrent bientôt des richesses considérables. Cependant la vieillesse, comme vous le voyez, est venue frapper à ma porte; elle a blanchi mes cheveux et ridé mon visage ; elle m'avertit que je ne jouirai pas long-temps d'une si parfaite prospérité. Avant que de mourir, j'ai voulu voir encore une dernière fois cette terre qui m'est si, chère, et qui me touche plus que ma patrie même , cette Lycie où j'ai appris h être bon et sage sous la conduite du vertueux Alcine. En y repassant par mer, j'ai trouvé un marchand d'une des iles Cyclades, qui m'a assuré qu'il restait encore à Délos un fils d'Orsiloque qui imitait la sagesse et la vertu de son grand-père Alcine : aussitôt j'ai quitté la route de Lycie, et je me suis bâté de venir chercher, sous les auspices d'ÂppUon, dans son ile, ce précieux reste d'une famille à qui je dois tout.

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11 nie rcsle peu de temps à vivre : la parque^ ennemie de ce doux repos que ies dieux accor^ dent si rarement aux mortels, se hâtera de trancher mes jours; mais je serai content de mourir, pourvu que mes yeux, avant que de se fermer à la luniière, aient vu le petit-fils de mon maître. Parlez maintenant, ô vous qui habitez avec lui dans cette ile : le connaissez-vous? pouvez-vous me dire où je le trouverai? Si vous me le faites voir, puissent les dieux , en récompense, vous faire voir sur vos genoux les enians de vos enfans jusqu'à la cinquième génération ! puissent les dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans l'abondance pour fruit de votre vertu! Pendant qu'Âristonoûs parlak ainsi, Sophronyme versait des larmes mêlées de joie et de douleur. Enfin il se jette, sans pouvoir parler, au cou du vieillard, il l'embrasse, il le serre, et il pousse avec peine ces paroles entrecoupées de soupirs :

Je suis , ô mon père , celui que vous cherchez : vous voyez Sophronyme, petit-fils de votre ami Âlcine : c'est moi, et je ne puis douter, en vous écoutant, que les dieux ne vous aient envoyé ici pour adoucir mes maux. La reconnaissance, qui semblait perdue sur la terre , se retrouve

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.CD VOUS seul. J'avais oui dire, dans mon enfance, qu'un homme célèbre et riche, établi en Lycaonie, avait été nourri chez mon grandpère : mais comme Orsiloque mon père, qui est mort jeune y me laissa au berceau, je n'ai su ces choses que confusément. Je n'ai osé aller en Lycaonie dans l'incertitude ; et j'ai mieux aimé demeurer dans cette ile, me consolant dans mes malheurs par le mépris des vaines richesses, et par le doux emploi de cultiver les muses dans la maison sacrée d'Apollon. La sagesse, qui accoutume les hommes à se passer de peu et à être tranquilles , m'a tenu lieu jusqu'ici de tous les autres biens.

En achevant ces parcdes, Sophronyme, se voyant arrivé au temple , proposa à Aristonoùs d'y faire sa prière et ses offrandes. Us firent au dieu uh sacrifice de deux brebis plus blanches que la neige , et d'un taureau qui avait un croissant sur le front entre les deux cornes : ensuite ils chantèrent des vers en l'honneur du dieu qui éclaire l'univers, qui règle les saisons, qui préside aux sciences , et qui anime le chœur des neuf muses. Au sortir du temple , Sophronyme et Aristonoùs passèrent le reste du jour h se raconter leurs aventures. Sophrohyme rei;ui

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