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chez lui le vieillard , avec la tendreiie et le pect qu'il aurait témoigné k Alctfte méme^ s'il eût encore été vrant* Le lendemain , iU partirent eneeraUe, et firent voile vers la Lycie. ArigUmom mena Sophronyme dans une fertile campagne, sur le bord du fleuve Xante, dans les ondes duquel Apollon, au retour de la chasse, couvert de pousâére, a tant de fois plongé son corps, et lavé ses beaux cheveux blonds. Us trouvèrent le long de ce fleuve, des peupliers et des saules , dont la verdure tendre et naissante cachait les nids d'un nombre infini d'oiseaux qui chantaient nuit et jour. Le fleuve tombant d'un rocher, avec beaucoup de bruit et d'écume , brisait ses flots dans un canal plein de petits cailloux : toute la plaine était couverte de moissons dorées; les collines qui s'élevaient en amphithéâtre, étaient chargées de ceps de vigne et d'arbres fruitiers. Là, toute la nature était riante et gracieuse, le ciel était doux et serein , et la terre toujours prête à tirer de son sein de nouvelles richesses pour payer les peines du laboureur. En s'avançant le long du fleuve, Sophronyme aperçut une maison simple et médiocre , mais d'une architecture agréable , avec de justes proportions. Il n'y trouva ni marbre ,
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ni or^ ni argent , ni ivoire , ni meubles de pour^ pre : tout y était propre , et plein d'agrément et de commodité sans magnificence. Une fon* taine coulait au milieu de la cour^i et formait un petit canal le long d'un tapis vert. Les jaiilms n'étaient point vastes ; on y voyait des fruits et des plantes utiles pour nourrir les hommes : aux deux côtés du jardin paraissaient deux bocages , dont les arbres étaient presque aussi anciens que la terre leur mère, et dont les rameaux épais faisaient une ombre impénétrable aux rayons du soleil. Ils entrèrent dans un salon où ils firent un doux repas, des mets que la nature fournissait dans les jardins, et on n'y voyait rien de ce que la délicatesse des hommes va chercher si loin et si chèrement dans les villes; c'était du lait aussi doux que celui qu'Apollon avait le soin de traire pendant qu'H était berger chez le roi Admète; c'était du miel plus exquis que celui des abeilles d'Hybla en Sicile, ou du mont Hymette dans l'Attique : il y avait des légumes du jardin et des fruits qu'on v,enait de cueillir. Un vin plus délicieux que le nectar coulait de grands vases dans des coupes ciselées. Pendant ce repas frugal, mais doux et tranquille, Aristonoûs ne voulut point se mettre à table. D'à-
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bord^ il fit ce qu'il put, sous divers prétextes, pour cacher sa modestie ; mais enfin , comme Sophronyme voulut le presser, il déclara qu'il ne se résoudrait jamais à manger avec le petitfils d'Alcine, qu'il avait si long4emp5 servi dans la même salle. Voilà , lui disait-il , où ce sage vieillard avait accoutumé de manger ; voilà où il conversait avec ses amis; voilà où il jouait à divers jeux : voici où il se promenait en lisant Hésiode ^ et Homère ; voici où il se reposait la nuit. En rappelant ces circonstances , son cceur s'attendrissait, et les larmes coulaient de ses yeux. Après le repas , il mena Sophronyme voir la belle prairie où erraient ses grands troupeaux mugissans sur le bord du fleuve; puis, ils aperçurent les troupeaux de moutons qui renctiaient des gras pâturages ; les mères bêlantes et pleines de lait y étaient suivies de leurs petits agneaux bondissans. On voyait partout les ou« vriers empressés, qui aimaient le travail pour l'intérêt de leur maître doux et humain, qui se faisait aimer d'eux , et leur adoucissait les peines de Tesclavage.
Âristonoûs ayant montré à Soj^ronyme cette maison, ces esclaves, ces troupeaux, et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture ,
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lui dit c^s paroles : Je suis ravi de vous voir dans Pancien patrimoine de vos ancêtres; me voilh content^ puisque je vous mets en possession du lieu où j'afservi si long-temps Alcine. Jouissez en paix de ce qui était à lui, vivez heureux , et préparez-vous de loin par voire vigilance une fin plus douce que la sienne. En même temps ^ il lui fait une donation de ce bien , avec toutes les solennités prescrites par les lois; et il déclare qu'il exclut de sa succession ses héritiers naturels, si jamais ils sont assez ingrats pour contester la donation qu'il a faite au petit-fils d'Alcine son bienfaiteur. Mais ce n'est pas assez pour contenter le cœur d'Âristonoùs. Avant que de donner sa maison , il l'orne tout entière de meubles neufs ^ simples et modestes à la vérité, mais propres et agréables : il remplit les greniers de riches présens de Cérès , et le cellier d'un vin de Chio , digne d'être servi par la main d'Hébé ou de Ganyméde à la table du grand Jupiter; il y met aussi du vin parménien , avec une abondante provision de miel d'Hymette, d'Hybla, et d'huile d'Attique, presque aussi douce que le miel même. Enfin, il y ajoute d'innombrables toisons d'une laine fine et blanche comme la neige, riches dépouilles des tendres brebis qui
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paissaient sur les montagnes d'Arcadie et dans les gras p&turages de Sicile. C'est en cet état qu'il donne sa maison à Sophronyme; il lui donne encore cinquante talens ^boiques^ et réserve à ses parens les biens qu'il possède dans la péninsule de Clazomène , aux environs de Smyrne , de Lebèdè et de G>lophon , qui étaient d'un très-grand prix. La donation étant faite, Aristonoûs se rembarque dans son vaisseau pour retourner dans l'Ionie. Sophronyme^ étonné et attendri par des bienfaits si magnifiques, l'accompagne jusqu'au vaisseau les larmes aux yeux, le nommant toujours son père y et le serrant entre ses bras. Aristonoûs arriva bientôt chez lui par une heureuse navigation : aucun de ses parens n'osa se plaindre de ce qu'il venait de donner à Sophronyme. J'ai laissé, leur disait -il, pour dernière volonté dans mon testament , cet ordre , que tous mes biens seront vendus et distribués aux pauvres de l'Ionie, si jamais aucun de vous s'oppose au don que je viens de faire au petit-fils d'Alcine. Le sage vieillard vivait en paix , et jouissait des biens que les dieux avaient accordés à sa vertu. Chaque année, malgré sa vieillesse, il faisait un voyage en Lycie pour revoir Sophro-
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Dyme, et pour aller Ëiire un sacrifice sur le tombeau d'Alcine, qu'il avait enrichi des plus beaux ornemens de l'architecture et de la sculpture. U avait ordonné que ses propres cendres^ après sa mort^ seraient portées dans le même tombeau^ afin qu'elles reposassent avec celles de son cher maître. Chaque année au printemps, Sophronyme, impatient de le revoir, avait sans cesse les yeux tournés vers le rivage de la mer, pour tâcher de découvrir le vaisseau d'Âristonoùs, qui arrivait dans cette saison. Chaque année, il avait le plaisir de voir venir de loin, au travers des ondes amères, ce vaisseau qui lui était si cher; et la venue de ce vaisseau lui était infiniment plus douce que toutes les grâces de la nature renaissant au printemps^ après les rigueurs de l'affreux hiver.
Une année il ne voyait point venir, comme les autres, ce vaisseau tant désiré; il soupirait amèrement; la tristesse et la crainte étaient peintes sur son visage; le doux sommeil fuyait loin de ses yeux; nul mets exquis ne lui semblait doux : il était inquiet, alarmé du moindre bruit, toujours tourné vers le port; il demandait à tout moment si on n'avait point vu quelque vaisseau venu d'Ionic. Il en vit un; mais, hélas!
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Aristonoùs n'y était pas, il ne portait que ses cendres dans une urne d'argent. Amphiclés^ ancien ami du mort, et à peu près du même &ge, fidèle exécuteur de ses dernières volontés , apportait tristement cette urne. Quand il aborda Sophronyme, la parole leur manqua à tous deux , et ils ne s'exprimèrent que par leurs sanglots. Sophronyme ayant baisé l'urne, et l'ayant arrosée de ses larmes, parla ainsi : vieillard! vous avez fait le bonheur de ma vie, et vous me causez maintenant la plus cruelle de toutes les douleurs : je ne vous verrai plus ; la mort me serait douce pour vous voir et pour vous suivre dans les champs-élysées , où^ votre ombre jouit de la bienheureuse paix que les dieux justes réservent à la vertu. Vous avez ramené en nos jours la justice, la piété et la reconnaissance sur la terre : vous avez montré dans un siècle de fer la bonté et l'innocence de l'âge d'or. Les dieux , avant que de vous couronner dans le séjour des justes , vous ont accordé ici-ba^ une vieillesse heureuse , agréable et longue : mais , hélas ! ce qui devrait toujours durer n'est jamais assez long. Je ne sens plus aucun plaisir à jouir de vos dons, puisque je suis réduit à en jouir sans vous. chère ombre! quand est-ce que je
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VOUS suivrai 7 Précieuses cendres, si vous pouvez sentir encore quelque chose ^ vous ressentirez ^ns doute le plaisir d'être mêlées à celles d'Alcine« Les miennes s'y mêleront aussi un jour. En attendant, toute ma consolation sera de conserver ces restes de ce que j'ai le plus aimé. O Aristonoùs! 6 Aristonoûs! non, vous ne mour<^ rez point, et vous vivrez toujours dans le fond de mon cœur. Plutôt m'oublier moi-même, que d'oublier jamais cet homme si aimable, qui m'a tant aimé, qui aimait tant la vertu, k qui je devais tout!
Après ces paroles entrecoupées de profonds soupirs, Sophronyme mit Tume dans le tombeau d'Alcine : il immola plusieurs victimes, dont le sang inonda les autels de gazon qui en*vironnaient le tombeau; il répandit des libations abondantes de vin et de lait ; il brûla des parfums venus du fond de l'Orient; et il s'éleva un nuage odoriférant au milieu des airs. Sophronyme établit k jamais pour toutes les années , dans la même saison , des jeux funèbres en l'honneur d'Alcine et d'Aristonoâs. On y vendit de la Carie ^ heureuse et fertile contrée; des bords enchantés du Méandre, qui se joue par tant de détours , et qui semble quitter à regret le pays
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qu'il arrose ; des rives toujours vertes du Cay^ tre; des bords du Pactole, qui roule sous ses flots un sable doré; de la Pamphylie , que Gérés^ Pooione et Flore ornent à Tenvi; enfin des vastes plaines de la Cilicie ^ arrosées comme un jardin par les torrens qui tombent du Mont- Taurus toujours couvert de neiges. Pendant cette fête si solennelle, les jeunes garçons et les jeunes filles , vêtues de robes traînantes de lin plus blanches que les lis, chantaient des hymnes à la louange d'Âlcine et d'Arbtonoûs ; car on ne pouvait louer l'un sans louer aussi l'autre, ni séparer deux hommes si étroitement unis , même après leur mort.
Ce qu'il y eut de plus merveilleux , c'est que^ dès le premier jour ^pendant que Sophronyme faisait les Kbations de vin et de lait, un myrte d'une verdure et d'une odeur exquise naquit au milieu du tombeau , et éleva tout à coup sa tète touffue pour couvrir les deux urnes de ses rameaux et de son ombre ; chacun s'écria qu'Âristonoùs , en récompense de sa vertu , avait été changé par les dieux en un arbre si beau. Sophronyme prit soin de l'arroser lui-même , et de l'honorer comme une divinité. Cet arbre ^ loin de vieillir , se renouvelle de dix ans en dix
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ans ; et les dieux ont voulu faire voir par cette merveille 9 que la vertu ^ qui jette un si doux parfum dans la mémoire des hommes , ne meurt jamais.