‹ Aventures de TélémaqueChapitre 29 sur 158 · UVRE XIII · texte numérisé non relu

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lui laissais toute l'autorité. Étrange illusion ! je me savais bon gré de le connaître; et je n'ayais pas la force de reprendre Tautorité que je lui avais abandonnée. D'ailleurs , je le trouvais commode, complaisant', industrieux pour flatter mes passions, ardent pour mes intérêts. Enfin j'avais une raison pour m'excuser en moi-même de ma faiblesse, c'est que je ne connaissais point de véritable vertu : faute d'avoir su choi* sir des gens de bien qui conduisissent mes affaires , je croyais qu'il n'y en avait point sur la terre , et que la probité était un beau fantôme.

Qu'importe, disais-je, de faire un grand éclat pour sortir des mains d'un homme corrompu , et pour tomber dans celles de quelque autre qui ne sera ni plus désintéressé ni plus sincère que lui.

Cependant l'armée navale commandée par Polymène revint. Je ne songeai plus à la conquête de l'ile de Carpathie ; et Protésilas ne put dissimuler si profondément, que je ne découvrisse combien il était affligé de savoir que Philoclés était en sûreté dans Samos. /

Mentor interrompit encore Idoménée pour

lui demander s'il avait continué, après une si^

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noire trahison , à confier toutes ses affaires à Protésilas.

J'étais, lui répondit Id(»nénée, trop ennemi des affaires, et trop inappliqué, pour pouvoir me tirer de ses mains : il aurait fallu renverser l'ordre que j'avais étaUi pour ma commodité , et instruire un nouvel homme ; c'est ce que je n'eus jamais la force d'entreprendre. J'aimai mieux fermer les^eux pour ne pas voir les artifices de Protésilas* Je me consolais seulement en faisant entendre à certaines personnes de confiance que je n'ignorais pas sa mauvaise foi. Ainsi je m'imaginais n'être trompé qu'à demi , puisque je savais que j'étais trompé. Je faisais même de temps en temps sentir à Protésilas que je supportais son joug avec impatience. Je prenais souvent plaisir à le contredire , à blâmer publiquement quelque chose qu'il avait fait, à décider contre aon sentiment : mais^ comme il connaissait ma hauteur et ma paresse^ il ne s'embarrassait point de tous mes chagrins. Il revenait opiniâtrement à la charge; il usait tantôt de manières pressantes, tantôt de sou-^ flesse et d'insinuation : surtout quand il s'apercevait que j'étais peiné contre lui , il redoublait

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ses soins pour me fournir de nouveaux amuse-^ mens propres à m'amoUir, ou pour m'embarquep dans quelque affaire où il eût occasion de se rendre nécessaire et de faire valoir son zèle pour ma réputation.

Quoique je fusse en garde contre lui, cette manière de flatter mes passions m'entrahsait toujours : il savait mes secrets; il me souiag^t dans mes embarras ; il iaisait trembler tout te monde par mon autorité. Enfin je ne pus me résoudre k le perdre. Mais , en le maintenant dans sa place , je mis tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes vérita« blés intérêts : depuis ce moment on n'entendit plus dans mes conseils aucune parole libre ; la vérité s'éloigna de moi; Terreur, qui prépare la chute des rois, me punit d'avoir sacrifié Phitoclès à la cruelle ambition de Protésilas : ceux mêmes qui avaient le plus d« zèle pour l'état et pour ma personne se crtitrent dispensés de me détromper, après un si terrible exemple.

Moi-même, mon cher Mentor^ je craignais que la vérité ne perçât lé nuage , et qu'elle ne parvint jusqu'à moi malgré les flatteurs; car, n'ayant pins la force de la suivre, sa lumière m'était importune. Je sentais en moi-même

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qu*elle m'eût causé de cruels remords^ sans pouvoir me tirer d'un si funeste engagement.

Ma mollesse et l'ascendant que Protésiias avait pris insensiblement sur moi me plongeaient dans une espèce de désespoir de rentrer jamais en liberté. Je ne voulais ni voir un si honteux état 9 ni le laisser voir aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaine hauteur et la fausse gloire dans laquelle on élève les rois : ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une faute y il en faut faire cent. Plutôt que d'avouer qu'on s'^st trompé, et que de se donner la peine de revenir de son erreur , il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l'état des princes faibles et inappliqués : c'était précisément le mien , lorsqu'il fallut que je partisse pour le siège de Troie,

En partant, je laissai Protésiias maître des affaires : il les conduisit en mon absence avec hauteur et inhumanité. Tout le royaume de Crète gémissait sous sa tyrannie : mais personne n'osait me mander l'oppression des peuples ; on savait que je craignais de voir la vérité, et que j'abandonnais à la cruauté de Protésiias tous ceux qui entreprenaient de papier contre lui. Mais mQins. on osait éclater,

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plus le mal était violent. Danâ la suite il mè contraigmt de chasser le vaillant Mérion qui m'avait suivi avec tant de gloire au siège de Troie. Il en était devenu jaloux, comme de tous ceux que j'aimais et qui montraient quel* que vertu.

Il faut que vous sachiez, mon cher Mentor, que tous mes malheurs sont venus de là. Ce n'est pas tant la mort de mon fils qui causa la révolte des Cretois, que la vengeance des dieux irrités contre mes faiblesses, et la haine des peuples, que Prôtésilas m'avait attirée. Quand je répandis le sang de mon fils, les Cretois, lassés d'un gouvernement rigoureux, avaient épuisé toute leur patience ; et l'horreur de cette dernière action ne fit que montrer au dehors ce qui était depuis long-temps dans le fond des cœurs.

Timocrate me suivit au siège de Troie, et rendait compte secrètement par ses lettres à Prôtésilas de tout ce qu'il pouvait découvrir. Je sentais bien que j'étais en captivité; mais je tâchais de n'y penser pas, désespérant d'y re^ médier. Quand les Cretois , à mon arrivée , se révoltèrent, Prôtésilas et Timocrate furent les premiers à s'enfuir. Ils m'auraient sans doute

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abandonné, si je n'eusse été- contraint de m'enfuir presque aussitôt qu'eux. Comptez ^ mon cher Mentor, que les hommes iusolens pendant la prospérité sont toujours faibles et tremblans dans la disgrâce. La tête leur tourne aussitôt que l'autorité absolue leur échappe. On les voit aussi rampans qu'ils ont été hautains; et c'est en un moment qu'ils passent d'une extrémité à l'autre.

Mentor dit à Idoménée : Mais d'où \ient donc que, connaissant à fond ces deux méchans hommes^ vous les gardez encore auprès de TOUS comme je les vois} Je ne suis pas sui^ pris qu'ils vous aient suivi, n'ayant rien de meilleur à faire pour leurs intérêts; je comprends même que vous avez fait une action généreuse de leur donner un asile dans votre nouvel établissement : mais pourquoi vous livrer encore à eux après tant de cruelles expériences ?

Vous ne savez pas, répondit Idoménée, combien toutes les expériences sont inutiles aux princes amollis et inappliqués qui vivent sans réflexion. Il sont mécontens de tout, et ils n'ont le courage de rien redresser. Tant d'années d'habitude étaient des chaînes de fer qui me liaient à ces deux hommes; et ils m'dbsé-

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