LIVRE XII
je le vois bien : tout autre que ,moi aurait eu tort de s'en servir; car il faut respecter les rois, et ménager leur délicatesse^ même en les reprenant. La vérité par ell^méme les blesse assez sans y ajouter des termes forts; mais j'ai cru que vous pourriez souffrir que je vous parlasse sans adoucissement pour vous découvrir votre faute. Mon dessein a été de vous accoutumer à entendre nommer les choses par leur nom, et à comprendre que quand les^ autres vous donneront des conseils sur votre conduite , ils n'oseront jamais vousdire^ tout ce qu'ils penseront. Il faudra, si vous voulez n'y être point trompé, que vous compreniez tou«jours plus qu'ils ne vous diront sur les choses qui vous seront désavantageuses. Pour moi, je veux bien adoucir mes paroles selon votre besoin; mais il vous est utile qu'un hommesans intérêt et sans conséquence vous parle en secret un langage dur. Nul autre n'osera^ jamais vous le parler : vous ne verrez la vérité qu'à demi , et sous de belles enveloppes.
A ces mots , Idoménée , déjà revenu de sa première promptitude, parut honteux de sa déli-> catesse. Vous voyez, dit-il à Mentor, ce que fait l'habitude d'être flatté. Je vous dois le salut
de mon nouveau royaume; il n'y a aucune vérité que je ne me croie heureux d'entendre de votre bouche; mais ayez pitié d'un roi que la flatterie avait empoisonné , et qui n'a pu ^ même dans ses malheurs^ trouver des hommes assez généreux pour lui dire la vérité. Non , je n'ai jamais trouvé personne qui m'ait assez aimé pour voulcMr me déplaire en me disant la vé« rite tout entière.
En disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeuX) et il embrassait tendrement Mentor. Alors ce sage vieillard lui dit : C'est avec dou-* leur que je me vois contraint de vous dire des choses dures ; mais puis-je vous trahir en vous cachant la vérité? Mettez-vous en ma place.
Si vous avez été trompé jusqu'ici, c'est que vous avez bien voulu l'être ; c'est que vous avez craint des conseillers trop sincères. Avez* vous cherché les gens les plus désintéressés et les plus* propres à vous contredire î Avez-vous pris soin de faire parler les hommes les moins empressés à vous plaire, les plus désintéressés dans leur conduite, les plus capables de con-* damner vos passions et vos sentimens injustes? Quand vous avez trouvé des flatteurs , les avez-» Vous écartés? vous en ètes-vous défié? Non^
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non, vous n'avez point fait ce que font ceux qui aiment la vérité, et qui méritent de la connaître. Voyons si vous aurez maintenant le courage de vous laisser humilier par. la vérité, qui vous condamne.
Je disais donc que ce qui vous attire tant de louanges ne mérite que d'être blâmé. Pendant que vous aviez au dehors tant d'ennemis qui menaçaient votre royaume encore mal établi, vous ne songiez au dedans de votre nouvelle ville qu'à y faire des ouvrages magnifiques. C'est ce qui vous a coûté tant de mauvaises nuits , comme vous me Tavez avoué vous-même. Vous avez épuisé vos richesses; vous n'avez songé ni à augtnenter votre peuple,, ni à cultiver les terres» fertiles de cette côte. Ne fallait-il pas regarder ces deux choses comme les deux fondemens essentiels de votre puissance : avoir beaucoup de bons hommes, et des terres bien cultivées pour les nourrir? Il fidlait une longue paix dans ces commencemeids^ pour favoriser la multiplication de votre peuple. Vous ne deviez songer qu'à l'agriculture, et à l'établissement des plus sages lois. Une vaine ambition vous a poussé jusques au bord du précipice. A force de vouloir paraître
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grand) vous avez petisé ruiner votre véritable grandeur. Hâtez-vous de réparer ces fautes; suspendez tous vos grands ouvrages ; renoncez à ce faste qui ruinerait votre nouvelle ville; laissez en paix respirer vos peuples ; appliquez^ vous k les mettre dans l'abondance ^ pour faciliter les mariages. Sachez que vous n'êtes roi qu'autant que vous avez des peuples à gouverner, et que votre puissance doit se mesurer, non par l'étendue des terres que vous occuperez, mais par le nombre des hommes qui habiteront ces terres, et qui seront attachés à vous obéir. Possédez une bonne terre , quoique médiocre en étendue, couvrezr^la de peuples innombrables, laborieux^ et disciplinés; faites que ces peuples vous aiment : vous êtes plus puissant , plus heureux , plus rempli de gloire que tous les conquérans qui ravagent tant de royaumes.
Que ferai-je donc k l'égard de ces rois? ré»
pondit Idoménée; leur avouerai-je ma faiblesse 7 Il est vrai que j'ai négligé Tagriculture, et même le commerce, qui m'est si facile sur cette côte : je n'ai songé qu'à faire une ville magnifique. Faudra-t-il donc, mon cher Mentor, me déshonorer dans l'assemblée de tant de rois, et découvrir