‹ Aventures de TélémaqueChapitre 32 sur 158 · LIVRE Xin · texte numérisé non relu

LIVRE Xin

Mentor reprit ainsi le discours d'un air grave : Je ne vois que trop combien les méchans prévalent sur les bons auprès des rois; vous en êtes un terrible exemple. Mab vous dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protësilas; et ils sont encore fermés pour laisser le gouvernement de vos afiaires à cet hompie indigne de vivre^ Sachez que les méchans ne sont point des hommes încapaUes de faire le bien : ils le font indifféremment de même que le mal j quand il peut servir k leur ambition. Le mal ne leur coûte rien à faire, parce qu'aucun sentiment de bonté ni aucun principe de vertu ne les retient; mais 2|ttssi ils font le bien sans peine ^ parce que leur corruption les porte à le faire pour paraître bons et pour tromper le reste des hommes. A proprement parler, ils ne sont pas capables de la vertu, quoiqu'ils paraissent la pratiquer; mais ils sont capables d'ajouter à tous leurs autres vices le plus horrible des vices , qui est Thypocrtsic* Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protésilas sera prêt à le faire avec vous, pour conserver l'autorité : mais si peu qu'il sente en vous de facilité à vous relâcher, il n'oubliera rien pour vous faire retomber dans l'égarement, et pour reprendre en liberté son naturel trom-

peur et féroce. Pouvez-vous vivre avec honneur et en repos, pendant qu'un tel homme vous obsède à toute heure , et que vous savez le sage et le fidèle PhUoclès pauvre et déshonoré dans Tile de Samos?

Vous reconnaissez bien , ô Idoménée, que les hommes trompeurs et hardis qui sont présens entraînent les princes faibles : mais vous devriez ajouter que les princes ont encore un autre malheur qui n'est pas moindre ; c'est celui d'oublier facilement la vertu et les services d'un homme éloigné. La multitude des hommes qui environnent les princes est cause qu'il n'y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux : ils ne sont frappés que de ce qui est présent et qui les flatte ; tout le reste s'efface bientôt. Surtout la vertu les touche peu, parce que la vertu , loin de les flatter^ les contredit et les condamne dans leurs faiblesses. Faut-il s'étoI^> ner s'ils ne sont point aimés, puisqu'ils ne sont point aimables, et qu'ils n'aiment rien que leur grandeur et leur plaisir ?

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