LIVRE XV
peu. J'allumais dfu feu avec des cailloux. Cette vie, tout affreuse qu'elle est, m'eut paru douce loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et si je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi! disais-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis l'abandonner dans cette île dé~ serte pendant son sommeil ! car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes! Hélas! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible , je ne trouvai que la douleur.
Dans cette ile, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité , ni- hommes qui abordent volontairement. On n'y voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés y et on n'y peut e^érer de société que par des naufrages : encore même ceux qui venaient en ce lieu n'osaient me prendre pour me ramener; ils craignaient la colère des dieux et celle des Grecs. Depuis dix ans je souffrais la honte, la douleur, la faim; je nourrissais une plaie qui me dévorait; l'espérance même était éteinte dans mon cœur.
laa TÉLÉMAQUË.
Tout à coup 9 revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie j j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau et gracieux , mab fier^ et d'une taille de héros. Il me sembla que je voyais Achille , tant il en avait les traits , les regards et la démarche : son âge seul me fit comprendre que ce ne Cuvait être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion et rembarras : il fut touché de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînais; les cris perçans et douloureux dont je faisais retentir les échos de tout ce rivage attendrirent son cœur.
étranger! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a conduit dans cette ile inhabitée? je reconnais rhabit grec , cet habit qui m'est encore si cher. ! qu'il me tarde d'entendre ta voix , et de trouver sur tes lèvres cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis plus parler à personne depuis si long-temps dans cette solitude ! Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux : tu dois en avoir pitié.
A peine Néoptolème m'eut dit : Je suis Grec , que je m'écriai : douce parole, après tant d'années do silence et de douleur sans consolation ! ô mon fils ! quel malheur, quelle tempête ,