LIVRE XVI
Ceux qui Fauraient vu ainsi dans son naturel auraient jugé qu'il était incapable d'aimer autre chose que lui-même; qu'il n'était sensible qu'à sa gloire et à son plaisir; mais cette indifférence pour les autres et cette attention continuelle sur lui-même ne venaient que du transport continuel où il était jeté par la violence de ses passions. Il avait été flatté par sa mère dès le berceau , et il était un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans l'élévation. Les rigueurs de la fortune^ qu'il sentit dés sa première jeunesse , n'avaient pu modérer cette impétuosité et cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, exposé à tant de maux ^ il n'avait rien perdu de sa fierté; elle se relevait toujours, comme la palme souple se relève sans cesse d'elle-même , quelque effort qu'on fasse pour l'abaisser.
Pendant que Télémaque était avec Mentor, ces défauts ne paraissaient point, et ils diminuaient tous les jours. Semblable à un coursier fougueux qui bondit dans les vastes prairies, que ni les rochers escarpés, ni les précipices, ni les torrens n'arrêtent, qui ne connaît que la voix et la main d'un seul homme capable de le dompter, Télémaque , plein d'une noble ardeur, ne pouvait être retenu que par le seul Mentor. Mais
i4a TÉLÉMAQUE.
aussi un de ses regards l'arrêtait tout à coup dans sa plus grande impétuosité : il entendait d'abord ce que signifiait ce regard ; il rappelait aussitôt dans son cœur tous les sentimens de vertu. La sagesse rendait en un moment son visage doux et serein. Neptune, quand il élève son trident et qu'il menace les flots soulevés, n'apaise point plus soudainement les noires tem« pétes.
Quand Télémaque se trouva seul, toutes ses passions , suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue , reprirent leur cours : il ne put souffrir l'arrogance des Lacédémoniens, et de Phalante qui était à leur tête. Cette colonie , qui était venue fonder Taren te, était composée de jeunes hommes nés pendant le siège de Troie, qui n'avaient eu aucune éducation ; leur naissance illégitime, le dérèglement de leurs mères^ la licence dans laquelle ils avaient été élevés, leur donnaient je ne sais quoi de farouche et de barbare. Ils ressemblaient plutôt à une troupe de brigands qu'à une colonie grecque.
Phalante, en toute occasion , cherchait à contredire Télémaque; souvent il l'intrerompait dans les assemblées, méprisant ses conseils comme ceux d'un jeune homme sans expérience :