LIVRE XVI
il en faisait des railleries , le traitant de faible et d'efféminé; il faisait remarquer aux chefs de l'armée ses moindres fautes. Il t&chait de semer partout la jalousie, et de rendre la fierté de Télémaque odieuse à tous les alliés.
Un jour , Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers , Phalante» prétendit que ces captifs devaient lui appartenir , parce que c'était lui , disait-il , qui , à la tête de ses Lacédémoniens, avait défait cette troupe d'ennemis, et que Télémaque, trouvant les Dauniens déjà vaincus et mis en fuite , n'avait eu d'autre peine que celle de leur donner la vie et de les mener dans le camp. Télémaque soutenait, au contraire, que c'était lui qui avait empêché Phalante d'être vaincu , et qui avait remporte-la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous deux défendre leur cause dans l'assemblée des rois alliés. Télémaque s'y emporta jusqu'à menacer Phalante : ils se fussent battus sur-le-<;hamp , si on ne les eût arrêtés.
Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l'armée par sa valeur , par sa force et par son adresse. PoUux , disaient les Tarentîns, ne combattait pas mieux du ceste; Castor n^eùt pu le surpasser pour conduire un
cheval; il avilit presque la taille et la force d'Hercule. Toute l'armée le craignait; car il était encore plus querelleur et plus brutal qu'il n'était fort et vaillant.
Hippias, ayant vu avec quelle hauteur Télémaque avait menacé son frère ^ va à la hâte prendre, les prisonniers , pour les emmener à Tarente, sans attendre le jugement de l'assemblée. Télémaque , à qui on vint le dire en secret, sortit en frémissant de rage. Tel qu'un sanglier écumant qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé, on le voyait errer dans le camp , cherchant des yeux son ennemi , et branlant le dard dont il le voulait percer; enfin ^ il le rencontre ; et , en le voyant , sa fureur redouble. Ce n'était plus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure de Mentor , c'était un frénétique , ou un lion furieux.
Aussitôt il crie à Hippias : Arrête , ô le plus lâche de tous les hommes! arrête; nous allons voir si tu pourras m'enlever les dépouilles de ceux que j'ai vaincus. Tu ne les conduiras point à Tarente ; va , descends tout à l'heure dans les rives sombres du Styx. Il dit, et il lança son dard; mais il le lança avec tant de fureur qu'il