LIVRE XVI
il trouvait je ne sais quoi de vain , de faible et de bas , dans cette hauteur démesurée. Il reconnaissait que la véritable grandeur n'est que dans la modération , la justice , la modestie et l'humanité : il le voyait, mais il n'osait espérer de se corriger après tant de rechutes ; il était aux prises avec lui-même, et on l'entendait rugir comme un lion furieux.
Il demeura deux jours renfermé seul dans sa tente , ne pouvant se résoudre à se rendre dans aucune société, et se punissant soi-même. Hélas! disait-il, oserai-je revoir Mentor? Suîsje le fils d'Ulysse, R plus sage et le plus patient des hommes? Suis-je venu porter la division et le désordre dans l'armée des alliés ? est-ce leur sang ou celui des Daunîens leurs ennemis que je dois répandre? J'ai été téméraire ; je n'ai pas même su lancer mon dard; je me suis exposé dans un combat avec Hippias, à forces inégales ; je n'en devais attendre que la mort avec la honte d'être vaincu. Mais qu'importe ? je ne serais plus; non, je ne serais plus ce téméraire Télémaque , ce jeune insensé , qui ne profite d'aucun conseil : ma honte finirait avec ma vie. Hélas! si je pouvais au moins espérer de ne plus faire ce que je suis désolé d'avoir fait ! trop
l5o . TÉLÉMAQUE.
heureux ! trop heureux ! mais peut-être qu'avant la fin du jour je ferai et voudrai faire encore les mêmes fautes dont j'ai maintenant tant de honte et d^horreur. funeste victoire! 6 louanges que je ne puis souffrir , et qui sont de crueb reproches de ma folie !
Pendant qu'il était seul inconsolable^ Nestor et Philoctète le vinrent trouver. Nestor voulut lui remontrer le tort qu'il avait ; mais ce sage vieillard, reconnaissant bientôt la désolation du jeune homme , changea ses graves remontrances en des paroles de tendresse , pour adoucir son désespoir. •
Les princes alliés étaient arrêtés par cette querelle, et ils ne pouvaient marcher vers les ennemis qu'après avoir réconcilié Télémaque avec Phalante et Hippias. On craignait à toute heure que les troupes des Tarentins n'attaquassent les cent jeunes Cretois qui avaient suivi Télémaque dans cette guerre : tout était dans le trouble pour la faute du seul Télémaque; et Télémaque, qui voyait tant de maux présens et de périls pour l'avenir , dont il était l'auteur , s'abandonnait à une douleur amère. Tous les princes étaient dans un extrême embarras : ils n'osaient faire marcher l'armée , de