LIVRE XVI. i5i
peur que dans la marche le$ Cretois de Télëmaque et les Tareatins de Phalante ne com«> battissent les uns contre les autres. On avait bien de la peine à les retenir au dedans du camp j où ils étaient gardés de prés. Nestor et Philoctéte allaient et venaient sans cesse de la tente de Télémaque à celle de l'implacable Phalante^ qui ne respirait que la vengeance.
La douce éloquence de Nestor et l'autorité du grand Philoctéte ne pouvaient modérer ce cœur farouche , qui était encore sans cesse irrité par les discours pleins de rage de son frère Hippias. Télémaque était bien plus doux ; mais il était abattu par une douleur que rien ne pouvait consoler.
Pendant que les princes étaient dans cette agitation 9 toutes les troupes étaient cônstennées : tout le camp paraissait comme une maison désolée qui vient de peixlre un père de famille^ l'appui de tous ses proches et la douce espérance de ses petits-enfans.
Dans ce désordre et cette consternation de l'armée ) on entend tout à coup un bruit effroyable de chariots, d'armes, de hennissemens de chevaux , de cris d'hommes , les uns vainqueurs et animés au carnage, les autres fuyans^
i5a TÉLÉMAQUE.
OU mourans , ou blessés. Un tourbillon de poussière forme un épais nuage qui couvre le ciel et qui enveloppe tout le camp. Bientôt à la poussière se joint une fumée épaisse qui troublait l'air, et qui ôtait la respiration. On entendait un bruit sourd, semblable k celui des tourbillons de flamme que le mont Etna vomit du fond de ses entrailles embrasées, lorsque Vulcain , avec ses cyclopes , y forge des foudres pour le père des dieux. L'épouvante saisit les cœurs.
Âdraste, vigilant et infatigable, avait surpris les alliés ; il leur avait caché sa marche ^ et il était instruit de la leur. Pendant deux nuits, il avait fait une incroyable diligence pour faire le tour d'une montagne presque inaccessible, dont les alliés avaient saisi tous les passages; tenant ces défilés , ils se croyaient en pleine sûreté , et prétendaient même pouvoir, par ces passages qu'ils occupaient , tomber sur l'ennemi derrière la montagne, quand quelques troupes qu'ils attendaient leur seraient venues. Âdraste, qui répandait l'argent à pleines mains pour savoir le secret de ses ennemis, avait appris leur résolution ; car Nestor et Philoctète , ces deux capitaines d'ailleurs si sages et si expérimentés ,