‹ Aventures de TélémaqueChapitre 71 sur 158 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

qui couvraient ces fertiles campagnes : le moissonneur, avec sa faux, coupait les doux fruits de la terre, et se payait de toutes ses peines. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire, ne paraissait employé en ce lieu qu'à préparer Taboindance , et qu'à faire naître tous les plaisirs.

Les nymphes, couronnées de fleurs, dansaient ensemble dans une prairie, sur le bord d'une rivière , auprès d'un bocage : Pan jouait de la flûte ; les faunes et les satyres folâtres sautaient dans un coin. Bacchus y paraissait aussi , couronné de lierre, appuyé d'une main sur son thyrse, et tenant de l'autre une vigne ornée de pampre et de plusieurs grappes de raisin. C'était une beauté molle , avec je ne sais quoi de noble, de passionné, et de languissant : il était tel qu'il parut à la malheureuse Âriadne , lorsqu'il la trouva seule, abandonnée, et abîmée dans la douleur, sur un rivage inconnu.

On voyait de toutes parts un peuple nombreux, des vieillards qui allaient porter dans les temples les prémices de leurs fruits; de jeunes hommes qui revenaient vers leurs épouses , lassés du travail de la journée : les femmes allaient au devant d'eux, menant par la main leurs petits enfans qu'elles caressaient. On voyait aussi des

bergers qui paraissaient chanter ^ et quelqi uns dansaient au son du chalumeatt* Tout représentait la paix^ l'abondance, et les délices; tout paraissait riant et heureux. On voyait même dans les pâturages les loups se jouer au milieu des moutons : le lion et le tigre , ayant quitté leur férocité, étaient paisiblement avec les tendres agneaux; un petit berger les menait ensemble sous sa houlette; et cette aimable peinture rappelait tous les charmes de Page d'or.

Télémaque^ s'étant revêtu de ces armes divines, au lieu de prendre son baudrier ordinaire, prit la terrible égide que Minerve lui avait envoyée 9 en la confiant à Iris, prompte messagère des dieux. Iris lui avait enlevé son baudrier sans qu'il s'en aperçût, et lui avait donné en la place cette égide redoutable aux dieux mêmes.

En cet état, il court hors du camp pour en éviter les flammes; il appelle à lui, d'une voix forte, tous les chefs de l'armée, et cette voix ranime déjà tous les alliés éperdus. Un feu divin étincelle dans les yeux du jeune guerrier. Il parait toujours doux, toujours libre et tranquille, toujours appliqué à donner les ordres, comme pourrait faire un sage vieillard appliqué

Page 1