‹ Aventures de TélémaqueChapitre 75 sur 158 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

en adoucissant leur sang. Mais il assurait que c'était faute de vertu et de courage que les hommes avaient si souvent besoin de la médecine. C'est une honte , disait-il , pour les hommes, qu'ils aient tant de maladies; car les bonnes mœurs produisent la santé. Leur intempérance^ disait-il encore , change en poisons mortels les alimens destinés à conserver la vie. Les plaisirs, pris sans modération , abfégént plus les jours des hommes que les remèdes ne peuvent les prolonger. Les pauvres sont moins souvent malades faute de nourriture, que les riches ne le deviennent pour en prendre trop. Les alimens qui flattent trop le goût, et qui font manger au-delà du besoin, empoisonnent au lieu de nourrir. Les remèdes sont eux-mêmes de véritables maux qui usent la nature, et dont il ne faut se servir que dans les pressans besoins. Le grand remède, qui est toujours innocent, et toujours d'un usage utile, c'est la sobriété , c'est la tempérance dans tous les plaisirs, c'est la tranquillité de l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par-là on fait un sang doux et tempéré, on dissipe toutes les humeurs superflues. Ainsi le sage Nosophuge était moins admirable par ses remèdes que par le régime qu'il conseillait pour

ra.

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me donnez la sagesse de profiter de mes fautes pour me défier de moi-même; c'est vous qui retenez mes passions impétueuses; c'est vous qui me faites sentir le plaisir de soulager les malheureux : sans vous je serais hai , et digne de l'être ; sans vous je ferais des fautes irréparables ; je serais comme un enfant qui , ne sentant pas sa faiblesse, quitte sa mère, et tombe dès le premier pas.

Nestor et Philoctète étaient étonnés de voir Télémaque devenu si doux^ si attentif à obliger les hommes , si officieux , si secourable , si ingénieux pour prévenir tous les besoins; ils n& savaient que croire, ils ne reconnaissaient plus en lui le même homme. Ce qui les surprâ; da-^ vantage fut le soin qu'il prit des funérailles d'Hippias; il alla lui-même retirer son corp& sanglant et défiguré de l'endroit où il était cache sous un monceau de corps morts ; il versa sur lui des larmes pieuses; il dit : grande ombre ^ tu le sais maintenant combien j'ai estimé ta valeur! il est vrai que ta fierté m'avait irrité; mais tes défauts venaient d'une jeunesse ardente; je sais combien cet âge a besoin qu'on lui pardonne : nous eussions dans la suite été sincère-

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ment unis : j'avais tort de mon côté. dieux , pourquoi me le ravir avant que j'aie pu le forcer de m'aimer?

Ensuite Télémaque fit laver le coi'ps dans des liqueurs odoriférantes; puis on prépara par son ordre un bûcher. Les grands pins^ gémissans sous les coups de haches, tombent en roulant du haut des montagnes. Les chênes^ ces vieux enfans de la terre, qui semblaient menacer le ciel, les hauts peupliers, les ormeaux, dont les têtes sont si vertes et si ornées d'un épais feuillage /les hêtres, qui sont l'honneur des forêts, viennent tomber sur le bord du fleuve Galése; là s'élève avec ordre un bûcher qui ressemble à un bâtiment régulier; la flamme commence à paraître, un tourbillon de fumée monte jusqu'au ciel.

Les Lacédémoniens s'avancent d'un pas lent et lugubre, tenant leurs piques renversées, et leurs yeux baissés ; la douleur amère est peinte sur ces visages farouches , et les larmes coulent abondamment. Puis on voyait venir Phérécide, vieillard moins abattu par le nombre des années que par la douleur de survivre h Hippias ^ qu'il avait élevé depuis son enfance. Il levait vers le ciel ses mains, et ses yeux noyés de larmes.

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Depuis b mort d'Hippias, il refusait toute nourriture; le doux sommeil n'avait pu appesantir ses paupières, ni suspendre un moment sa cuisante peine : il marchait d'un pas tremblant, suivant la foule, et ne sachant où il allait. Nulle parole ne sortait de sa bouche , car son cœur était trop serré; c'était un silence de désespoir et d'abattement; mais, quand il vit le bûcher allumé , il parut tout à coup furieux , et s'écria : O Hippias, Hippias, je ne te verrai plus! Hippias Hippias n'est plus , et je vis encore ! mon cher Hippias, c'est moi cruel, moi impitoyable^ qui t'ai donné la mort; c'est moi qui t'ai appris à la mépriser! Je croyais que tes mains fermeraient mes yeux, et que tu recueillerais mon dernier

soupir. dieux cruels , vous prolongiez ma vie

pour me faire voir la mort d'Hippias ! cher enfant que j'ai nourri , et qui m'as coûté tant de soins, je ne te verrai plus; mais je verrai ta mère, qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort; je verrai ta jeune épouse frappant sa poitrine, arrachant ses cheveux; et j'en serai cause ! chère ombre , appelle-moi sur les rives du Styx; la lumière m'est odieuse : c'est toi seul, mon cher Hippias , que je veux revoir. Hippias ! Hippias! â mon cher Hippias! je ne vis encore

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que pour rendre à tes cendres le dernier devoir.

Cependant on voyait le corps du jeune Hippias étendu j qu'on portait dans un cercueil orné de pourpre, d'or et d'argent. La mort, qui avait étein t ses yeux , n'avait pu effacer toute sa beauté, et les grâces étaient encore à demi peintes sur son visage p&le ; on voyait flotter autour de son cou, plus blanc que la neige, mais penché sur l'épaule, 8es longs cheveux noirs, plus beaux que ceux d'Âtys ou de Ganymède, qui allaient être réduits en cendres : on remarquait dans le côté la blessure profonde par où tout son sang s'était écoulé, et qui l'avait fait descendre dans le royaume sombre de Pluton.

Télémaque , triste et abattu y suivait de prés le corps, et lui jetait des fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher, le jeune fils d'Ulysse ne put voir la flamme pénétrer les étoffes qui enveloppaient le corps, sans répandre de nouvelles larmes. Adieu, dit-il, 6 magnanime Hippias!

car je n'ose te nommer mon ami : apaise-toi, & ombre qui as mérité tant de gloire I Si je ne t'aimais, j'envierais ton bonheur; tu es délivré des misères où nous sommes encore, et tu en es sorti par le chemin le plus glorieux. Hélas! que je serais heureux de finir de même ! Que le

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Styx n'arrête point ton ombre ;<)ue les champsélysées lui soient ouverts; que la renommée conserve ton nom dans tous les siècles, et que tes cendres reposent en paix !

A peine eut-il dit ces paroles entremêlées de soupirs, que toute Parmée poussa un cri : on s'attendrissait sur Hippias, dont on racontait les grandes actions ; et la douleur de sa mort , rappelant toutes ses bonnes qualités, faisait oublier les défauts qu'une jeunesse impétueuse et une mauvaise éducation lui avaient donnés. Mais on était encore plus touchédessentimens tendres de Télémaque. Est-ce donc là, disait-on, ce jeune Grec si fier, si hautain , si dédaigneux , si intraitable? Le voilà devenu doux, humain, tendre. Sans doute Minerve , qui a tant aimé son père, l'aime aussi; sans doute elle lui a fait le plus précieux don que les dieux puissent faire aux hommes, en lui donnant, avec la sagesse^ un cœur sensible à Tamitié.

Le corps était déjà consumé par les flammes.

Télémaque lui-même arrosa de liqueurs parfumées les cendres encore fumantes; puis il les mit dans une urne d'or qu'il couronna de fleurs, et il porta cette urne à Phalante. Celui-ci était étendu , percé de diverses blessures ; et , dans

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son extrême faiblesse, il entrevoyait près de lui les portes sombres des enfers.

Déjà Traumaphile et Nosophuge, envoyés par le fils d'Ulysse, lui avaient donné tous les secours de leur art : ils rappelaient peu à peu son âme prête à s'envoler ; de nouveaux esprits le ranimaient insensiblement; une force douce et pénétrante, un baume de vie s'insinuait de veine en veine jusqu'au fond de son cœur; une chaleur agréable le dérobait aux mains glacées de la mort. En ce moment, la défaillance cessant, la douleur succéda; il commença à sentir la perte de son frère, qu'il n'avait point été jusqu'alors en état de sentir. Hélas! disait-il, pourquoi prend-on de si grands soins de me faire vivre? ne me vaudrait-il pas mieux mourir, et suivre mon cher Hippias? Je l'ai vu périr tout auprès de moi ! Hippias , la douceur de ma vie , mon frère , mon cher frère , tu n'es plus ! je ne pourrai dodc plus ni te voir ni t'entendre, ni t'embrasser, ni te dire mes peines, ni te consoler dans les tiennes! dieux ennemis des hommes ! il n'y a plus d'Hippias pour moi ! est-il possible? Mais n'est-ce point un songe? Non, il n'est que trop vrai. O Hippias, je t'ai perdu, je t'ai vu mourir; et il faut que je vive encore

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autant qu'il sera nécessaire pour te venger; je veux immoler à tes m&nes le cruel Âdraste teint de ton sang.

Pendant que Phalante parlait ainsi, les deux hommes divins tâchaient d'apaiser sa douleur , de peur qu'elle n'augmentât ses maux, et n'empéchât l'effet des remèdes. Tout à coup il aperçoit Télémaque qui se présente à lui. D'abord son cœur fut combattu par deux payions contraires : il conservait un ressentiment de tout ce qui s'était passé entre Télémaque et Hippias; la douleur de la perte d'Hippias rendait ce ressentiment encore plus vif; d'un autre côté, il ne pouvait ignorer qu'il devait la conservation de sa vie à Télémaque, qui l'avait tiré sanglant et à demi mort des mains d' Adraste. Mais, quand il vit l'urne d'or où étaient renfermées les cendres si chères de son frère Hippias, il versa un torrent de larmes ; il embrassa d'abord Télémaque sans pouvoir lui parler, et lui dit enfin d'une voix languissante et entrecoupée de sanglots :

Digne fils d'Ulysse, votre vertu me force à vous aimer; je vous dois ce reste de vie qui va s'éteindre , mais je vous dois quelque chose qui m'est bien plus cher. Sans vous, le corps de mon

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frère aurait été la proie des vautours; sans vous, son ombre y privée de la sépulture , serait malheureusement errante sur les rives du Styx, et toujouro repoussée par l'impitoyable Caron.

Faut-il que je doive tant à un homme que j'ai tant haï. dieux, récompensez-le , et délivrezmoi d'une vie si malheureuse! Pour vous, & Télémaque, rendez- moi les derniers devoirs que vous avez rendus à mon frère, afin que rien ne manque à votre gloire.'

A ces paroles, Phalante demeura épuisé et abattu d'un excès de douleur. Télémaque se tint auprès de lui sans oser lui parler, et attendant qu'il reprit ses forces. Bientôt Phalante, revenant de cette défaillance, prit l'urne des mains de Télémaque, la baisa plusieui^ fois, l'arrosa de ses larmes, et dit : chères, ô précieuses cendres^ quand est-ce que les miennes seront renfermées avec vous dans cette même urne? ombre d'Hippias, je te suis dans les enfers : Télémaque nous vengera tous deux;

. Cependant le mal de Phalante diminua de jour en jour par les soins des deux hommes qui avaient la science d'Esculape. Télémaque était sans cesse avec eux auprès du malade, pour les

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rendre plus attentifs à avancer sa guérison ; et toute Tarmée admirait bien plus la bonté de cœur avec laquelle il secourait son plus grand ennemi , que la valeur et la sagesse qu'il avait montrées en sauvant , dans la bataille, l'armée des alliés.

En même temps, Télémaque se montrait infatigable dans les plus rudes travaux de la guerre : il dormait peu, et son sommeil était souvent interrompu y ou par les avis qu'il recevait à toutes les heures de la nuit comme du jour, ou par la visite de tous les quartiers du camp, qu'il ne faisait jamais deux fois de suite aux mêmes heures^ pour mieux surprendre ceux qui n'étaient pas assez vigilans. Il revenait souvent dans sa tente couvert de sueur et de poussière : sa nourriture était simple ; il vivait comme les soldats, pour leur donner l'exemple de la sobriété et de la patience. L'armée manquant de vivres dans ce campement, il jugea nécessaire d'arrêter les murmures des soldats, en souffrant lui-même volontairement les mêmes incommodités qu'eux. Son corps, loin de s'aiTaiblir dans une vie si pénible, se fortifiait et s'endurcissait chaque jour : il commençait à n'avoir plus ces

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