LIVRE XVn
prennent ! Elles doivent être justes : ce n'est pas assez , il faut qu'elles Soient nécessaires pour le bien public. Le sang du peuple ne doit être versé que pour sauver ce peuple dans les besoins extrêmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses idées de gloire , les vaines jalousies , l'injuste avidité qui se couvre de beaux prétextes, enfin les engagemens insensibles , entraînent presque toujours les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux, où ils hasardent tout sans nécessité , et où ils font autant de mal à leurs sujets qu'à leurs ennemis. Ainsi raisonnait Télémaque.
Mais il ne se contentait pas de déplorer les maux de la guerre ; il tâchait de les adoucir. On le voyait aller dans les tentes secourir luimême les malades et les mourans ; il leur donnait de l'argent et des remèdes ; il les consolait et les encourageait par des discours pleins d'amitié : il envoyait visiter ceux qu'il ne pouvait visiter lui-même.
Parmi les Cretois qui étaient avec lui ^ il y avait deux' vieillards, dont l'un se nommait Traumaphile, et l'autre Nosophuge.
Traumaphile avait été au siège de Troie avec Idoménée , et avait appris des enfans d'Esculape
l'art divin de guérir les plaies. Il répandait dans les blessures les plus profondes et les plus enve-nimées uneliqueur odoriférante, qui consumait les chairs mortes et corrompues, sans avoir besoin de faire aucune incision , et qui formait promptement de nouvelles chairs plus saines et plus belles que les premières.
Pour Nosophuge, il n'avait jamais vu les enfans d'Esculape ; mais il avait eu ^ par le moyen de Mérion , un livre sacré et mystérieux qu'Esculape avait donné à ses enfans. D'ailleurs Nosophuge était ami des dieux ; il avait composé des hymnes en l'honneur des enfans deLatone; il offrait tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et sans tache à Apollon , par lequel il était souvent inspiré. A peine avait-il vu un malade, qu'il connaissait à ses ^eux, à la couleur de son teint, h là conformation de son corps, et à sa respiration , la cause de sa maladie. Tantôt il donnait des remèdes qui faisaient suer, et il montrait, par les succès des sueurs , combien la transpiration, facilitée ou diminuée, déconcerte ou rétablit toute la machine du corps ^ tantôt il donnait, pour les maux de langueur, certains breuvages qui fortifiaient peu à peu les parties nobles, et qui rajeunissaient les hommes