‹ Aventures de TélémaqueChapitre 93 sur 158 · LIVRE XIX. a · texte numérisé non relu

LIVRE XIX. a

la terre ce jeune héros, qui n'y était propre qu'à troubler les hommes, qu'à renverser les villes et les royaumes.

Mais vois-tu cet autre avec ce visage farouche? c'est Ajax , fils de Télamon et cousin d'Achille : tu n'ignores pas sans doute quelle fut sa gloire dans les combats? Après la mort d'Achille, il prétendit qu'on ne pouvait donner ses armes à nul autre qu'à lui; ton père ne crut pas les lui devoir céder : les Grecs jugèrent en faveur d'Ulysse. Ajax se tua de désespoir ; l'indignation et la fureur sont encore peintes sur son visage. N'approche pas de lui, mon fils, car il croirait que tu voudrais lui insulter dans son malheur ; et il est juste de le plaindre : ne remarques-tu pas qu'il nous regarde avec peine , et qu'il entre brusquement dans ce sombre bocage , parce que nous lui sommes odieux? Tu vois de cet autre côté Hector, qui eut été invincible si le fils de Thétis n'eût point été au monde dans le même temps. Mais voilà Agamemnon qui passe, et qui porte encore sur lui les marques de la perfidie de Clytemnestre. O'mon fils! je frémis en pensant aux malheurs de cette famille de l'impie Tantale. La division des deux frères Atrée et Thyeste a rempli cette maison d'horreur et de

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sang. Hélas! combien un crime en attire- 1- il d'autres! Âgamemnon, revenant, à la tête des Grecs, du siège de Troie, n'a pas eu le temps de jouir en paix de la gloire qu'il avait acquise : telle est la destinée de presque tous les conquérans. Tous ces hommes que tu vois ont été redoutables dans la guerre; mab ik n'ont point été aimables et vertueux : aussi ne sont-ils que dans la seconde demeure des champs-élysées.

Pour ceux-ci, ils ont régné avec justice, et ont aimé leurs peuples : ils sont les amis des dieux , pendant qu'Achille et Âgamemnon , pleins de leurs querelles et de leurs combats, conservent encore ici leurs peines et leurs défauts naturels. Pendant qu'ils regrettent en vain la vie qu'ik ont perdue, et qu'ils s'affligent de n'être plus^que des ombres impuissantes et vaines, ces rois justes, étant purifiés par la lumière divine dont ils sont nourris, n'ont plus rien à désirer pour leur bonheur : ils regardent avec compassion les inquiétudes des mortels; et les plus grandes affaires qui agitent les hommes ambitieux leur paraissent comme des jeux d'enfans : leurs cœurs sont rassasiés de la vérité et de la vertu ^ qu'ils puisent dans la source. Ils n'ont plus rien à souffrir ni d'autrui , ni d'eux-

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