‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 101 sur 228 · LIVRE X: ÎÎ · texte numérisé non relu

LIVRE X: ÎÎ

de la flatterie y s*il avait été en sa place? Il est vrai qu'il s'est laissé trop prévenir par ceux qui ont eu sa confiance ; mais les plus sages rois sont souvent trompés, quelques précautions qu'ils prenn^t pour ne Tétre pas. Un roi ne peut se passer de ministres , qui le soulagent et en qui il se confie, puisqu'il ne peut tout faire. D'ailleurs, un roi connaît beaucoup moins que les particuliers les hommes qui l'environnent : on est toujours masqué auprès de lui ; on épuise tontes sortes d'artifices pour le tromper. Hélas! cher Télémaque, vous ne l'éprouverez que trop ! On ne trouve point dans les hommes ni les vertus ni les talents qu'on y dierche. On a beau les étudier et les approfondir, on s'y mécompte tous les jours. On ne vient même jamais à bout de faire, des meilleurs hommes , ce qu'on aurait besoin d'en faire pour le bien public. Ils ont leurs entêtements , leurs incompatibilités , leurs jalousies. On ne les persuade ni on ne les corrige guère.

Plus on a de peuple à gouverner, plus il faut de ministres , pour faire par eux ce qu'on ne peut faire soi-même , et plus on a besoin d'hommes à qui on confie l'autorité , phis on est exposé à se tromper dans de tels choix. Tel critiiiae aujourd'hui impitoyablement les rc^ , qui gouvernerait demain beaucoup moins bien qu'eux , et qui ferait les mêmes fautes , avec d'autres infinim^t plus grandes , si on lui confiait la même puissance. La condition privée , quand cm y joint un peu d'esprit pour bien parler, couvre tous les défauts naturels , relève des talents éblouissants , et fait paraître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné. Mais c'est l'autorité qui met tous les talents à une rude épreuve , et qui découvre de grands défauts.

La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts paraissent croître dans ces

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hautes places , où les moindres choses mit de grandes conséquences, et où les plus légères fautes ont de violents contre-coups. Le monde entier est occupé à observer un seul homme à toute heure , et à le juger en toute rigueur. Ceux qui le Jugent n'ont aucune expérience de l'état où il est. Ils n'en sentent point les difficultés , et ils ne veulent plus qu' il soit homme , tant ils exig^t de perfection de lui. Un roîy quelque bon et sage qu'il soit^ est encore homme. Son esprit a des bornes, et sa vertu en a aussi. Il a de Thumeur, des passions , des habitudes , dont il n'est pas tout à flBuit le maître. Il est obsédé par des gens inté^ ressés et artifkâeux i il ne trouve point les secours qu'à cherche. Il tombe diaque jour dans quelque mécompte» tantôtpar ses passions, et tantôt par celles de ses ministres. A peine a*t-ll réparé une faute, qu'il retombe dans une au* tre. Telle est la condition des rois les plus éclairés et les plus vertueux.

Les plus longs et les meilleurs règnes sont trop courts et trop imparfaits, pour réparer àla fin ce qu'on a gité, sans le vouloir, dans les ccmimeneements. La royauté porte avec elle toutes ces misères : rimpuissance humaine succombe sous un fardeau si accablant. Il faut plaindre les rois, et les excuser. Ne sont-ils pas à plaindre d'avoir à gouverner tant d'hommes , dont jes besoins sont infinis , et qui donnent tant de peines à ceux qui veulent les bien gouverner? Pour parler franchement , les hommes sont fort à plaindre d'avoir à être gouvernés par un roi, qui n'est qu'homme semblable à eux ; car il faudrait les dieux pour redresser les hommes. Mais les rois ne sont pas moins à i^aindre , n'étant qu'hommes, c'est-à-dire faibles et ImparfEtits , d'avour à gouverner cette multitude innombrable d'hommes corrompus et trompeurs.

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