‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 102 sur 228 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

Télémaque répondit avec vivacité : Idoménée a perdu, par sa faute, le royaume de ses ancêtres en Crète; et , sans vos oonsdls , il en aurait perdu un second à Salente»

J'avoue, r^rit Mentor, qu'il a MX de grandes fautes ^ mais dierchez dans la Grèce , et dans tous les autres pays les mieux policés , un roi qui n'en ait point fait d'inexcu-^ sables. Les plus grands hommes ont dans leur tempérament et dans le caractère de leur esprit, des défauts qui les entraînent ; et les plus louables sont ceux qui ont le courage de connaître et de réparer leurs égarements, Pen-^ ses-vous qu'Ulysse , le grand Ulysse , votre père , qui est le modèle des rois de la Grèce, n'ait pas aussi ses faibles*ses et ses défauts? Si Minerve ne l'eût conduit pas à pas , combien de fois aurait-il succombé dans les périls et dans les embarras où la fortune s'est jouée de lui 1 Combien de fois Minerve l'a-t-elle retraiu ou redressé , pour le conduire toujours à la gloire par le chemin de la vertu I N'attendez pas même , quand vous le verrez régner avec tant de gloire à Ithaque , de le trouver sans imperfection ; vous lui en verrez , sans doute. La Grèce , l'Asie , et toutes les lies des mas, l'ont admiré malgré ces défauts; mille qualités mer* veilleuses les font oublier. Vous serez trop heureux de pouvoir l'admirer aussi , et de l'étudier sans cesse comme votre modèle^

Accoutumez-vous donc , ô Télémaque , à n'attendre des plus grands hommes que ce que l'humanité est capable de faire. La jeunesse , sans expérience , se livre à une critique présomptueuse, qui la dégoûte de tous les modèles qu'elle a besoin de suivre, et qui la jette dans une indo-. cilité ineurable. Non-seulement vous devez aimer, respecter, imiter votre père, quoiqu'il ne soit point parfait ; mais encore vous devez avoir une haute estime pour Ido-

su TÉLÉMAQCË.

menée , malgré tout ce que j'ai repris en lui. Il est naturellement sincère , droit , écpiitable , libéral , bienfaisant ; sa valeur est parfaite ; il déteste ta fraude quand il la connaît » et qu'il suit librement la véritable pente de son cœur. Tous ses talents extérieurs sont grands, et proportionnés à sa place. Sa simplicité à avouer son tort ; sa douceur, sa patience pour se laisser dire par moi les choses les plus dures ; son courage contre lui-même pour réparer publiquement ses fautes, et pour se mettre par là au-dessus de toute la critique des hommes , montrent une âme véritablement grande. Le bonheur, ou le conseil d'autrui , peuvent préserver de certaines fautes un homme trèsmédiocre; mais il n*y a qu'une vertu extraordinaire qui puisse engager un roi, si longtemps séduit par la flatterie, à réparer son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi , que de n'être jamais tombé. Idoménée a fait les fautes que presque tous les rois font; mais presque aucun roi ne fait , pour se corriger, ce qu'il vient de foire. Pour moi , je ne pouvais me lasser de l'admirer dans les moments mêmes où il me permettait de le contredire. Âdmirez-le aussi , mon cherTélémaque : c'est moins pour sa réputation que pour votre utilité, que je vous donne ce conseil.

Mentor fit sentir à Télémaque, par ce discours, combien il est dangereux d'être injuste en se laissant aller à nne critique rigoureuse contre les autres hommes , et surtout contre ceux qui sont chargés des embarras et des diffieultés du gouvernement. Ensuite il lui dit : Il est temps que vous partiez ; adieu : je vous attendrai. 0 mon cher Télémaque , souvenez-vous que ceux qui craignent lesdieux n'ont rien à craindre des hommes. Vous vous trouverez

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