‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 117 sur 228 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Tant d'années d*habitode étaient des chaînes de fer qui me liaient à ces deux liommes , et ils m'obsédaient à toute heure. Depuis que je suis ici » ils m'ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous avez vues ; ils ont épuisé cet État naissant ; ils m'ont attiré cette guerre qui allait m'accabler sans vous. J'aurais bientôt éprouvé à SaJente les mêmes malheurs que j'ai sentis en Crète; mais vous m'avez enfin ouvert les yeux, et vous m'avez inspiré le ooarage qui me manquait pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous avez fait en moi ; mais , depuis que vous êtes ici y je me sens un autre homme.

Mentor demanda ensuit» à Idoménée quelle était la conduite de Protésilas dans ce changement des affaires. Bien n'est plus artificieux » répondit Idoménée , que ce qu'il a fait depuis votre arrivée. D'abord il n'oublia rien pour jeter indirectement quelque défiance dans mon esprit. Il ne disait rien contre vous, mais je voyais diverses gens qui venaient m'avertir que ces deux étrangère étaient fort à craindre. L'un^ disaient-ils, est le fils du trompeur Ulysse ; l'autre est un homme caché et d'un esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaume en royaume ; qui sait s'ils n'ont point formé quelque dessein sur celui-ci? Ces aventuriers racontent eux-mêmes qu'ils ont causé de grands troubles dans tous les pays où ils ont passé : voici un État naissant et mal affermi , les moindres mouvements pourraient le renverser.

Protésilas ne disait rien ; mais il tâchait de me faire entrevoir le danger et Texcès de toutes ces réformes que vous me faisiez oitreprendre. Il me prenait par mon propre intérêt. Si vous mettez y me disait-il , les peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus ; ils deviendront fiers, iuâodles , et seront toujours prêts à se révolter : il n'y a

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que la faiblesse et la misère qui les rende souples , et qui les empêche de résister à Tautorité. Souvent il tâchait de reprendre son ancienne autorité pour m'entraîner , et il la couvrait d'un prétexte de zèle pour mon service. En voulant soulager les peuples , me disait-il , vous rabaissez la puissance royale , et par là vous faites au peuple même un tort irréparable , car il a besoin qu'on le tienne bas pour son propre repos.

A tout cela je répondais que je saurais bien tenir les peuples dans leur devoir en me faisant aimer d'eux ; ea ne relâchant rien de mon autorité, quoique je les soulageasse; en punissant avec fermeté tous les coupables; enfin , en donnant aux enfants une bonne éducation , et à tout le peuple une exacte discipline » pour le tenir dans une vie simple, sobre et laborieuse. Hé quoi I disais-je, ne peut-on pas soumettre un peuple sans le faire mourir de faim? Quelle inhumanité I quelle politique brutale! Combien voyons-nous de peuples traités doucement , et très-fidèles à leurs princes I Ce qui cause les révoltes, c'est l'ambition et l'inquiétude des grands d'un État , quand on leur a donné trop de licence, et qu'on a laissé leurs passions s'étendre sans bornes ; c'est la multitude des grands et des petits qui vivent dans la mollesse , dans le luxe et dans l'oisiveté ; c'est la trop grande abondance d'hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les occupations utiles qu'il faut prendre dans les temps de paix; enfin, c'est le désespoir des peuples maltraités; c'est la dureté , la hauteur des rois , et leur mollesse, qui les rend incapables de veiller sur tous les membres de l'Etat pour prévenir les troubles. Voilà ce qui cause les révoltes, et non pas le pain qu'on laisse manger en paix au laboureur, après qu'il l'a gagné à la sueur de son visage.

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