‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 121 sur 228 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

cet homme » qu*il ne daignait pas , une heure auparavant , honorer d*un de ses regards. Tous ceux qui Fencensaient, le voyant perdu sans ressource , ehangèrent leurs flatteries en des insultes sans pitié.

H^éûppe ne voulut lui laisser le temps ni de faire ses deniers adieux à sa famille , ni de prendre certains écrits secrets. Tout fut saisi et porté au roi. Timocrate fut arrêté dans le même temps : et sa surprise fut extrême, car il croyait qu*étant brouillé avec Protésilas, il ne pouvait être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu'on avait préparé. On arrive à Samos. Hégésippe y laisse ces deux malheureux; et, pour mettre le comble à leur malheur, il les laissa ensemble. Là, ils se reprochent avec fureur, l'un à l'autre, les crimes qu'ils ont faits , et qui sont cause de leur chute : ils se trouvent sans espérance de revoir jamais Salente , condamnés à vivre loin de leurs femmes et de leurs enfants; je ne dis pas loin de leurs amis, car ils n'en avaient point. On les menait dans une terre inconnue , où ils ne devaient plus avoir d'autre ressource pour vivre que leur travail , eux qui avaient passé tant d'années dans les délices et dans le faste. Semblables à deux bêtes farouches , ils étaient toujours prêts à se déchirer l'un l'autre.

Cependant Hégésippe demanda en quel lieu de l'île demeurait Philoclès. On lui dit qu'il demeurait assez loin de la ville, sur une montagne où une grotte lui servait de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de cet étranger. Depuis qu'il est dans cette île, lui disait-on, il n'a offensé personne : chacun est touché de sa patience . de son travail , de sa tranquillité ; n'ayant rien , il paraît toujours content.' Quoiqu'il soit id loin des affaires , sans biens et sans autorité, il ne laisse pas d'obliger ceux qui

le méritent, et il a mille industries pour faire plaisir à tous ses voisins.

Hégésippe s'avance vers cette grotte , il la trouve vide et ouverte; car la pauvreté et la simplicité des mœurs de Philodès faisaient qu'il n'avait, en sortant, aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc grossier lui servait de lit. Rarement il allumait du feu , parce qu'il ne mangeait rien de cj^it : il se nourrissait, pendant Tété , de fruits nouvellement cueillis ; et en hiver, de dattes et de figues sèches. Une claire fontaine^ qui faisait une nappe d'eau en tombant d*un rocher, le désaltérait. Il n'avait dans sa grotte que les instruments nécessaires à la sculpture, et quelques livres qu'il lisait à certaines heures , non pour orner son esprit , ni pour contenter sa curiosité , mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux, et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne s'y appliquait que pour exercer son corps, fuir l'oisiveté, et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.

Hégésippe, en entrant dans la grotte, admira les ouvrages qui étaient commencés. Il remarqua un Jupiter, dont le visage serein était si plein de majesté, qu'on le reconnaissait aisément pour le père des dieux et des hommes. D'un autre c6té paraissait Mars, avec une fierté rude et menaçante. Mais ce qui était de plus touchant, c'était une Minerve qui animait les arts ; son visage était noble et doux, sa taille grande et libre : elle était dans une action si vive , qu'on aurait pu croire qu'elle allait marcher. Hégésippe , ayant pris plaisir à voir ces statues , sortit de la grotte, et vit de loin , sous un grand arbre , Philoclés qui lisait sur le gazon ; il va vers lui ; et Philoclès, qui l'aperçoit, ne sait que croire. N'est-ce point là, ditPil en lui-même, Hégésippe , avec qui j'ai si longtemps vécu en

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