LIVRE XI
lieu d*exil. Hégésippe, surpris de cet ordre , ne put s'empêcher de pleurer de joie. C'est maintenant, dit-il au roi , que vous allez charmer vos sujets. Ces deux hommes ont causé tous vos malheurs et tous ceux de vos peuples : il y a Yingt ans qu'ils font gémir tous les gens de bien , et qu'à peine ose^t-on même gémir, tant leur tyrannie est cruelle; ils accablent tous ceux qui entreprennent d'aller a vous par un autre canal que le leur. Ensuite Hégésippe découvrit au roi un grand nombre de perfidies et d*inbur manités commises par ces deux hommes, dont le roi n'avait jamais entendu parler, parce que personne n'osait les accuser. Il lui raconta même ce qu'il avait découvert d'une conjuration secrète pour faire périr Mentor. Le roi eut horreur de tout ce qu'il voyait.
Hégésippe se hâta d'aller prendre Protésilas dans sa maison : elle était moins grande, mais plus commode et plus riante que celle du roi ; l'architecture était de meilleur goût; Protésilas Tavait ornée avec une dépense tirée du sang des misérables. Il était alors dans un salon de marbre, auprès de ses bains, couché négligemment sur un lit de pourpre avec une broderie d'or; il paraissait las et épuisé de ses travaux ; ses yeux et ses sourcils montraient je ne sais quoi d'agité, de sombre et de farouche. Les plus grands de l'État étaient autour de lui , rangés sur des tapis, composant leur visage sur celui de Protésilas, dont ils observaient jusqu'au moindre clin d'œil. A peine ouvrai^ il la bouche, que tout le monde se récriait pour admirer ce qu'il allait dire. Un desL principaux de la troupe lui racontait avec des exagérations ridicules ce que Protésilas luimême avait fait pour le roi. Un autre lui assurait que Jupiter, ayant trompé sa mère , lui avait donné la vie, et qu'il était fils du père des dieux. Un poète venait de hii
3aO TÉL]ÊMAQUE.
chanter des vers où il assurait que Protésilas, instruit par les Muses, avait égalé Apollon pour tous les ouvrages d'esprit. Un autre poète, encore plus lâche et plus impudent, rappelait, dans ses vers, Tinventeur des beaux-arts, et le père des peuples , qu*il rendait heureux ; il le dépeignait tenant en main la corne d*abondance.
Protésilas écoutait toutes ces louanges d'un air sec , distrait et dédaigneux , comme un homme qui sait bien qu'il en mérite encore de plus grandes , et qui fait trop de grâce de se laisser louer. Il y avait un flatteur qui prit la liberté de lui parler àForeille, pour lui dire quelque chose de plaisant contre la police que Mentor tâchait d'établir. Protésilas sourit ; toute l'assemblée se mit aussitôt à rire , quoique la plupart ne pussent point encore savoir ce qu*on avait dit. Mais Protésilas reprenant bientôt son air sévère et hautain, chacun rentra dans la crainte et dans le silence. Plusieurs nobles cherchaient le moment où Protésilas pourrait se tourner vers eux et les écouter : ils paraissaient émus et embarrassés; c'est qu'ils avaient à lui demander des grâces : leur posture suppliante parlait pour eux ; ils paraissaient aussi soumis qu'une mère aux pieds des autels , lorsqu'elle demande aux dieux la guérison de son fils unique. Tous paraissaient contents, attendris , pleins d'admiration pour Protésilas, quoique tous eussent contre lui , dans le cœur, une rage implacable.
Dans ce moment Hégésippe entre , saisit l'épée de Pro~ tésilas , et lui déclare » de la part du roi , qu'il va l'emmener dans l'île de Samos. A ces paroles , toute l'arrc^ance de ce favori tomba, comme un rocher qui se détache du sommet d'une montagne escarpée. Le voilà qui se jette tremblant et troublé aux pieds d'Hégésippe ; il pleure, il hésite y il bégaye , il tremble : il embrasse les g^ioux de