LIVRE XIII. 28S
Cette colonie , qui était venue fonder Tarente , était composée de jeunes hommes nés pendant le siège de Troie , qui n^avaienteu aucune éducation : leur naissance illégitime, le dérèglement de leurs mères , la licence dans laquelle ils avaient été élevés , leur donnaient Je ne sais quoi de farouche et de l)arbare. Ils ressemblaient plutôt à une troupe de brigands qu'à une colonie grecque.
Phalante, en toute occasion, cherchait à contredire Télémaque; souvent il l'interrompait dans les assemblées, méprisant ses conseils comme ceux d'un Jeune homme sans expérience : il en faisait des railleries , le traitant de faible et d'efféminé ; il faisait remarquer aux chefs de l'armée ses moindres fautes. Il tâchait de semer partout la Jalousie , et de rendre la fierté de Télémaque odieuse à tous les alliés.
Un jour, Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers , Phalante prétendit que ces captifs devaient lui appartenir, parce que c'était lui , disait-il , qui, à la tète de ses Lacédémoniens , avait défait cette troupe d'ennemis; et que Télémaque, trouvant les Dauniens déjà vaincus et mis en fuite , n'avait eu d'autre peine que celle de leur donner la vie et de les mener dans le camp. Télémaque soutenait, au contraire, que c'était lui qui avait empêché Phalante d'être vaincu , et qui avait remporté la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous deux défendre leur cause dans l'assemblée des rois alliés. Télémaque s'y emporta Jusqu'à menacer Phalante; ils se fussent battus sur-le-champ, si on ne les eût arrêtés.
Phalante avait un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l'armée par sa valeur, par sa force et par son adresse. FoUux, disaient les Tarentins, ne combattait pas mieux du ceste; Castor n'eût pu le surpasser poiir
condaire un cheval ; il avait presque la taille et la force d'Hercule. Toute l'armée le craignait; car il était encore plus querelleur et plus brutal qu'il n'était fort et vaillant, ffij^ias , ayant vu avec quelle hauteur Télémaque avait menacé son frère, va à la hâte prendre Les prisonniers pour les emmener à Tareute, sans attendre le jugement de l'assemblée. Télémaque, à qui on vint le dire en sercret , sortit en frémissant de rage. Tel qu'un sanglier écumant, qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé , on le voyait errer dans le camp , cherchant des yeux son ennemi, et branlant le dard dont il le voulait percer. Enfin il le rencontre; et , en le voyant , sa fureur se redouble. Ce n'était plus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure de Mentor, c'était un frénétique , ou un lion furieux.
Aussitôt il crie à Hippias : An*éte, 6 le plus lâche de tous les hommes! arrête; nous allons voir si tu pourras m'enlever les dépouilles de ceux que j'ai vaincus. Tu ne les conduiras point à Tarente ; va ; descends tout à l'heure d'ans les rives sombres du Styx. Il dit, et il lança son dard ; mais il le lança avec tant de fureur, qu'il ne put mesurer son coup; le dard ne toucha point Hippias. Aussitôt Télémaque prend son épée, dont la garde était d'or, et (|ue Laêrte lui avait donnée , quand il partit d'Ithaque, comme un gage de sa tendresse. Laêrte s'en était servi avec beaucoup de gloire, pendant qu'il était jeune ; et elle avait été teinte du sang de plusieurs fameux capitaines des Epirotes, dans une guerre où Laêrte fut victorieux. A peine Télémaque eut tiré cette épée , qu'Hippias, qui voulait profiter de l'avantage de sa force , se Jeta pour Tarracher des mains du jeune fils d'Ulysse. L'épée se rompt dans leurs mains ; ils se saisissent et se serrent l'un