‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 142 sur 228 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

qo'oQt d'ordinaire les gens secrets; il ne paraissait point chaîné du poids du secret qu'il devait garder ; on le trouvait toujours libre , naturel , ouvert comme un homme qui a son cœur sur ses lèvres. Mais en disant tout ce qu'on pouvait dire sans conséquence , il savait s'arrêter précisémeot et sans affectation aux choses qui pouvaient donner quelque soupçon et entamer son secret : par là son cœur était impénétrable et inaccessible. Ses meilleurs amis mêmes ne savaient que ce qu'il croyait utile de leur découvrir pour en tirer de sages conseils , et il n'y avait que le seul Mentor pour lequel il n'avait aucune réserve. Il se confiait à d'autres amis , mais à divres degrés , et à proportion de, ce qu'il avait éprouvé leur i^mitié et leur sagesse.

Télémaque avait souvent remarqué que les résolutions du conseil se répandaient un peu trop dans le camp ; il en avait averti Nestor et Philoctète. Mais ces deux hommes si expérimentés ne firent pas assez d'attention à un avis si salataire : la vieillesse n'a plus rien de souple, la longue habitude la tient comme enchaînée ; elle n'a presque plus de ressource contre ses défauts. Semblables aux arbres dont le tronc rude et noueux s*est durci par le nombre des aimées, et ne peut plus se redresser, les hommes, à un certain âge , ne peuvent presque plus se plier eux-mêmes contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux, et qui sont entrées jusque dans la moelle de leurs os. Souvent ils les connaissent , mais trop tard ; ils en gémissent en vain : et la tendre jeunesse est le seul âge où Thomme peut encore tout sur lui-même pour se corriger.

Il y avait dans l'armée un Dolope , nommé Eurymaque , flatteur insinuant , sachant s'accommoder à tous les goûts et à toutes les inclinations des princes , inventif et industrieux poiu: trouver de nouveaux moyens de leur plaire. A

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l'entendre , rien n'était jamais difficile. Lui demandait-on son avis , 11 devinait pelui qui serait le plus agréable. Il était plaisant, railleur contre les faibles, complaisant pour ceux qu'il craignait, habile pour assaisonner une louange délicate qui fût bien reçue des hommes les plus modestes. Il était grave avec les graves, enjoué avec ceux qui étaient d'une humeur enjouée : il ne lui coûtait rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincères et vertueux, qui sont toujours les mêmes , et qui s'assujettissent aux règles de la vertu, ne sauraient jamais être aussi agréables aux princes que leurs passions dominent. • Eurymaque savait la guerre ; il était capable d'affaires : c'était un aventurier qui s'était donné à Nestor, et qui avait gagné sa confiance. 11 tirait du fond de son cœur, un peu vain et sensible aux louanges, tout ce qu'il en voulait savoir. Quoique Philoctète ne se confiât point à lui, la colère et l'impatience faisaient en lui ce que la confiance faisait dans Nestor. Eurymaque n'avait qu'à le contredire ; en l'irritant, il découvrait tout. Cet homme avait reçu de grandes sommes d'Adrastepour lui mander tous les desseins des alliés. Ce roi des Dauniens avait dans l'armée un certain nombre de transfuges qui devaient l'un après l'autre s'échapper du camp des alliés et retourner au sien. A mesure qu'il y avait quelque affaire importante à faire savoir à Adraste, Eurymaque faisait partir un de ces transfuges. La tromperie ne pouvait pas être facilement découverte , parce que ces transfuges ne portaient point de lettres. Si on les surprenait, on ne trouvait rien qui pût rendre Eurymaque suspect. Cependant Adraste prévenait toutes les entreprises des alliés. A peine une résolution était-elle prise dans le conseil , que les Dauniens faisaient précisément ce qui était nécessaire pour en empêcher le succès. Télémaque ne se

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