LIVRE XIIL
C'est VOUS , disait-il , 6 grande déesse , qui m'avez donné Mentor pour m'instruire et pour corriger mon mauvais nar turel; c'est vous qui me donnez la sagesse de profiter de mes fautes pour me défier de moi-même ; c'est vous qui retenez mes passions impétueuses ; c*est vous qui me faites sentir le plaisir de soulager les malheureux : sans vous je serais ha! , et digne de Tétre ; sans vous je ferais des fautes irréparables; je serais comme un enfant, qui, ne sentant pas sa faiblesse , quitte sa mère, et tombe dès le premier pas.
Nestor et Philoctète étaient étonnés de voir Télémaque devenu si doux, si attentif à obliger les hommes , si officieoxy si secourable, si ingénieux pour prévenir tous les besoins : ils ne savaient que croire; ils ne reconnaissaient plus eu lui le même homme. Ce qui les surprit davantage fut le soin qu'il prit des funérailles d'Hippias ; il alla luimême retirer son corps sanglant et défiguré, de Tendroit où il était caché sous un monceau de corps morts ; il versa sur lui des larmes pieuses; il dit : 0 grande ombre, tu le sais maintenant combien j'ai estimé ta valeur! il est vrai que ta fierté m'avait irrité ; mais tes défauts venaient d'une jeunesse ardente ; je sais combien cet âge a besoin qu'on lui pardonne. Nous eussions dans la suite été sincèrement unis; j'avais tort de mon côté. O dieux, pourquoi me le ravir avant que j'aie pu le forcer de m'aimer ?
Ensuite Télémaque fit laver le corps dans des liqueurs odoriférantes ; puis on prépara par son ordre un bûcher. Les grands pins, gémissent sous les coupas de haches, tombent en roulant du haut des montagnes. Les chênes, ces vieux enfants de la terre, qui semblaient menacer le ciel ; les hauts peupliers , les ormeaux , dont les têtes sont si vertes et si ornées d'un épais feuillage, les hêtres, qui sont
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rhonneur des forêts , vieaaent tomber sur le bord du fleuve Galèse. Là s'élève avec ordre un bûcher qui ressemble à un bâtiment régulier ; la flamme commence à paraître : un tourbillon de fumée monte jusqu'au ciel.
Les Lacédémoniens s'avancent d'un pas lent et lugubre , tenant leurs piques renversées, et leurs yeux baissés ; la douleur amère est peinte sur ces visages si farouches , et les larmes coulent abondamment. Puis on voyait venir Phérécide, vieillard moins abattu par le nombre des années que par la douleur de survivre à Hippias , qu'il avait élevé depuis son enfance. Il levait vers le ciel ses mains, et ses yeux noyés de larmes. Depuis la mort d'Hippias, il refusait toute nourriture ; le doux sommeil n'avait pu appesantir ses paupières, ni suspendre un moment sa cuisante peine : il marchait d'un pas tremblant, suivant la foule et ne sachant où il allait. Nulle parole ne sortait de sa bouche, car son cœur était trop serré; c'était un silence de désespoir et d'abattement ; mais , quand il vit le bûcher allumé, il parut tout à coup farieux, et il s'écria : O Hippias , Hippias , je ne te verrai plus I Hippias n'est plus , et je vis encore I O mon cher Hippias , c*est moi qui t'ai donné la mort ; c^est moi qui t'ai appris à la mépriser I Je croyais que tes mains fermeraient mes yeux , et que tu recueillerais mon dernier soupir. O dieux cruels, vous prolongez ma vie pour me faire voir la mort d'HIppias ! O cher enfant que j'ai nourri , et qui m'a coûté tant de soins ! je ne te verrai plus, mais je verrai ta mère, qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort ; je verrai ta jeune épouse frappant sa poitrine, arrachant ses cheveux ; et j'en serai cause 1 0 chère ombre, appelle-moi sur les rives du Styx : la lumière m'est odieuse : c'est toi seul, mon cher Hippias , que je veux revoir. Hippias I Hippias I ô mon cher Hippias I
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je ne vis encore que poar rendre à tes cendres le dernier devoir.
Cependant on voyait le corps du jeune Hippias étendu , qu'on portait dans un cercueil orné de pourpre , d'or et d'argent. La mort, qui avait éteint ses yeux, n'avait pu effacer toute sa beauté, et les grâces étaient encore à demi peintes sur son visage pâle. On voyait flotter autour de son cou , plus blanc que la neige , mais penché sur Tépaule , ses longs cheveux noirs, plus beaux que ceux d'Atys ou de Ganymède, qui allaient être réduits en cendres. On remarquait dans le côté la blessure profonde par où tout son sang s'était écoulé, et qui l'avait fait descendre dans le royaume sombre de Pluton.
Télémaque , triste et abattu , suivait de près le corps , et lui jetait des fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher, le jeune fils d'Ulysse ne put voir la flamme pénétrer les étoffes qui enveloppaient le corps sans répandre de nouvelles larmes. Adieu, dit-il, ô magnanime Hippias! car je n'ose te nommer mon ami : apaise-toi , ô ombre qui a mérité tant de 0oire I Si je ne t'aimais , j'envierais ton bonheur ; tu es délivré des misères où nous sommes encore, et tu en es sorti par le chemin le plus glorieux. Hélas ! que je serais heureux de finir de même! Que le Styx n'arrête point ton ombre; que les Champs-Elysées lui soient ouverts ; que la renommée conserve ton nom dans tous les siècles , et que tes cendres reposent en paix!
A peine eut-il dit ces paroles entremêlées de soupirs, que toute l'armée poussa un cri ; on s'attendrissait sur Hippias, dont on racontait les grandes actions ; et la douleur de sa mort, rappelant toutes ses bonnes qualités , faisait oublier les défauts qu'une jeunesse impétueuse et une mauvaise éducation lui avaient donnés. Mais on était encore
plus touché des sentiments tendres de Télémaque. Est-oe donc là, disait-on, ce jeune Grec, si fier si hautain, si dédaigneux, si intraitable? Le voilà devenu doux, humain, tendre. Sans doute Minerve, qui a tant aimé son père, Taime aussi; sans doute elle lui a fait le plus précieux don que les dieux puissent faire aux hommes en lui donnant, avec sa sagesse, un cœur sensible à Tamitié.
Le corps était déjà consumé par les flammes. Télémaque lui-même arrosa de liqueurs parfumées les cendres encore fumantes ; puis il les mit dans une urne d*or qu*il couronne de fleurs, et il porta cette urne à Phalante. Gelui-d était étendu , percé de diverses blessures ; et, dans son extrême faiblesse , il entrevoyait près de lui les portes sombres des enfers.
Déjà TraumaphUe et Nosophuge, envoyés par le fils d'Ulysse, lui avaient donné tous les secours de leur art : ils rappelaient peu à peu son âme prête à s'envoler; de nouveaux esprits le ranimaient insensiblement; une force douce et pénétrante, un baume de vie slnsinuait de veine en veine jusqu'au fond de son cœur; une chaleur agréable le dérobait aux mains glacées de la mort. En ce moment, la défaillance cessant, la douleur succéda; il commença à sentir la perte de son frère, qu'il n'avait point été jusqu'alors en état de sentir. Hélas 1 disait-il, pourquoi pr«id-on de si grands soins de me faire vivre ? ne me vaudraiMl pas mieux mourir et suivre mon cher Hippias? Je l'ai vu périr tout auprès de moi 1 0 Hippias, la douceur de ma vie, mon frère , mon cher frère , tu n'es plus I je ne pourrai donc plus ni te voir, ni t'entendre , ni t'embrasser, ni te dire mes p&* nés , ni te consoler dans les tiennes ! 0 dieux ennemis des hommes ! il n'y a plus d'Hippias pour moi! est-il possible? Mais n'est-ce point un songe? Non, il n'est que trop vrai.