‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 147 sur 228 · LIVRE Xm · texte numérisé non relu

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cette vie si courte? Les hommes soat tous frères , etils s'entre-déchirent : les bêtes farouches sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la guerre aut lions , ni les tigres aux tigres ; ils n'attaquent que les animaux d'espèce différente : Fhomme seul, malgré sa raison, fait ce que les animaux sans, raison ne firent jamais. Mais encore , pourquoi ces guerres? N*y a-t-il pas assez de terres dans l'univers pour en donner à tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver? Combien y a-t-il de terres désertes I le genre humain ne saurait les remplir. Quoi donc! une fausse gloire , un vain titre de conquérant, qu'un prince veut acquérir, allume la guerre dans des pays immenses! Ainsi un seul homme, donné au monde par la colère des dieux, sacrifie brutalement tant d'autres hommes à sa vanité : il faut que tout périsse, que tout nage dans le sang , que tout soit dévoré par les flammes^ que ce qui échappe au fer et au feu ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle, afin qu'un seul homme, qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction générale son plaisir et sa gloire I Quelle gloiL*e monstrueuse! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui ont tellement oublié l'humanité? Non, non; bien loin d'être des demi-dieux , ce ne sont pas même des hommes : et ils doivent être en exécration à tous les siècles, dont ils ontcru être admirés. Oh! que les rois doivent prendre garde aux guerres qu'ils entreprennent! Elles doivent être justes : ce n'est pas assez ; il faut qu'elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang d'un peuple ne doit être versé que pour sauver ce peuple dans les besoins extrêmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses idées de gloire, les vaines jalousies , l'injuste avidité qui se couvre de beaux prétextes ; enfin les engagements insensibles

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entrai nent presque toujours les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux , où ils hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant de mal à leurs sujets qu'à leurs ennemis. Ainsi raisonnait Télémaque.

Mais il ne se contentait pas de déplorer les maux de la guerre; il tâchait de les adoucir. On le voyait aller dans les tentes secourir lui-même les malades et les mourants ; il leur donnait de l'argent et des remèdes ; il les consolait et les encourageait par des discours. pleins d'amitié; il envoyait visiter ceux qu'il ne pouvait visiter lui-même.

Parmi les Cretois qui étaient avec lui, il y avait deux vieillards, dont l'un se nommait Traumaphîle, et l'autre Nosophuge. Traumaphile avait été au siège de Troie avec Idoménée, et avait appris des enfants d'Esculape l'art divin de guérir les plaies. Il répandait dans les blessures les plus profondes et les plus envenimées une liqueur odoriférante, qui consumait tes chairs mortes et corrompues, sans avoir besoin de faire aucune incision, et qui formait promptement de nouvelles chairs plus saines et plus belles que les premières.

Pour Nosophuge, il n'avait jamais vu les enfants d'Esculape; mais il avait eu, par le moyen de Mérione , un livre sacré et mystérieux qu'Esculape avait donné à ses enfants. D'ailleurs Nosophuge était ami des dieux ; il avait composé des hymnes en l'honneur des enfants de Latone; il offrait tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et sans tache à Apollon, par lequel il était souvent inspiré. A peine avait-il vu un malade , qu'il connaissait à ses yeux, à la couleur de son teint, à la conformation de son corps, et à sa respiration, la cause de sa maladie. Tantôt il donnait des remèdes qui faisaient suer, et il montrait, par le succès des sueurs , combien la transpiration , facilitée ou di-

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minuée , déconcerte ou rétablit toute la machine du corps ; tantôt il donnait, pour les maux de langueur, certains breuvages qui fortifiaient peu à peu les parties nobles , et qui rajeunissaient les hommes en adoucissant leur sang, idais il assurait que c'était faute de vertu et de courage que les hommes avaient si souvent besoin de la médecine. C'est une honte, disait-il , pour les hommes, qu'ils aient tant de maladies ; car les bonnes mœurs produisent la sauté. Leur inteq^éranoe, disailril encore, change en poisons mortels les aliments destinés à conserver la vie. Les plaisirs , pris sans modération , abrègent plus les jours des hommes, que les remèdes ne peuvent les prolonger. Les pauvres sont moins souvent malades foute de nourriture , que les riches ne le deviennent pour en prendre trop. Les aliments qui flattent trop le gout^ et qui font manger au delà du besoin , empoisonnât au lieu de nourrir. Les remèdes sont eux-mêmes de véritables maux qui usent la nature, et dont il ne faut se servir que dans les pressants besoins. Le grand remède , qui est toujours innocent , et toujours d'un usage utile , c'est la sobriété ; c'est la tempérance dans tous les plaisirs , c'est la tranquillité de l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par là on fait un sang doux et tempéré, et on dissipe toutes les humeurs superflues. Ainsi le sage Nosophuge était moins admirable par ses remèdes que par le régime qu'il conseillait pour prévenir Ie9 maux et pour rendre les remèdes inutiles.

Ces deux hommes étaient envoyés par Télémaque visiter tous les malades de l'armée. Ils en guérirent beaucoup par leurs remèdes; mais ils en guérirent bien davantage par le soin qu'ils prirent pour les faire servir à propos ; car ils s'appliquaient à les tenir proprement , à empêcher le mauvais air par cette propreté , et à leur faire garder un régime

de sobriété exacte dans lear convalescence. Tous les soldats y touchés de ces secours , rendaient grâces aux dieux d'avoir envoyé Télémaque dans l'armée des alliés.

Ce n'est pas un homme, disaient*ils, c'est sans doute quelque divinité bienfaisante sous une figure humaine. Du moins , si c'est un homme , il ressemble moins au reste des hommes qu'aux dieux ; il n'est sur la terre que pour faire du bien ; il est encore plus aimable par sa douceur et par sa bonté que par sa valeur. Oh! si nous pouvions l'avoir pour roi I Mais les dieux le réservent pour quelque peuple plus heureux qu'ils chérissent, et chez lequel ils veulent renouveler l'âge d'or.

Télémaque , pendant qu'il allait la nuit visiter, les quartiers du camp, par précaution contre les ruses d'Adraste , entendait ces louanges, qui n'étaient point suspectes de flatterie, comme celles que les flatteurs donnent souvent en face aux princes , supposant qu'ils n'ont ni modestie ni délicatesse, et qu'il n'y a qu'à les louer sans mesure pour s'emparer de leur faveur. Le fils d'Ulysse ne pouvait goûter que ce qui était vrai, il ne pouvait souffrir d'autres louanges que celles qu'on lui donnait en secret loin de lui , et qu'il avait véritablement méritées. Son cœur n'était pas insensible à celles-là : il sentait ce plaisir si doux et si pur que les dieux ont attaché à la seule vertu , et que les méchants, faute de l'avoir éprouvé, ne peuvent ni concevoir, ni croire ; mais il ne s'abandonnait point à ce plaisir : aussitôt revenaient en foule dans son esprit toutes les fautes qu'il avait faites ; il n'oubliait point sa hauteur naturelle , et son indifférence pour les hommes ; il avait une honte secrète d'être né si dur, et de paraître si humain. Il renvoyait à la sage Minerve toute la gloire qu'on lui donnait , et qu'il ne croyait pas mériter.

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