‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 18 sur 228 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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aux yeux de ta mère et aux miens, si tu dois un jour te corrompre et abandonner la vertu ! 0 mes amis ! continuat-il , je vous laisse ce fils qui m'est si cher ; ayez soin de son enfance : si vous m*aimez, éloignez de lui la pernicieuse flatterie; enseignez-lui à se vaincre; qu'il soit comme un jeune arbrisseau encore tendre , qu'on plie pour le redresser. Surtout n'oubliez rien pour le rendre juste, bienfaisant, sincère, et fidèle à garder un secret. Quiconque est capable de mentir est indigne d*étre compté au nombre des hommes; et quiconque ne sait pas se taire est indigne de gouverner.

Je vous rapporte ces paroles, parce qu'on a eu soin de me les répéter souvent, et qu'elles ont pénétré jusqu'au fond de mon cœur : je me les redis souvent à moi-même. Les amis de mon père eurent soin de m'exercer de bonne heure au secret : j'étais encore dans la plus tendre enfance, et ils me confiaient déjà toutes les peines qu'ils ressentaient, voyant ma mère exposée à un grand nombre de téméraires qui voulaient l'épouser. Ainsi on me traitait dès lors comme un homme raisonnable et sûr : on m'entretenait secrètement des plus grandes affaires; on m'instruisait de tout ce qu'on avait résolu pour écarter ces prétendants. J'étais ravi qu'on eût en moi cette confiance : par là je me croyais déjà un homme fait. Jamais je n'eu ai abusé; jamais il ne m'a échappé une seule parole qui put découvrir le moindre secret. Souvent les prétendants tâchaient de me faire parler, espérant qu'un enfant, qui pourrait avoir vu ou entendu quelque chose d'important, ne saurait pas se retenir; mais je savais bien leur répondre sans mentir, et sans leur apprendre ce que je ne devais pas dire.

Alors Narbai me dit : Vous voyez , Télémaque , la pui»-

sance des Phéniciens ; ils sont redoutables à toutes les nations voisines, par leurs innombrables vaisseaux : le commerce, qu'ils font jusqu'aux colonnes d'Hercule, leur donne des richesses qui surpassent celles des peuples les plus fk>rissants. Le grand roi Sésostris, qui n'aurait jamais pu les vaincre par mer, eut bien de la peine à les vaincre par terre, avec ses armées qui avaient conquis tout TOrient ; il nous imposa un tribut que nous n'avons pas longtemps payé : les Phéniciens se trouvaient trop riches et trop puissants pour porter patiemment le joug de la servitude , nous reprîmes notre liberté. La mort ne laissa pas à Sésostris le temps de finir la guerre contre nous. Il est vrai que nous avions tout à craindre de sa sagesse , encore plus que de sa puissance : mais sa puissance passant dans les mains de son fils, dépourvu de toute sagesse, . nous conclûmes que nous n'avions plus rien à craindre.

En effet, les Egyptiens, bien loin de rentrer les armes à la main dans notre pays pour nous subjuguer encore une fois , ont été contraints de nous, appeler à leur secours pour les délivrer de ce roi impie et furieux. Nous avons été leurs libérateurs. Quelle gloire ajoutée à la liberté et à l'opulence des Phéniciens !

. Mais pendant que nous délivrons les autres , nous sommes esclaves nous-mêmes. 0 Télémaque! craignez de tomber dans les mains de Pygmalion, notre roi : il les a trempées , ces mains cruelles , dans le sang de Sîchée, mari deDidon, sa sœur. Didon, pleine du désir de la vengeance , s'est sauvée de Tyr avec plusieurs vaisseaux. La plupart de ceux qui aiment la vertu et la liberté l'ont suivie : elle a fondé sur la côte d'Afrique une superbe ville qu'on nomme Garthage. Pygmalion , tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus mi-

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