‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 182 sur 228 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

royaume, ma fomille, et cette douce lumière d'un pays où je commençai à voir le Jour en naissant. Non, je ne reverraî Jamais tout ce qui m'a été Le plus cher au inonde. Je viens, après tant de naufrages , chercher sur ces rives inconnues un peu de repos , et une retraite assurée. Si vous craignez les dieux , et surtout Jupiter, qui a soin des étrangers , si vous êtes sensibles à la compas* sion, ne me refusez pas , dsms ces vastes pays , quelque coin de terre infertile , quelques déserts , quelques sables , ou quelques rochers escarpés , pour y fonder, avec mes compagnons , une ville qui soit du moins une triste image de notre patrie perdue. Nous ne demandons qu'un peu d*e^ce qui vous soit inutile. Nous vivrons en paix a^ec vous dans une étroite alliance ; vos ennemis seront les nôtres ; nous entrerons dans tous vos intérêts : nous ne demandons que la liberté de vivre selon nos lois.

Pendant que Diomèdc parlait ainsi , Télémaque , ayant les yeux attachés sur lui , montra sur son visage toutes les différentes passions. Quand Diomède commença à parler de ses longs malheurs , il espéra que cet homme si majestueux serait son père. Aussitôt qu'il eut déclaré qu'il était IMoroède , le visage de Télémaque se flétrit comme une belle fleur que les noirs aquilons viennent de ternir de leur souffle cruel. Ensuite les paroles de Diomède, qui se plaignait de la longue colère d'une divinité , l'attendrirent par le souvenir des mêmes disgrâces souffertes par son père et par lui; des larmes mêlées de douleur et de Joie coulèrent sur ses Joues , et il se jeta tout à coup sur Diomède pour l'embrasser.

Je suis , dit-il , le flis d'Ulysse que vous avez connu , et qui ne vous fut pas inutile quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus. Les dieux Tont traité sans pitié

comme vous. Si les oracles de l'Ërèbe ne sont pas trompeurs , il vit encore : mais , hélas ! il ne vit point pour moi. J'ai abandonné Ithaque pour le chercher; je ne puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui; jugez par mes malheurs de la compassion que j*ai pour les vôtres. C'est l'avantage qu'il y a à être malheureux, qu'on sait compatir aux peines d'autrui. Quoique je ne sois ici qu'étranger, je puis , grand Diomède ( car, malgré les misères qui ont accablé ma patrie dans mon enfance , je n'ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle est votre gloire dans les combats ) , je puis , ô le plus invincible de tous les Grecs après Achille , vous procurer quelque secours. Ces princes que vous voyez sont humains; ils savent qu'il n'y a ni vertu, ni vrai courage, ni gloire solide, sans Thumanité. Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des hommes; il leur manque quelque chose quand ils n'ont jamais été malheureux; il manque dans leur vie des exemples de patience et de fermeté; la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont quelque goût pour la vertu. Laissez-nous donc le soin de vous consoler : puisque les dieux vous mènent à nous, c'est un présent qu'ils nous font, et nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir vos peines.

Pendant qu'il parlait, Diomède étonné le regardait fixement, et sentait son cœur tout ému. Ils s'embrassaient comme s'ils avaient été longtemps liés d'une amitié étroite. 0 digne fils du sage Ulysse! disait Diomède , je reconnais en vous la douceur de son visage, la grâce de ses discours , la force de son éloquence, la noblesse de ses sentiments , la sagesse de ses pensées.

Cependant Philoctète embrasse aussi le grand fils de Tydée ; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuite

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