LIVRE XVI
Philoctète lui dit : Sans doute vous serez bien aise de revoir le sage Nestor; il vient de perdre Pisistrate, le dernier de ses enfants ; il ne lui reste plus dans la vie qu'un chemin de larmes qui le mène vers le tombeau. Venez le consoler : un ami malheureux est plus propre qu'un autre à soulager son cœur. Ils allèrent aussitôt dans la tente de Nestor, qui reconnut à peine Diomède, tant la tristesse abattait son esprit et ses sens. D'abord Diomède pleura avec lui, et leur eotrevuefut pour le vieillard un redoublement de douleur; mais peu à peu la présence de cet ami apaisa son cœur. On reconnut aisément que ses maux étaient un peu suspendus par le plaisir de raconter ce qu'il avait souffert , et-d'en-^ tendre à son tour ce qui était arrivé à Diomède.
Pendant qu'ils s'entretenaient , les rois assemblés avec Télémaque examinaient ce qu'ils devaient faire. Télémaque leur conseillait de donner à Diomède le pays d' Arpine , et de choisir pour roi des Dauniens Polydamas , qui était de leur nation. Ce Polydamas était un fameux capitaine , qu'Adraste , par jalousie , n'avait jamais voulu employer, de peur qu'on n'attribuât à cet homme habile le succès dont il espérait d'avoir seul toute la gloire. Polydamas l'avait souvent averti , en particulier, qu'il exposait trop sa vie et le salut de son État dans cette guerre contre tant de nations conjurées ; il l'avait voulu engager à tenir une conduite plus droite et plus-modérée avec ses voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité haïssent aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire; ils ne sont touchés ni de leur sincérité , ni de leur zèle , ni de leur désintéressement. Une prospérité trompeuse endurcissait le cœur d'Adraste contre les plus salutaires conseils ; en ne les suivant pas , il triomphait tous les jours de ses ennemis : la hauteur, la mauvaise foi , la violence, mettaient toujours la victoire
dans son parti ; tous les malheurs dont Polydamas Tavalt si longtemps menacé n*arrivai«it point. Adraste se moquaitd'une sagesse timide qui prévoyait toujours des inconvénients ; Polydamas lui était insupportable : il Téloigna de toutes tes charges ; il le laissa languir dans la solitude et dans la pauvreté.
D*abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce; mais elle lui donna ce qui lui manquait, en lui ouvrant les yeux sur la vanité des grandes fortunes : il devint sage à ses dépens ; il se réjouit d'avdr été malheureux : il apprit peu à peu à se taire , à vivre de peu , à se nourrir tranquillement de la vérité, à cultiver en lui les vertus secrètes, qui sont encore plus estimables que les éclatantes ; enfin à se passer des hommes. Il demeura au pied du mont Oargan , dans un désert , où un rocher en demi-voûte lui servait de toit. Un ruisseau , qui tombait de la montagne , apaisait sa soif ; quelques arbres lui donnaient leurs fruits : il avait deux esclaves qui cultivaient un petit champ ; il travaillait lui-même avec eux de ses propres mains : la terre le payaitde ses peines avec usure, et ne le laissait manquer de rien. Il avait non-seulement des fruits et des légumes en abondance , mais encore toutes sortes de fleurs odoriférantes. Là il déplorait le malheur des peuples que i*ambition insensée d'un roi entraîne à leur perte ; là il attendait chaque Jour que les dieux justes, quoique patients, fissent tomber Adraste. Plus sa prospérité croissait, pi as il croyait voir de près sa chute irrémédiable ; car l'imprudence heureuse dans ses fautes , et la puissance montée jusqu'au dernier excès d'autorité absolue, sont les avantcoureurs du renversement des rois et desroyaumes. Quand il apprit la défaite et la mort d* Adraste , il ne témoigna aucune joie ni de l'avoir prévue, ni d'être délivré de ce