‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 194 sur 228 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

inquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l'ombre de ses ramaux épais , et dont un ver oom» menée à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture; cet arbre, que les vents n'ont jamais ébranlé , que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein , et que la bâche du laboureur a toujours respecté, ne laisse pas de languir sans qu'on puisse découvrir la cause de son mai ; Il se flétrit , 11 se dépouille de ses feuilles qui sont sa gloire ; il ne montre plus qu'un troue couvert d'une écorce entr'ou verte , et des branche sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.

Télémaque attendri n'osait lui parler : il cra^nait le jour du départ , il cherchait des prétextes pour le retarder, et il serait demeuré longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit : Je suis bien aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain ; votre cœur ne se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts ; mais vous êtes enfin devenu homme, et vous commencez, par l'expérience de vos maux , à cx)mpatir ^à ceux des au-» très. Sans cette compassion, on n*a ni bonté , ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes : mais il ne faut pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amitié faible. Je parlerais volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ , et je vous épargnerais l'embarras d'une conversation si fâcheuse ; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre cœur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une amitié tendre et sensible. Il fout craindre d'affliger les hommes sans nécessité ; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de leur en faire; et adoucir le plus qu'on peut le coup qu'il est impossible de leur épargner entièrement. C'est pour chercher cet adou-

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cissement, r^tonffî Télànaque, qne j aimerais mieu^c qn'Idoménée apprit notre départ par vous que par moi.

Mentor Uiiditaussitôt : Vous vous trompez , moucher Télémaque ; vous êtes né eomme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se fasse à leur mode, et que toute la nature obéisse à leurs volontés, mais qui n'ont la force de résister à personne en face. Ce n'est pas qu'ils se soudent des hommes f ni qu'ils craignent par bonté de les affliger; mais c'est que, pour leur pro^ pre commiidité, ils ne veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mécontents. Les peines et les misères, des hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles nesoàent pas sous leurs yeux; s'ils en entmdent parler, cediscours les importune et les attriste. Pour leur plaire , il feut toujours dire que tout va bien : et pendant qu*ils sont dans leurs plaisirs , ils ne veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies. Faut-il reprendre, corriger, détromper qudqu'un, résister aux prétentions et aux passions injustes tl'un homme importun ; ils en donneront toujours la commission à quelque autre personne : plutôt que de parler eux-mêmes avec une douce fermeté dans ces occasions, ils se laisseraient plutôt arracher les grâces les plus injustes; ils gâteraient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir décider contre le sen\^nentde ceux auxquels ils (mt affaire tous les jours. Cette faiblesse qu'on sent en eux fait que chacun ne songe qu'à s'en prévaloir : on les presse , on les importune , on les accable^ et on réussit en les accablant. D'abord on les flatte et on les encense pour s'insinuer ; mais dès qu'on est dans leur conflanœ, et qu'on est auprès d'eux dans des emplois de quelque autmté , on les mène loin, on leur impose le joug : ils en gémissent, ils ve«ieiit souvent le secouer; mais ils le

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