‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 193 sur 228 · LIVRE XVn · texte numérisé non relu

LIVRE XVn

de se flatter et de s'aveugler sur les grands intérêts d'État t Se eroira-t-on soi-même dans une matière où Ton a tant de raisons de se défier de soi? ne craindra-t-on point de se tromper, dans des cas ou Terreur d'un seul homme a des oonséquenees affreuses? L'erreur d'un roi qui se flatte sur ses prétentions cause souvent des ravages, des famines, des massacres, des pestes, des dépravations de mœurs , dont les effets funestes s'étendent jusque dans les siècles les plus reculés. Un roi , qui assemble toujours tant de flatteurs autour de lui, ne craindra-t-il point d'éti*e flatté en ces occasions? S'il convient de quelque arbitre pour terminer le différend , il montre son équité , sa bonne foi , sa modération. Il publie les solides raisons sur lesquelles sa cause est fondée. L'arbitre dioisi est un médiateur amiable, et non an juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à ses décisions ; mais on a pour lui une grande déférence : il ne prononce pas une sentence en juge souverain , mais il fiiit des propositions , et on sacrifie quelque chose par ses conseils , pour conserver la paix. Si la guerre vient, malgré tous les soins qu'un roi prend pour conserver la paix , il a du moins alors pour lui le témoignage de sa conscience, l'estime de ses voisins , et la juste protection des dieux. Idoménée , touché de ce discours , consentit que les Sipontins fussent médiateurs entre lui et les Sybarites.

Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échappaient, essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avait remarqué queXélémaque aimait Antlope ; et il espéra de le prendre par cette passion. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le fit pour ne désobéir pas à son père , mais avec tant de modestie et de tristesse , qu'on voyait bien la peine qu'elle souffirait en obéissant Idoménée alla Jusqu'à vou-

toir qu'elle chantât la victoire remportée Éat les Daturiens et sur Adraste : mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque; elle s'en défendit avec respect, et son père n'osa la contraindre. Sa voix douce et touchante pénétrait le cœur du jeune fils d'Ulysse; il était tout ému. Idoménée, qui avait les yeux attachés sur lui, jouissait du plaisir de remarquer son trouble. Mais Tâémaque ne faisait pas semblant d'apercevcxur les desseins du roi ; il ne pouvait s'empêcher, en ces occasions , d'être fort touché; mais la raison était en lui au-dessus du sentiment, et ce n'était plus ce même Télémaque qu'une passion t3rranni- <|ue avait autrefois captivé dans l'tle de Galypso. Pendant qu'Antiope chantait, il gardait un profond silence; dès qu'elle avait fini , il se hâtait de tourner la conversation sur quelque autre matière.

Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la réscdutlon de faire une grande chasse, dont il voulut, contre la coutume, donner le plaisir h sa fille. Antiope pleura, ne voulant point y aller ; mais il ûdlut exécuter l'ordre absolu de son père. EUe monte om cheval écuraant, fougueux, et semblable à ceux que Castor domptait pour les combats : elle le conduit sans peine : une troupe de jeunes filles la soit avec ardeur ; elle parait au milieu d'elles comme Diane dans les focèts. Le roi la voit, et il ne peut se lasser de la voir; en la voyant, il oublie tous ses malheurs passés. Télémaque la volt aussi, et il est encore plus touché de la modestie d' Antiope que de son adresse et de toutes ses grâces.

Les chiens poursuivaioit un sanglier d'une grandeur énorme et furieux comme celui de Calydon : ses longues soles étaient dures et hérissées comme des dards ; ses yeux étiucelants étaient pleins de.sang et de feu : sou soullQe se

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feisaft entendre de loin, comme le broit sourd des vents séditieux, quand Éole les ra{^lle dans son antre pour apaiser les tempêtes ; ses défenses , longues et crochues eommelafaux tranchante des moissonneurs, coupaient le tronades arbres. Tous les chiens qui osaient en approcher étaient déchirés ; les plus hardis chasseurs, en le poursuis Tant, craignaient de l'atteindre. Antiope, l^ère à la course comme les vents, ne craignit point de l'attaquer de près ; elle lui lance un trait qui le perce au-dessus de répaule. Le sang de l'animal farouche ruisselle , et le rend plus furieux ; il se tourne vers celle qui Ta blessé. Aussitôt le cheval d'Antiope , malgré sa fierté , frémît et recule ; le sanglier monstrueux s'élance contre lui semblable aux pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle, et est abattu: Antîope se voit par terre, hors d'état d'éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre elle. Mais Télémaque , attentif au danger d'Antiope , était déjà descendu de cheval plus prorapt que les éclairs ; il se jette entre le cheval abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang ; il tient dans ses mains un long dard, et l'enfonce presque tbut entier dans le flanc de l'horrible animal, qui tombe plein de rage.

A Tinstaoty Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la voit de près , et qui étonne tous les chasseurs. Il la présente à Antiope : elle en rougit ; elle consulte des yeux son père, qui , après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril , et loi fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant, elle dit à Télémaque : Je reçois de vous avec reconnaissance un autre don plus grand, car je vous dois la vie. A peine eut-elle parlé, qu'elle craignit d'avoir trop dît; elle baissa

les yeux, etTélémaqne, qui vit son embarras, n'osa lui dire que ces paroles : Heureux le fils d*Ulysse d'avoir conservé une vie si prédeuse 1 mais plus heureux encore s'il pouvait passer la sienne auprès de vous ! Antique , sans lui répondre , rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes , où elle remcmta à cbeval.

Idoménée aurait, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque; mais il espéra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans l'incertitude , et crut même le retour en* œre à Salente par le désir d'assurer son mariage. Idoménée raisonnait ainsi en lui-même , mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir Téléma- i que fut précisément ce qui le pressa de partir : ce qu'il commençait à sentir le mit dans une juste défiance de luimême. Mentor redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impati^t de s'en retourner à Ithaque; et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir : le vaisseau était déjà prêt. Car Mentor, qui réglait tous les moments de la vie de Télémaque , pour l'élever à la plus haute gloire, ne l'arrêtait en chaque lieu qu'autant qu'il le fallait pour exercer sa vertu, et pour lui faire acquérir de l'expérience. Mentor avait eu soin de faire préparer le vaisseau dès l'arrivée de Télémaque.

Mais Idoménée , qui avait eu beaucoup de r^ugnance à le voir préparer, tomba dans une tristesse mortelle, et dans une désolation à faire pitié , lorsqu'il vit que ses deux hêtes, dont il avait tiré tant de secours, allaient l'abandonner. Il $e renfermait dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il souls^eait son cœur en poussant des gémissements et en versant des larmes ; il oubliait le besoin de se nourrir : le sommeil n'adoucissait plus ses cuisantes peines; il se desséchait , il se consumait, par ses

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