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que vrai et solide mérite , pour discerner ceux qui en ont d'avec ceux qui n'en ont pas.
On ne cesse de parler de vertu et démérite , sans savoir ce que c*est précisément que le mérite et la vertu. Ce ne sont que de beaux noms , que des termes vagues , pour la plupart des hommes^, qui se font honneur d'en parler à toute heure. Il faut avoir des^principes certains de justice, de raison , de vertu , pour connaître ceux qui sont raisonnables et vertueux. Il faut savoir les maximes d'un bon et sage gouvernement , pour connaître les hommes qui ont ces maximes, et ceux qui s'en éloignent par une fausse subtilité. En no mot , pour mesurer plusieurs corps , il faut avoir une mesure fixe; pour Juger, il faut tout de même avoir des principes constants auxquels tous nos jugements se réduisent. Il faut savoir prédsément quel est le but de la vie humaine , et quelle fin on doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique et essentiel est de ne vouloir jamais l'autorité et la grandeur pour soi ; car cette recher* che ambitieuse n'Irait qu'à satisfaire un orgueil tyrannique: mais on doit se sacrifier, dans les peines infinies du gou-vemement, pour rendre les hommes bons et heureux. Autrement on marche à tâtons et au hasard pendant toute ta vie : on va comme un navire ei^ pleine mer, qui n'a point de pilote , qui ne consulte point les astres , et à qui toutes les côtes voisines sont inconnues ; il ne peut faire que naufrage.
Souvent lesprinces, faute de savoir en quoi consiste la vraie vertu, ne savent point ce qu'ils doivent diercherdana les hommes. La vraie vertu a pour eux quelque chose diapré ; elle leur parait trop austère et indépendante ; elle les effraye et les aigrit : ils se tournent vers la flatterie. Dès tAK8 ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité ni de vertu y
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dès iors ils courent après un vain fautème de fausse gloire, qui les rend indignes de la véritable. Ils s'acooutuinent bientôt à croire qu il n*y a point de vraie vertu sur la terre ; car les bons connaissent bien les méchants, mais les méchants ne connaissent point les bons, et ne peu vent pas croire qu'il y en ait. De tels princes ne savent que se défier de tout le monde également : ils se cachent ; ils se renferment; ils sont jaloux sur les moindres choses ; ils craignent les hommes, et se font craindre d'eux. Ils fuient la lumière; ils n'osent paraître dans leur naturel. Quoiqu'ils ne veuillent pas être connus , ils ne laissent pas de Tètre; car la curiosité maligoe de leurs sujets pénètre et devine tout. Mais ils ne connaissent personne : les gens intéressés qid les obsèdent sont ravis de les voir inaccessibles. Un roi inac» cessible aux hommes l'est aussi à la vérité : on noircit par d'infâmes rapports , et on écarte de lui tout ce qui pourrait lui ouvrir les yeux. Ces sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage et farouche ; ou , craignant sans cesse d'être trompés, ils le sont toujours inévitablement, et méritent de l'être. Dès qu'on ne parle qu'à un petit nombre de gens , on s'engage à recevoir toutes leurs passions et tous leurs préjugés : les bons mêmes ont leurs défauts et leurs préventions. De plus, on est à la merci des rapporteurs, nation basse et maligne, qui se nourrit de venin , qui empoisonne les choses innocentes, qui grossit les petites , qui Invente le mal plutôt que de cesser de nuire ; qui se joue , pour son intérêt , de la défiance et de l'indigne curiosité d'un prince faible et ombrageux.
Connaissez donc , ô mon cher Télémaqu^ connaissez les hommes, examinez-les, faites-les parler les uns sur les autres; éprouvez-les peu à peu; ne vous livrez à aucun. Profitez de vos expériences , lorsque vous aurez été trom-
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pédans VOS jugements : car vous serez trompé quelquefois ; et les méchants sont trop profonds pour ne surprendre pas les bons par leurs déguisements. Apprenez par là à ne juger promptement de personne ni en bieà ni en mal ; ToA et l'autre est très-dangereux : ainsi vos erreurs passées vous instruiront très-utilement. Quand vous aurez trouvé des talents et de la vertu dans un homme , servezvous-en avec eoufiance : car les honnêtes gens veulent qu'on sente leur droiture : ils aiment mieux de Testime et de la confiance y que dei trésors. Mais ne les gâtez pas en leur donnaqt un pouvoir sans bornes : tel eût été toujours vertueux , qui ne Test plus parce que son maître lui a donné trop d*autorité et trop de richesses. Quiconque est as^ sez aimé des dieux pour trouver dans tout un royaume deux ou trois vrais amis, d'une sagesse et d'une bonté constante , trouve bientôt .par eux d'autres personnes què leur ressemblent» pour remplir les places inférieures. Par les bons auxquels on se confie , on apprend ce qu'on ne peut pas discerner par soi-même sur les autres sujets.
Mais faut-il, disait Télémaque» se servir des méchants quand ils sont habiles, comme je Ta! ouïdire souvent? On est souvent, répondait Mentor, dans la nécessité de s'en servir. Dans une nation agitée et en désordre, on trouve souvent des gens injustes et artificieux qui sont déjà en autorité; ib ont des emplois importants qu'on ne peut leur ôter; ils ont acquis la confiance de certaines personnes poissantes qu'on a besoin de ménager : il faut les mena* ger eux-mêmes , ces hommes scélérats , parce qu*on les craint, et qu'ils peuvent tout bouleverser. Il faut bien s'en* servir pour un temps, mais il faut aussi avoir en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie et intime confiance , gardez-vous bien de la leur donner jamais , car ils
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peuvent en abuser, et vous tenir ensuite malgré vous par votre secret ; chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Servez-vous deux pour des négociations passagères : traitez4es bien ; engs^z-les par leurs passion» mêmes à vous être fidèles; car vous ne les tiendrez que par là : mais ne les mettez point dans vos délibérations les plus secrètes. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré; mais ne leur donnez jamais la def de votre cœur ni de vos affaires. Quand votre État devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages et droits dont vous êtes sûr, peu à peu les méchants, dont vous étiez contraint de vous servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter; car il n'est jamais permis d'être ingrat, même pour les méchants : mais en les traitant bien, il faut tâcher de les rendre bons; il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu'on pardonne à rhumanité : il faut néanmoins peu à peu relever Tautorité, et réprimer les maux qu'ils feraient ouvertement si on les laissait faire. Après tout, c*est un mal que le bien se fasse par les méchants ; et quoique ce mal soit souvent inévitable , il faut tendre néanmoins peu à peu à le faire cesser. Un prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la justice, parviendra, avec le temps, à se passer des hommes corrompus et trompeurs ; il en trouvera assez de bons qui auront une habileté suffisante.
Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation, il est nécessaire d'en former de nouveaux. Ge doit être, répondit Télémaque, un grand embarras. Point du tout, reprit Mentor; l'application que vous avezà diercher les honunes habiles et vertueux, pour les élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du courage; chacun fait des effoits. Ck>mbien y a-t-il d'hommes qui