LIVRE m
fruits de la terre , et De souffrirait aucun véritable besoin. Cet homme parait faire tout ce qull veut; mais il s'en faut bien qu'il ne le fasse : il fait tout ce que veulent ses passions féroces ; il est toujours entraîné par son avarice , par sa crainte v par ses soupçons. Il parait maître de tous les autres hommes ; mais il n'est pas maître de lui-même; car il a autant de maîtres et de bourreaux quMl a de désirs violents.
Je raisonnais ainsi de Pygmalion sans le voir ; car on ne le voyait point , et on regardait seulement avec crainte ces hautes tours, qui étaient nuit et jour entourées de gardes , ou il s'était mis lui-même comme en prison, se renfermant avec ses trésors. Je comparais ce roi invisible avec Sésostris si doux, si accessible, si affable, si curieux de voir les étrangers , si attentif à écouter tout le monde , et à tirer du cœur des hommes la vérité qu'on cache aux rois. Sésostris, disais-je, ne craignait rien, et n'avait rien à craindre; il se montrait à tous ses sujets comme à ses propres enfants : celui-ci craint tout , et a tout à craiudre. Ce méchant roi est toujours exposé à une mort funeste, même dans son palais, inaccessible, au milieu de ses gardes ; au contraire, le bon roi Sésostris était eu sûreté au milieu de la foule des peupies , comme un bon père dans sa maison , environné de sa famille.
Pygmalion donna ordre de renvoyer les troupes de l'îie de Chypre qui étaient venues secourir les siennes à cause de l'alliance qui était entre les deux peuples. Narbal prit cette occasion de me mettre en liberté : il me fit passer en revue parmi les soldats chypriens : car le roi était ombrageux jusque dans les moindres choses. Le défaut des princes tropfaciles et inappliqués estde se livreravecuneaveugle conliauce à des favoris artificieux et corrompus. Le défaut
de celui-ci était au contraire de se défier des plus homiètes gens : il ne savait point discerner les hommes droits et simples qui sussent sans déguisement, aussi n*ayait-il jamais vu de gens de bien , car de telles gens ne vont point chercher un roi si oorrompu. D'ailleurs, il avait vu , depuis qu'il était sur le trône, dans les hommes dont il s'était servi, tant de dissimulation , de perfidie , et de vices affreux déguisés sous les apparences de la vertu, qu'il regardait tous les hommes, sans exception, comme s'ils eussent été masqués. Il supposait qu'il n'y a aucune sincère vertu sur la terre : ainsi il regardait tous les hommes comme étant à peu près égaux. Quand il trouvait un homme faux et corrompu , il ne se donnait point la peine d'en chercher un autre, comptant qu'un autre ne serait pas meilleur. Les bons lui paraissaient pires que les méchants les plus déclarés, parce qu'il les croyait aussi méchants et plus trompeurs.
Pour revenir à moi , je fus confondu avec les Chy priens, et j'échappai à la défiance pénétrante du roi. Narbai tremblait , dans la crainte que je ne fusse découveii; : il lui en eût coûté la vie, et à moi aussi. Son impatience de nous voir partir était incroyable : mais les vents contraires nous retinrent assez longtemps à Tyr.
Je profitai de ce séjour pour connaître les mœurs des Phéniciens , si .célèbres dans toutes les nations connues. J'admirais l'heureuse situation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer, dans une fie. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruits exquis qu'elle porte, par le nombre des villes et des villages qui se touchent presque; enfin par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à l'abri des vents brûlants du midi ; elle est rafraîchie par le vent du nord , qui souifie du