LIVRE XVUl
Cest 80D mérita qui fait son malheur ; il le fait craindre , et rexdut de tons les pays où il veut habiter. Sa destinée est d*étre estimé, aimé, admiré partout , mais rejeté de toutes les terres connues. Il n'est j^us jeune, et cependant Il n'a pu encore trouver aucune cto , ni de TAsie , ni de la Grrèce, où Ton ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il parait sans ambition , et il ne cherche aucune fortune ; il se trouverait trop heureux que Toracle ne lui eût jamais promis la royatuté. Il ne lui reste aucune espépance de revoir jamais sa patrie; car il sait qu'il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même , pour laquelle il souffre , ne lui parait point désinible ; il court malgré lui après elle, par une triste fa^ talité, de royaume en royaume; et elle semble fuir devant loi , pour se jouer de ce malheureux jusqu'à sa vieillesse. Funeste présent des dieux qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des peines dans l'âge où l'homme infirme n'a plus besoin que de repos ! Il s'en va , dit-il , chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans lois, qu'il puisse assembler, policer, et gouverner pen« dant quelques années ; après quoi / l'oracle étant accompli, on n'aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissants : il compte de se retirer alors en liberté dans un village de Carie , où il s'adonnera à l'agriculture , qu'il aime passionnément. C'est un homme sage et modéré , qui craint les dieux , qui connaît bien les hommes , et qui sait vivre en paix avec eux, sans les estimer. VoUi ce qu'on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.
Pendant cette conversation, Télémaque retournait souvent ses yeux vers la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots , qui venaient battre les rochers ,
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les blanehissànt de leur écume. Dans ce momoit , le vieillard dit à Télémaqae : Il faut que je parte ; mes coropagnons ne peuvent m*attaidre. En disant ces mots, il ooait au rivage : od s'embarque ; on n'entend que cris confus sur ce rivage , par l'ardeur des mariniers impatients de partir*
Cet inconnu, qu'on nommait Gléomènes, avait erré quel-^ que temps dans le milieu de rile, montant sur le sommet de tous les rochers , et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaqae ne l'avait point perdu de vue y et il ne cessait d'observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vartueux , errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet à une rigoureuse fortune , loin de sa patrie. Au moins, disait -il en lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque; mais ce Cléomèades ne peut jamais revoir la Phrygie. L'exemple d'un homme encore plus nudheareux que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme, voyant s(m vaisseau prêt, était descendu de ces rochers escarpés avec autant de vitesse et d'agilité, qu'Apollon dans les forêts de Lyde, ayant noué ses cheveux blonds y passe au travers des précipices pour aller percar de ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le vaisseau , qui fend l'onde amère , et qui s'éloigne de la terre. Alors une impression secrète de douleur saisit le cœur de Télémaque; il s'afflige sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est si doux que de pleurer.
En même temps , il aperçoit sur le rivage txms les mariniers de Salente , couchés sur l'herbe et profondément eiidormis. Us étaient las et abattus : le doux sommeil s'était insinué dans leurs membres ; et tous les humides pavets de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par la