‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 207 sur 228 · I. Bisioire éPune vieille Reine et étune jeune Paysanne · texte numérisé non relu

I. Bisioire éPune vieille Reine et étune jeune Paysanne

n était une fois une reine si vieille, si vieille, qu'elle n'avait plus ni dents ni cheveux; sa tête branlait comme lesfeuilles que le vent remue ; elle ne voyait goutte , mêtne avec ses lunettes ; le bout de son nez et celui de son menton se touchaient : elle était rapetissée de la moitié , et toute en un peloton , avec le dos si courbé , qu'on aurait cru qu'elle avait toujours été contreÊdte. Une fée , qui avait assisté à sa naissance , Faborda, et lui dit : Voulez-vous rajeunir? Volontiers, répondit la reine : je donnerais tous ipes joyaux pour n'avoir que vingt ans. Il faut donc , continua la fée , donner votre vieillesse à quelque autre dont vous prendrez la jeunesse et la santé. A qui donnerons-nous vos cent ans ? La reine fit chercher partout quelqu'un qui voulût être vieux pour la rajeunir, n vint beaucoup de gueux qui voulaient vieillir pour être riches : mais quand ils avaient vu la reine tousser, cracher, râler, vivre de bouillie , être sale, hideuse, puante, BoufErante, et radoter un peu , ils ne voulaient plus se char^ ger de ses années ; ils aimaient mieux mendier, et porter des haillons. Il venait aussi des ambitieux , à qui elle promettait de grands rangs et de grands honneurs. Mais que faire de ces rangs? disaient-ils après l'avoir vue; nous n'oserions nous

montrer, étant si dégoûtants et si horribles. Mais enfin il se présenta ane jeune fille de village , belle comme le jour, qui demanda la couronne pour prix de sa jeunesse; elle se nom- Qiait Péronnelle. La reine s'en fâcha d'abord : mais que taire ? à quoi sert-il de se fâcher ? elle voulait rajeunir. Partageons , dit-elle à Péronnelle, mon royaume; vous m aurez une moitié , et moi l'autre : c'est bien pour vous qui êtes une petite paysanne. Non, répondit la fille , ce n*est pas assez pour moi : je veux tout. Laissez-moi monbavolet , avec mon teint fleuri; je vous laisserai vos cent ans , avec vos rides et la mort qui vous talonné. Mais aussi, répondit la reine , que ferais-je, si je n'avais plus de royaume ? Vous ririez , vous danseriez , vous chanteriez comme moi , lui dit cette fille. En parlant ainsi elle se mit à rire, à danser et à chanter. La reine, qui était bien loin d'en £sdre autant, lui dit : Que feriez-vous en ma place? vous n'êtes point accoutumée à la vieillesse. Je ne sais pas , dit la paysanne , ce que je ferais : mais je voudrais bien l'essayer; car j'ai toujours ouï dire qu'il est beau d'être remé. Pendant qu'elles étaient en marché, la fée survint, qui dit à la paysanne : Voulez-vous faire votre apprentissage de vieille reine , pour savoir si ce métier vous accommodera ? Pourquoi non? dit la fille. A l'instant les rides couvrent son firont ; ses cheveux blanchissent ; elle devient grondeuse et rechignée ; sa tête branle , et toutes ses dents aussi ; elle a déjà cent ans. La fée ouvre une petite boîte, et en tire une foule d'officiers et de courtisans richement vêtus , qui croissent à mesure qu'ils en sortent , et qui rendent mille respects à la nouvelle reme. On lui sert un grand festin : mais elle est dégoûtée , et ne saurait mâcher ; elle est honteuse et étonnée; elle ne sait ni que dire ni que faire; elle tousse à crever ; elle crache sur son menton ; elle a au nez une roupie gluante qu'elle essuie avec sa manche ; elle se regarde au miroir, et se trouve plus laide qu'une guenuche. Cependant la véritable reine était dans un coin, qui riait , et qui commençait à devenir jolie; ses cheveux revenaient , et ses dents aussi; elle reprenait un

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bon teint frais et vermeil; elle se redressait avec mille petites façons : mais elle était crasseuse , court vêtue , et faite comme un petit torchon qui a traîné dans les cendres. Elle n'était pas accoutumée à cet équipage ; et les gardes , la prenant pour quelque servante de cuisine , voulaient la chasser du palais. Alors Péronnelle lui dit : Vous voilà bien embarrassée de n'être plus reine, et moi encore davantage de l'être : tenez , voilà votre couronne; rendez-moi ma cotte grise. L'échange fut aussitôt £sdt ; et la reine de revieillir, et la paysanne de rajeunir. À peine le changement fut fait , que toutes deux s'en repentirent; mais il n'était plus temps. La fée les condamna à demeurer chacune dans sa condition. La reine pleurait tous les jours. Dès quelle avait mal au bout du doigt , elle disait : Hélas ! si j'étais Péronnelle; à l'heure que je parle, je serais logée dans une chaumière , et je vivrais de châtaignes ; mais je danserais sous l'orme avec les bergers au son de la flûte. Que me sert d'avoir un beau lit, où je ne fais que souffirir, et tant de gens , qui ne peuvent me soulager } Ce chagrin augmenta ses maux ; les médecins , qui étaient sans cesse douze autour d'elle , les augmentèrent aussi. Enfin eUe mourut au bout de deux mois. Péronnelle faisait une danse ronde le long d' un clair ruisseau avec ses compagnes, quand elle apprit la mort de la reine : alors elle reconnut qu'elle avait été plus heureuse que sage d'avoirperdu laroyauté. La fée revint la voir, et lui donna à choisir de trois maris : l'un , vieux , chagrin , désagréable, jaloux et cruel , mais riche , puissant , et très-grand seigneur, qui ne pourrait ni jour ni nuit se passer de l'avoir auprès de lui ; l'autre, bien fait, doux, commode, aimable et d'une grande naissance, mais pauvre et malheureux en tout ; le dernier, paysan comme elle , qui ne serait nibeau ni laid, qui ne l'aimerait ni trop ni peu, qui ne serait ni riche ni pauvre. Elle ne savait lequel prendre; car naturellement elle aimait fort les beaux habits, les équipages et les grands honneurs. Mais la fée lui dit : Allez , vous êtes une sotte. Voyez-vous ce paysan ? voilà le mari qu'il vous faut.

Vous aimeriez trop le second, vous seriez trop aimée du premier; tous deux vous rendraient malheureuse : c'est bien assez que le troisième ne vous batte point. 11 vaut mieux danser sur rherbe ou sur la fougère que dans un palais , et être Péronnelle au village qu'une dame malheureuse dans le beau monde. Pourvu que vous n'ayez aucun regret aux grandeurs, vous serez heureuse avec votre laboureur toute votre vie.

II, Histoire de la reine Gisèle et de la fée Corysante.

n était une fois une reine nommé Gisèle , qui avait beaucoup d'esprit et un grand royaume. Son palais était tout de maibre ; le toit était d'argent; tous les meubles, qui sont ailleurs de fer ou de cuivre t étaient couverts de diamants. Cette reine était fée ; et elle n'avait qu'à faire des souhaits , aussitôt tout ce qu'elle voulait ne manquait pas d'arriver. II n'y avait qu'un seul point qui ne dépendait pas d'elle ; c'est qu'elle avait cent ans , et elle ne pouvait se rajeunir. Elle avait été plus belle que le jour, et elle était devenue si laide et si horrible , que les gens même qui venaient lui faire la cour cherchaient, en lui parlant, des prétextes pour tourner la tête de peur de la regaider. Elle était toute courbée, tremblante, boiteuse, ridée, crasseuse, chassieuse , toussant et crachant toute la journée avec une saleté qui faisait bondir le cœur. Elle était borgne et presque aveugle ; ses yeux de travers avaient une bordure d'écarlate : enfin elle avait une barbe grise au menton. En cet état , elle ne pouvait se regarder ellemême, et elle avait fait casser tous les miroirs de son palais. Elle n'y pouvait souffrir aucune jeune personne d'une figure raisonnable. Elle ne se faisait servir que par des gens borgnes, bossus , boiteux et estropiés. Un jour on présenta à la reine une jeune fille de qumze ans , d une merveilleuse beauté, nommée Ckirysante. D'abord elle se récria : Qu'on ôte cet objet de devant mes yeux. Mais la mère de cette jeune fille lui

dit : Madame, ma fille est fée, et elle a le pouvoir de vous donner en un moment toute sa jeunesse et toute sa beauté. La reine, détournant ses yeux, répondit : Eh bien, quefiaut-il lai donner en récompense? Tous vos trésors , et votre couronne même, lui. rendit la mère. C'est de cpioi je ne me dépouillerai jamais , s*écria la reine ; j'aime mieux mourir. Cette oftee ayant été rebutée, la reine tomba malade d'une maladie qui la rendait si puante et si infecte, que ses femmes n'osaient approcher d'elle pour la servir, et que ses médecins ji^rent qu'elle mourrait dans peu de jours. Dans cette extrémité, elle envoya chercher la jeune fille, et la pria de prendre sa couronne et tous ses trésors, pour lui donner sa jeunesse avec sa beauté. La jeune fille lui dit : Si je prends votre eouromie et vos trésors, en vous donnant ma beauté et mon âge , je deviendrai tout à coup Veille et difforme comme >ous . Vous n'avez pas voulu d'abord faire ce marché , et moi , j hésite à mon tour pour savoir si je dois le faire. La reine la pressa beaucoup; et comme la jeune fille sans expérience était fort ambitieuse, eUe se laissa toucher au plaisir d'être reine. Le marché fut conclu. En un moment Gisèle se redressa , et sa taille devint nuyestueuse; sxm teint prit les plus belles couleurs; ses yeux parurent vij&; la fleur de la jeunesse se répandit sur son visage ; elle charma toute l'assemblée. Mais il fallut qu'elle se retirât dans un village et sous une cabane , étant couverte de haillons. Corysante , au contraire , perdit tous ses agréments , et devint hideuse. EUe demeura dans ce superbe palais , et commanda en reine. Dès qu'elle se vit dans un miroir, elle soupira, et dit qu'on n'en présentât jamais aucun devant elle. Elle cherdia à se consoler par ses trésors. Mais son or et ses pierreries ne l'empêchaient point de souf&ir tous les maux de la vieillesse. Elle voulait danser, comme elle était accoutumée à le faire avec ses compagnes dans des prés fleuris, à l'ombre des bocages; mais elle ne pouvait plus se soutenir qu'avec un bâton. Elle voulait faire des festins; mais die était si languissante et si dégoûtée, que

1^ mets lesplas déUdeux lui fiiisaient mal au cœur. Elle n'avait même aucune dent, et ne pouvait se nourrir que d'un peu de bouillie. Elle voulait entendre des concerts de musique ; mais elle était sourde. Alors elle regretta sa jeunesse et sa beauté, qu'elle avait follement quittées pour une couronne et pour des trésors dont elle ne pouvait se servir. De plus, elle qui avait été bergère, et qui était accoutumée à passer les jours à chanter en conduisant ses moutons, elle était à tout moment importunée des affaires difficiles qu'elle ne pouvait point régler. D'un autre côté, Gisèle , accoutumée à régner, à posséder tous les plus grands biens , avait déjà oublié les incommodités de la vieillesse; elle était InocmsolaMe de se voir si pauvre. Quoi! disait-elle , serais-je toujours ooaverte de hailkms.^ A quoi me sert toute ma beauté soos cet habit crasseux et déchiré? A*quoi me sert-il d'être belle pour n'être vue que dans un village par des gens si grossiers? On me méprise; je suis réduite à servir, et à conduire des bêtes. Hélas ! j'étais reine; je suis bien malheureuse d'avoir quitté ma couronne et tant de trésors ? Oh ! si je pouvais les ravoir. Il est vrai que je mourrais bientôt : eh bien ! les autres reines ne meurent-elles pas? Ne faiuMl pas avoir le courage de souffrir et de mourir, plutôt que de faire une bassesse pour devenir jeune? Corysante sent que Gisèle regrettait son premier état, et lui dit qu'en qualité de fée, elle pouvait ùàre un second échange. Chacune reprit son premier état. Gisèle redevint reine, mais vieille et horrible. Corysante reprit ses charmes , et la pauvreté de bei^re. Bientôt Gisèle accablée de maux s'en repentit et déplora son aveuglement. Mais Corysante , qu'elle pressait de changer encore, lui répondit : Tai niainteDant éprouvé les deux conditions : j'aime «nieux être jeune, et manger du pain noir, et chanter tous les jours en gardant mes moutons, que d'être reine comme vous dans le chagrin et dans la douleur.

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ni. Histoire d'une jeune princesse.

n y avait une fois un roi et une mne, qui n'avaient point d'en&nts. Ils en étaient si filchés , si filchés , que personne D*a jamais été plus filché. Enfin la reine devint grosse , et accoucha d'une fille, la plus belle qu'on ait jamais vue. Les fées vinrent à sa naissance ; mais elles dirent toutes à la reine que le mari de sa fille aurait onze bouches , ou que si elle ne se mariait avant l'âge de vingt^eux ans , elle deviendrait crapaud. Cette prédiction troubla la reine. La fille avait à peine quinze ans, qu'il se présenta un homme qui avait les onze bouches et dix-huit pieds de haut; mais la princesse le trouva si hideux, qu'elle n'en voulut jamais. Cependant l'âge fatal approchait , et le roi , qui aimait mieux voir sa fille mariée à un monstre que devenir crapaud, résolut de la donner à l'homme à pnze bouches. La reine trouva l'alternative fâcheuse. Comme tout se préparait pour les noces , la reine se souvint d'une certaine fée qui avait été autrefois de ses amies ; elle la fit venir, et lui demanda si elle ne pouvait les empêcher. Je ne le puis, madame, lui répondit-elle, qu en changeant votre fille en linotte. Vous l'aurez dans votre chambre, elle parlera toutes les nuits , et chantera toujours. La reine Y consentit. Aussitôt la princesse fut couverte de plumes fines, et s'envola chez le roi : de là elle revint à la reine, qui lui fit mille caresses. Cependant le roi fit chercher la princesse; on ne la trouva point. Toute la cour était en deuil. La reine faisait semblant de s'affliger comme les autres; mais elle avait toujours sa linotte , elle s'entretenait toutes les nuits avec elle. Un jour le roi lui demanda comment elle avait eu une linotte si spirituelle, elle lui répondit que c'était une fée de ses amies qui la lui avait donnée. Deux mois se passèrent tristement. EMn le monstre, lassé d'attendre, dit au roi qu'il le mangerait avec toute sa cour, si dans huit

jours il ne loi donnait la princesse ; car il était ogre. Gela inquiéta la reine , qui découvrit tout au roi. On envoya quérir la fée , qui rendit à la princesse sa première forme. Cependant il arriva un prince qui outre sa bouche naturelle , en avait une au bout de chaque doigt de la main. Le roi aurait bien voulu lui donner sa fille ; mais il craignait le monstre. JLe prince, qui était devenu amoureux de la princesse, résolut de se battre contre Togre Le roi n*y consentit qu'avec beaucoup de peine. On prit le jour : lorsqu'il fut arrivé, les champions s'avancèrent dans lelieu du combat. Tout le monde faisait des vœux pour le prince ; mais , à voir le géant si terrible, on tremblait de peur pour le prince. Le monstre portait une massue de chêne, dont il déchargea un coup sur Aglaor ; car c'était ainsi que se nommait le prince : mais Aglaor ayant évité le coup , lui coupa le jarret de son épée, et l'ayant fsdt tomber, lui ôta la vie. Tout le monde cria victoire ; et le prince Aglaor épousa la princesse , avec d'autant plus de contentement qu'il l'avait délivrée d'un rival aussi terrible qu'incommode.

rv. Histoire de Florise.

Une paysanne connaissait dans son voisinage une fée. Elle la pria de venir à une de ses couches , où elle eut une fille. La fée prit d'abord l'enfant entre ses bras, et dit à la mère : Choisissez ; elle sera, si vous voulez , belle comme le jour, d'un esprit encore plus charmant que sa beauté, et reine d'un grand royaume, maismalheureuse ; ou bien die sera laid^ et paysanne comme vous, mais contente dans sa condition. La paysanne choisit d'abord pour cet enfant la beauté et l'esprit avec une couronne, au hasard de quelque malheur. Voilà la petite fille dontla beauté commence déjà à effacer toutes celles qu'on avait jamais vues. Son esprit était doux, poli, insinuant; elle apprenait tout ce qu'on voulait lui apprendre , et le savait bientôt

mieux que ceux qui le lui avaient appris. Elle dansait sur rberbe , les jours de fête, avec plus de grâce que toutes ses compagnes. Sa voix était plus touchante qu'aucun instrument de musique , et elle faisait elle-même les chansons qu'elle chantait. D'abord elle ne savait point qu'elle était belle : mais, en jouant avec ses compagnes sur le bord d'une claire fontaine , elle se vit , elle remarqua combien elle était différente des autres ; elle s'admira. Tout le pays, qui accourait en foule pour la voir, lui fit encore plus connaître ses charmes. Sa mère, qui comptait sur les prédictions de la fée , la regardait déjà comme une reine , et la gâtait par ses complai* sauces. La jeune fille ne voulait ni filer, ni coudre , ni garder les moutons; elle s'amusait à cueillir des fleurs , à en parer sa tête , à chanter , et à danser à l'ombre des bois. Le roi de ce pays-là était fort puissant , et il n'avait qu'un fils nommé Rosimond, qu'il voulait marier. Il ne put jamais se résoudre à entendre parler d'aucune princesse des États voisins, parce qu'une fée lui avait assuré qu'il trouverait une paysanne plus belle et plus parfadte que toutes les princesses du monde. Il prit la résolution de faire, assembler toutes les jeunes villageoises de son royaume, au-dessous de dix«huit ans , pour eh(Hsir celle qui serait la plus digne d'être choisie. On exclut d'abord une quantité innombrable de filles qui n'avaient qu'une médiocre beauté, et on en sépara trente qui surpassaient infiniment toutes les autres. Florise ( c'est le nom de notre jeune fille) n'eut pas de peine à être mise dans ce nombre. On rangea ees trente filles au milieu d'une grande salle , dans une espèce d*amphithéâlare, où le roi et son fils les pouvaient regarder toutes à la fois. Florise parut d'abord , au milieu de toutes les autres, ce qu'une belle anémone paraîtrait parmi des soucis , ou ce qu'un oranger fleuri paraîtrait au milieu des buissons sauvages. Le roi s'éoria qu'elle méritait sa couronne. Rosimond se crut heureux de posséder Florise. On lui ôta ses habits du village, on lui .en donna qui étaient tout brodés d'or. En un instant elle se vit couverte de perles et de dia-

niants. Un grand nombre de dames étaient occupées à la servir. On ne songeait qu'à deviner ce qui pouvait lui plaire , pour le lui donner avant qu'elle eût la peine de le demander. EUe était logée dans un magnifique appartement du palais, qui n'avait , au lieu de tapisseries , que de grandes glaces de miroir de toute la hauteur des chambres et des cabinets, afin qu'elle eût le plaisir de voir sa beauté multipliée de tous côtés , et que le prince pût l'admirer en quelque endroit qu'il jetât les yeux. Rosimond avait quitté la chasse , le jeu , tous les exercices du corps , pour être sans cesse auprès d'elle : et comme le roi son père était mort bientôt après le mariage , c'était la sage Florise , devenue reine , dont les conseils décidaient de toutes les affaires de l'État. La reine , mère du nouveau roi, nommée Gronipote , fut jalouse de sa belle-fille. Elle était artificieuse , maligne , cruelle. La vieillesse avait ajouté une affreuse difformité à sa laideur naturelle, et elle ressemblait à une furie. La beauté de Florise la faisait paraître encore plus hideuse , et l'irritait à tout moment : elle ne pouvait souffrir qu'une si belle personne la défigurât. Elle craignait aussi son esprit, et elle s'abandonna à toutes les fureurs de l'envie. Vous n'avez point de coeur, disait-elle souvent à son fils, d'avoir voulu épouser cette petite paysanne; et vous avez la bassesse d'en faire votre idole : elle est fière comme si elle était née dans la place où elle est. Quand le roi votre père voulut se marier, il me préféra à toute autre, parce que j'étais la fille d'un roi^i à lui. Cest ainsi que vous deviez âdre. Renvoyez cette petite bergère dans son village , et songez à quelque jeune princesse dont la naissance vous convienne. Rosimond résistait à sa mère : mais Groni« pote enleva un jour un billet que Florise écrivait au roi , et le donna à un jeune homme de la cour, qu'elle obligea d'aller porter ce billet au roi, comme si Florise lui avait témoigné toute l'amitié qu'elle ne devait avoir que pour le roi seul. Rosimond, aveuglé par sa jalousie et par les conseUs malins que lui donna sa mère , fit enfermer Florise pour toute sa vie dans

une hante tour bâtie sur la pointe d'un rocher qui s'élevait dans la mer. Là, elle pleurait nuit et jour, ne sachant par quelle injustice le roi, qui l'avait tant aimée, la traitait si indignement. Il ne lui était permis de voir qu'une vieille femme à qui Gronipote Pavait confiée , et qui l'insultait à tx)ut moment dans cette prison. Alors Florise se ressouvint de son village , de sa cabane, et de tous ses plaisirs champêtres. Un jour, pendant qu'elle était accablée de douleur, et qu'elle déplorait l'aveuglement de sa mère , qui avait mieux aimé qu'elle fût belle et reine malheureuse que bei^ère laide et contenté dans son état , la vieille qui la traitait si mal vint lui dire que le roi envoyait un bourreau pour lui couper la tête, et qu'elle n'avait plus qu'à se résoudre à la mort. Florise répondit qu'elle était prête à recevoir le coup. £n effet , le bourreau envoyé par les ordres du roi , sur les conseils de Gronipote, tenait un grand coutelas pour l'exécution, quand il parut une femme qui dit qu'elle venait delà part de cette reine pour dire deux mots en secrets à Florise avant sa mort. La vieille la laissa parler à elle , parce que cette personne lui parut une des dames du palais ; mais c'était la fée qui avait prédit les malheurs de Florise à sa naissance , et qui avait pris la ligure de cette dame de la reine mère. Elle parla à Florise en particulier, en faisant retirer tout le monde. Voulez-vous, lui dit-elle, renoncer à la beauté qui vous a été si funeste? Voulez-vous quitter le titre de reine , reprendre vos anciens habits , et retourner dans votre village ? Florise fiit ravie d'accepter cette offre. La fée lui appliqua sur le visage un masque enchanté ; aussitôt les traits de son visage devinrent grossiers , et perdirent toute leur proportion \ elle devint aussi laide qu'elle avait été belle et agréable. En cet état , elle n'était plus reconnaissable , et elle passa sans peine au travers de tous ceux qui étaient venu» là pour être témoins de son supplice. Elle suivit la fée, et repassa avec elle dans son pays On eut beau chercher Florise, on ne la put trouver en aucun endroit de la tour. On alla en porter la nouvelle au roi et à Gronipote , qui la firent

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encore chercher, mais inutilenient, par tout le royaume. La fée l'avait rendue à sa mère, qui ne Teût pas connue dans ua si grand changement , si elle n'en eût été avertie. Florise fut contente de vivre laide , pauvre et inconnue* dans son village, où elle gardait des moutons. Elle entendait tous les jours raconter ses aventures et déplorer ses malheurs. On en avait (ait des chansons qui faisaient pleurer tout le monde; elle prenait plaisir à les chanter souvent avec ses compagnes, et elle en pleurait comme les autres , mais elle se croyait heureuse en gardant son troupeau , et ne voulut jamais découvrir à personne qui elle était.

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