VI. Histoire de Rosinumd et de Braminte
U était une fois un jeune homme plus beau que le jour, nommé Rosimond , et qui avait autant d'esprit et de vertu que son frère aîné Braminte était mal fait , désagréable , brutal et méchant. Leur mère , qui avait horreur de son fils aîné, n'avait des yeux que pour voir le cadet. L'aîné, jaloux, invente une calomnie horrible pour perdre son frère : il dit à son père que Rosimond allait souvent chez un voisin, qui était son ennemi, pour lui rapporter tout ce qui se passait an logis , et pour lui donner le moyen d'empoisonner son père.. Le père , fort emporté, battit cruellement son fils , le mit en sang, puis le tint trois jours en prison , sans nourriture, et enfin le chassa de sa maison , en le menaçant de le tuer s'il revenait jamais. La mère épouvantée n'osa rien dire; elle ne fit que gémir. L'enfant s'en alla pleurant; et ne sachant où se retirer, il traversa sur le soir un grand bois ; la nuit le surprit au pied d'un rocher ; il se mit à l'entrée d'une caverne sur un tapis de mousse où coulait un clair ruisseau , et il s'y endormit de lassitude. Au point du jour, en s'éveillant, il vit une belle femme, montée sur un cheval gris, avec une housse en broderie d'or, qui paraissait aller à la chasse. PTavez-vous point vu passer un cerf et des chiens? lui dit-elle. Il répondit que non. Puis elle ajouta : Il me semble que vous êtes afiOigé. Qu'avez-vous? lui dit-elle. Tenez, voilà une ba-
gue qui vou3 rendra le plus heureux et le phis puissant des hommes 4 pourvu que tous n'en abusiez jamais. Quand vous tournerez le diamant en dedans , vous serez d'abord invisible; dès que vous le tournerez en dehors, vous paraîtrez à découvert. Quand vous mettrez Fanneau à votre petit doigt, vous paraîtrez le fils du roi, suivi de toute une cour magnifique : quand vous le mettrez au quatrième doigt , vous paraîtrez dans votre figure naturelle. Aussitôt le jeune homme comprit que c'était une fée qui lui parlait. Après ces paroles, elle s'enfonça dans le bois. Pour lui, il s'en retourna aussitôt chez son père , avec impatience de faire l'essai de sa bague. Il vit et entendit tout ce qu'il voulut, sans être découvert. Il ne tint qu'à lui de se venger de son frère, sans s'exposer à aucun danger. Il se montra seulement à sa mère , l'embrassa , et lui dit toute sa merveilleuse aventure. Ensuite, mettant l'anneau enchanté à son petit doigt, il parut tout à coup comme le prince, fils du roi , avec cent beaux chevaux , et un grand nombre d'ofiSders richement vêtus. Son père fut bien étonné de voir le fils du roi dans sa petite maison ; il était embarrassé, ne sachant quels respects il devait lui rendre. Alors, Rosimond lui demanda combien il avait de fils. Deux, répondit le père. Je les veux voir ; £Edtes-les venir tout à l'heure, lui dit Rosimond : je les veux emmener tous deux à la cour pour faire leur fortune. Le père timide répondit en hésitant : Voilà l'aîné que je vous présente. Où est donc le caJet? je le veux voir aussi, dit encore Rosimond. Il n'est pas ici , dit le père. Je l'avais châtié pour une faute , et il m'a quitté. Alors Rosimond lui dit : Il ÊJlait l'instruire, mais non pas le chasser. Donnez-moi toujours l'aîné; qu'il me suive. Et vous, dit-il, parlant au père, suivez deux gardes qui vous conduiront au lieu que je leur marquerai. Aussitôt deux gardes emmenèrent le père ; et la fée dont nous avons parlé l'ayant trouvé dans une forêt , elle le frappa d'une verge d'or, et le fit entrer dans une caverne sombre et profonde, où il demeura enchanté. Demeurez-y, dit-elle, jusqu'à ce que
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votre fils vienne voiis en tirer. Cependant le fils alla à la cour du roi , dans un temps où le jeune prince s^était embarqué pour aller faire la guerre dans une île éloignée. Il avait été emporté par les vents sur des côtes inconnues , où , après un naufirage , il était captif chez un peuple sauvage. Rosimond parut à la cour, comme s'il eût été le prince qu'on croyait perdu , et que tout le monde pleurait. Il dit qu'il était revenu par le secours de quelques marchands , sans lesquels il serait péri. Il fit la joie publique. Le roi parut si transporté , qu'il ne pouvait parler; et il ne se lassait point d'embrasser ce fils qu'il avait cru mort. La reine fut encore plus attendrie. On fît de grandes réjouissances dans tout le royaume. Un jour celui qui passait pour le prince dit à son véritable frère : Braminte , vous voyez que je vous ai tiré de votre village pour faire votre fortune ; mais je sais que vous êtes un menteur, etque vous avez, par vos impostures, causé le malheur de votre frère Rosimond : il est ici caché. Je veux que vous parliez à lui, et qu'il vous reproche vos impostures. Braminte, tremblant, se jeta à ses pieds, et lui avoua sa faute. N'importe, dit Rosimond , je veux que vous parliez à votre frère, et que vouslui demandiez pardon. Il sera bien généreux s'il vous pardonne ; il est dans mon cabinet où je vous le ferai voir tout à l'heure. Cependant je m'en vais dans une chambre voisine , pour vous laisser librement avec lui. Braminte entra pour obéir dans le cabinet. Aussitôt Rosimond changea son anneau , passa dans cette chambre, et puis il entra par une autre porte de derrière , avec sa figure naturelle, dans le cabinet, où Braminte fut bien honteux de le voir. Il lui demanda pardon, et lui promit de réparer toutes ses fautes. Rosimond l'embrassa en pleurant, lui pardonna, et lui dit : Je suis en pleine faveur auprès du prince ; il ne tient qu'à moi de vous faire périr, ou de vous tenir toute votre vie dans une prison : mais je veux être aussi bon pour vous que vous avez été méchant pour moi. Braminte , honteux et confondu , lui répondit avec soumission , n'osant lever les yeux ni lenomvr.er son frère. Ensuite Rosimond fit semblant de faire un voya-
ge en secret pour aller épouser une princesse d'un royaume voisin : mais , sous ce prétexte , il alla voir sa mère , à laquelle il raconta tout ce qu'il avait Mt à la cour, et lui donna dans le besoin , quelque petit secours d'argent ; car le roi lui laissait prendre tout celui qu'il voulait; mais il n'en prenait jamais beaucoup. Cependant il s'éleva une furieuse guerre entre le roi et un autre roi voisin, qui était injuste et de mauvaise foi. Rosimond alla à la cour du roi ennemi ; entra , par le moyen de son anneau , dans tous les conseils secarets de ce prince, demeurant toujours invisible. Il profita de tout ce qu'il apprit des mesures des ennemis : il les prévint , et les déconcerta en tout; il commanda l'armée contre eux; il les défit entièrement dans une grande bataille , et conclut bientôt avec eux une paix glorieuse, à des conditions équitables. Le roi ne songeait qu'à le marier avec une princesse héritière d'un royaume voisin , et plus belle que les Grâces. Mais un jour, pendant que Rosimond était à la chasse dans la même forêt où il avait autrefois trouvé la fée, die se présenta à lui. Gardez-vous bien, lui dit-elle d'une voix sévère, de vous marier comme si vous étiez le prince; il ne faut tromper personne : il est juste que le prince pour qui Ton vous prend revienne succéder a son père. Allez le chercher dans une île où les vents que j'enverrai enfler les voiles de votre vaisseau vous mèneront sans peine. Hâtez-vous de rendre ce service à votre maître, contre ce qui pourrait flatter votre ambition, et songez à rentrer en homme de bien dans votre condition naturelle. Si vous ne le faites, vous serez injuste et malheureux ; je vous abandonnerai à vos anciens malheurs. Rosimond profita sans peine d'un si sage conseil. Sous prétexte d'une n^odation .secrète dans un État voisin il s'embarqua sur un vaisseau , et les vents le menèrent d'abord dans l'île où la fée lui avait dit qu'était le vrai fils du roi. Ge prince était captif chez un peuple sauvage , où on lui faisait garder des troupeaux. Rosimond, invisible , l'alla enlever dans les pâturages où il conduisait son troupeau ; et le couvrant de son propre manteau y qui était
invisible comme lui, il le délivra des mains de ces peuples miels : ils s'embarquèrent. D'autres vents , obéissant à la fée, les ramenèrent ; ils arrivèrent ensemble dana la chaiid[)re du roi. Rosimond se présenta à lui , et lui dit : Vous m'ayez cm votre fils, je ne le suis pas : mais je vous le rends; tenez, le voUà lui-même. Lé roi bien étonné s'adressa à son fils , et lui dit : X^est-ce pas vous , mon fils , qui avez vaincu mes ennemis , et qui avez fait glorieusement la paix ? ou bien est-il vrai que vous avez fait un naufrage , que vous avez été captif , et que Rosimond vous a délivré ? Oui , mon père , réponditil. C'est lui qui est venu dans le pays où j'étais captif. Il m'a enlevé; je lui dois la liberté et le plaisir de vous revoir. C'est lui, et non pas moi, à qui vous devez la victoire. Le roi ne pouvait croire ce qu'on lui disait : mais Rosimond , changeant ^ bague, se montra au roi sous la figure du prince; et le roi, épouvanté, vit à la fois deux hommes qui lui parurent tous deux ensemble son même fils. Alors il offrit, pour tant de services , des sommes immenses à Rosimond , qui les refiisa ; il demanda seulement au roi la grâce de conserver à son frère Braminte une charge qu'il avait à la cour. Pour lui , il craignait l'inconstance de la fortune, l'envie des hommes, et sa propre fragilité : il voulut se retirer dans son vUlage avec sa inère , où il se mit à cultiver la terre. La fée , qu'il revit encore dans les bois, lui montra la caverne où son père était , et lui dit lés paroles qu'il fallait prononcer pour le délivrer; il prononça avec une très -sensible joie ces paroles; il délivra son père , qu'il avait depuis longtemps impatience de délivrer, et lui donna de quoi passer doucement sa vieillesse. Rosimond fut ainsi le bienfaiteur de toute sa famille , et il eut le plaisir de faire du bien à tous ceux qui avaient voulu lui faire du mal. Après avoir fait les plus grandes choses pour la cour, il ne voulut d'elle que la liberté de vivre loiu.de sa corruption. Pour comble de sagesse, il craignit que son anneau ne le tentât de sortir de sa solitude, et ne le rengageât dans les grandes affaires : il retourna dans le bois où la fée lui avait
appani si fiivorableinent. Il allait tous les Jours auprès de la caverne où il avait eu le bonheur de la voir autrefois ; et c'était dans Fespéranoe de l'y revoir. Enfin , elle s'y présenta encore à lui , et il lui rendit l'anneau enchanté. Je vous rends, lui dit-il , un don d'un si grand prix, mais si dangereux, et duquel il est si £acile d'abuser. Je ne me croirai en sûreté que quand je n'aurai plus de quoi sortir de ma solitude avec tant de moyens de contenter toutes mes passions.
Pendant que Rosimond rendait cette bague , Brarainte , dont le méchant naturel n'était point corrigé, s'abandonnait à toutes ses passions, et voulut engager le jeune prince, qui était devenu roi , à traiter indignement Kosimond. La fée dit à Rosimond : Votre frère , toujours imposteur, a voulu vous rendre suspect au nouveau roi , et vous perdre ; il mérite d'être puni , et il faut qu'il périsse. Je m'en vais lui donner cette bague que vous me rendez. Rosimond pleura le malheur de son frère , puis il dit à la fée :^ Comment prétendez-vous le punir par un si merveilleux présent ? Il en abusera pour persécuter tous les gens de bien, et pour avoir une puissance sans bornes. Les mêmes choses , répondit la fée, sont un remède salutaire aux uns , et un poison mortel aux autres. La prospérité est la source de tous les maux pour les méchants. Quand on veut punir un scélérat, il n'y a qu'à le rendre bien puissant pour le £aue périr bientôt. Elle alla ensuite au palais, elle se montra à Braminte soiis la ligure d'une vieille femme couverte de haillons ; elle lui dit : J'ai tiré des mains de votre frère la bague que je lui avais prêtée, et avec laquelle il s'était acquis tant de gloire : recevez-la de moi , et pensez bien à l'usage que vous en ferez. Braminte répondit en riant : Je ne ferai pas comme mon frère , qui fut assez insensé pour aller chercher le prince, au lieu de régner en sa place. Braminte, avec cette bague, ne songea qu'à découvrir le secret de toutes les familles , qu'à commettre des trahisons, des meurtres et des infamies, qu'à écouter les conseils du roi, qu'à enlever les richesses des particuliers.
Ses erimes invisibles étonnèrent tout le monde. Le roi , voyant tant de secrets découverts , ne savait à quoi attribuer cet inconvénient; mais la prospérité sans bornes et Tinsolence de Braminte lui firent soupçonner qu'il avait Fanneau enchanté de son frère. Pour le découvrir, il se servit d'un étranger d'une nation ennemie , à qui il donna une grande somme. Cet homme vint la nuit ofi&ir à Braminte de la part du roi ennemi , des biens et des honneurs immenses , s'il voulait lui faite savmr par des espions tout ce qu'il pourrait apprendre des seorets de son roi.
Braminte promit tout , alla même dans un lieu où on lui donna une somme très-grande pour commencer sa récompense. Il se vanta d'avoir un anneau qui le rendait invisible. Le lendemain, le roi l'envoya chercher, et le fit d*abord saisir. On lui ôta l'anneau , et on trouva sur lui plusieurs papiers qui prouvaient ses crimes. Rosimond revint à la cour pour demander la grâce de son firère, qui lui fut refusée. On fit mourir Braminte ; et l'anneau lui fut plus funeste qu'il n'avait été utile à son frère.
Le roi, pour consoler Rosimond de la punition de Braminte , lui rendit l'anneau , comme un trésor d'un prix infini. Rosimond , affligé , n'en jugea pas de même ; il retourna chercher la fée . dans les bois. Tenez , lui dit-il , votre anneau. L'expérience de mon frère m'a fait comprendre ce que je n'avais pas biéh compris d'abord quand vous me le dîtes. Gardez cet instrument fatal de la perte de mon frère. Hélas ! il serait encore vivant; il n'aurait pas accablé de douleur et de honte la vieillesse de mon père et de ma mère ; il serait peutêtre sage et heureux , s'il n'avait jamais eu de qum contenter ses désirs. Oh! qu'il est dangereux de pouvoir plus que les autres hommes ! Reprenez votre anneau : malheur à ceux à qui vous le donnerez ! L'unique grâce que je vous demande , ^est de ne le donner jamais à aucune des personnes pour qui jem^intéresse.
YIT. L'Anneau de Gygès.
Pendant le règne du fameux Grésus , il y avait en Lydie un jeune homme bien fait, plein d'esinrit, très-vertueux, nommé Callimaque , de la race des anciens rois , et dev«Qu si pauvre, qu'il fut réduit à se faire berger. Se promenant un jour sur des montagnes écartées où il rêvait sur ses malheurs en menant son troupeau, il s'assit au pied d'un arbre pour se délasser. Il aperçut auprès de lui une ouverture étroite dans un rocher. La curiosité l'engage à y entrw. Il trouve une caverne large et profonde. D'abord il ne voit goutte ; enfin se3 yeux s'accoutument à l'obscurité. Il entrevoit dans une lueur sombre une urne d'or, sur laquelle ces mots étaient gravés : « Id tu trouveras l'anneau de Gygès. O mortel, qui « que tu sois , à qui les dieux destinent un si grand bien , « montre-leur que tu n'es pas ingrat, et garde-toi d'envier « jamais le bonheur d'aucun autre homme. »
Callimaque ouvre l'urne, trouve l'anneau, le prend , et, dans le transport de sa joie, il laissa l'urne, quoiqu'il fut très-pauvre et qu'elle tùt d'un grand prix^ Il sort de la caverne, et se hâte d'éprouver l'anneau enchanté, dont il avait si souvent entendu parler depuis son enfance. Il voit de loin le roi Crésus qui passait pour aller de Sardes dans une maison délicieuse sur les bords du Pactole. D'abord il s'approche de quelques esclaves qui marchaient devant et qui portaient des parfums pour les répandre sur les chemins où le roi devait passer. Il se mêle parmi eux après avoir tourné son anneau en dedans , et personne ne l'aperçoit. Il £adt du bruit tout exprès en marchant : il prononce même qu^ques paroles. Tous prêtèrent l'oreille , tous furent étonnés d'entendre une voix , et de ne voir personne. Ils se disaient les uns aux autres : EsUse un songe ou une vérité ? rTaves-yous pas cru entendre parler quelqu'un? Callimaque, ravi d*avoir
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fait cette expérience , quitte ces esclaves ^ et s'approche du roi. n est déjà tout auprès de lui sans être découvert ; il monte avec lui sur son char, qui était tout d'argent , orné d'une merveilleuse sculpture. La reine était auprès de lui , et ils parlaient ensemble des plus grands secrets de TÉtat , que Crésus ne confiait qu'à la reine seule. Gallimaque les entendit pendant tout le chemin.
On arrive dans cette maison , dont tous les murs étaient de jaspe; le toit était de cuivre fin et brillant comme l'or : les lits étaient d'argent, et tout le reste des meubles de même : tout était orné de^ diamants et de pierres précieuses. Tout le palais était sans cesse rempli des plus doux parfums, et, pour les rendre plus agréables, on en répandait de nouveaux à chaque heure du jour. Tout ce qui servait à la personne du roi était d'or. Quand il se promenait dans ses jardins, les jardiniers avaient l'art de faire naître les plus belles fleurs sous ses pas. Souvent on changeait , pour lui donner une agréable surprise , la décoration des jardins , comme on change une décoration de scène. On transportait promptement , par de grandes machines, les arbres avec leurs racines , et on en apportait d'autres tout entiers ; en sorte que chaque matin le roi en se levant apercevait ses jardins entièrement renouvelés. Un jour c'étaient des grenadiers , des oliviers , des myrtes , des orangers et une forêt de citronniers. Un autre jour paraissait tout à coup un désert sablonneux avec des pins sauvages , de grands chênes , de vieux sapins qui paraissaient aussi vieux que la terre. Un autre jour on voyait des gazons, fleuris, des prés d'une herbe fine et naissante , tout émaillés de violettes , au travers desquels coulaient impétueusement de petits ruisseaux. Sur leurs rives étaient plantés de jeunes saules d'une tendre verdure , de hauts peupliers qui montaient jusqu'aux nues ; des ormes toufifiis et des tilleuls odoriférants , plantés sans ordre , faisaient une agréable irrégularité. Puis tout à coup , le lendemain , tous ces petits canaux disparaissaient , on ne voyait
plus qu'un canal de rivière , d'une eau pure et transparente. Ce fleuve était le Pactole , dont les eaux coulaient sur un sable doré. On voyait sur ce fleuve des vaisseaux avec des rameurs vêtus des plus riches étoffes couvertes d'une broderie d'or. Les bancs des rameurs étaient d'ivoire , les rames , d'ébèoe; le bec des proues, d'argent; tous les cordages, de soie ; les voiles , de pourpre ; et lé corps des vaisseaux , de bois odoriférant comme le cèdre. Tous les cordages étaient ixmés de festons; tous les matelots étaient couronnés de fleurs. Il coulait quelquefois , dans l'endroit des jardins qui étaient sous les fenêtres de Grésus , un ruisseau d'essence , dont l'odeur exquise s'exhalait dans tout le palais. Grésus avait des lions , des tigres et des léopards , auxquels on avait limé les dents et les griffes., qui étaient attdés à de petits diars d'écaillé de tortue garnis d'argent. Ges animaux féroces étaient conduits par un frein d'or et par des rênes de soie. Us servaient au roi et à toute la cour pour se promener dans les vastes routes d'une forêt qui conservait sous ses rameaux impénétrables une étemelle nuit. Souvent on fadsait aussi des courses avec ces chars le long du fleuve, dans une prairie unie comme un tapis vert. Ges fiers animaux couraient si légèrement et avec tant de rapidité, qu'ils ne laissaient pas même sur l'herbe tendre la moindre trace de leurs pas , ni des roues qu'ils traînaient après eux. Chaque jour on inventait de nouvelles espèces de courses pour exercer la vigueur et l'adresse des jeunes gens. Grésus , à chaque nouveau jeu, attachait quelque grand prix pour le vainqueur. Aussi les jours coulaient dans les délices, et parmi les plus agréables spectacles.
Callimaque résolut de surprendre tous les Lydiens par le moyen de son anneau. Plusieurs jeunes hommes de la plus haute naissance avaient couru devant le roi , qui était descendu de son char dans la prairie, pour les voir courir. Dans le moment où tous les prétendants eurent achevé leur course, et que Grésus examinait è qui le prix devait appartenir, Calli-
maque se met dans le char du roi. 11 demeure invisible : il pousse les lions , le char vole. On eût cru que c'était celui d'Achille , traîné par des coursiers immortels ; ou celui de Phébus même, lorsqu'après avoir parcouru la voûte immense des deux, il précipite ses chevaux enflammés dans le sein des ondes. D'abord on crut que les lions , s'étant échappés, s'enfuyaient au hasard : mais bientôt on reconnut qu'ils étaient guidés avec beaucoup d'art , et que cette course surpasserait toutes les autres. Cependant le char paraissait vide, et tout le monde demeurait immobile d'étonnement. Enfin la course est achevée , et le prix remporté , sans qu'on puisse comprendre par qui. Les uns croient que c'est une divinité qui se joue des hommes ; les autres assurent que c'est un homme nommé Orodes, venu de Perse , qui avait l'art des enchantements , qui évoquait les ombres des enfers , qui tenait dans ses mains toute la puissance d'Hécate, qui envoyait à son gré la Discorde et les Furies dans l'âme de ses ennemis , qui faisait entendre la nuit les hurlements de Cerbère et les gémissements profonds de l'Érèbe, enfin qui pouvait éclipser la lune , et la faire descendre du del sur la terre. Crésus crut qu'Orodes avait mené le char ; il le fit appeler. On le trouva qui tenait dans son sein des serpents entortillés , et qui , prononçant entre ses dents des paroles inconnues et mystérieuses , conjurait les divinités infernale;, n n'en fallut pas davantage pour persuader qu'il était le vainqueur invisible de cette course. Il assura que non; mais le roi ne put le croire. Callimaque était ennemi d'Orodes , parce que celui-ci avait prédit à Crésus que ce jeune homme lui causerait un jour de grands embarras, et serait la cause de la ruine entière de son royaume. Cette prédiction avait obligé Crésus à tenir Callimaque loin du monde dans un désert, et réduit à une grande pauvreté. Callimaque sentit le plaisir de la vengeance, et fut bien aise de voir l'embarras de son ennemi. Crésus pressa Orodes, et ne put pas l'obliger à dire qu'il avait couru pour le prix. Mais comme le roi le menaça de le punir, ses amis lui conseillèrent d'avouer la chose , et de
s*en lEaire honneur. Alors il passa d'une entrémité à Fautie ; la vanité l'aveugla. Il se vanta d'avoir fait ce coup merveilleux par la vertu de ses enchantements. Mais dans le moment où on lui parlait , on fut bien surpris de voir le même char recommencer la même course. Puis le roi entendit une voix qui lui disait à l'oreille : Orodes se moque de toi; il se vante de ce qu'il n'a pas fait. Le roi, irrité contre Orodes , le fit aussitôt charger de fers, et jeter dans une profonde prison.
Callimaque, ayant senti le plaisir de contenter ses passions par le secours de son anneau , perdit peu à peu les sentiinents de modération et de vertu qu'il avait eus dans sa solitude et dans ses malheurs. Il fut même tenté d'^itrer dans la chambre du roi, et de le tuer dans son lit. Mais on ne passe point tout d'un coup aux plus graCkids crimes ; il eut horreur d'une action si noire, et ne put endurcir son cœur pour l'exécuter. Mais il partit pour s'en aller en Perse trouver Gyrus : 0 lui dit les secrets de Crésus qu'il avait entendus , et le dessein des Lydiens de faire une ligue contre les Perses avec les colonies grecques de toute la côte de l'Asie Mineure; en même temps il lui expliqua les préparatifis de Crésus et les moyens de le prévenir. Aussitôt Cyruspart de dessus les bords du Tigre , où il était campé avec une armée innombrable , et vient jusqu'au fleuve Halys , où Crésus se présenta à lui avec des troupes plus magnifiques que courageuses. Les Lydiens vivaient trop délicieusement pour ne craindre point la mort. Leurs habits étaient brodés d'or, et semblables à ceux des femmes les plus vaines; leurs armes étaient toutes dorées, ils étaient suivis d'un nombre prodigieux de chariots superbes; l'or, l'argent, les pierres précieuses, éclataient partout dans leurs tentes, dans leurs vases, dans leurs meubles, et jusque sur leurs esclaves. Le fiiste et la mollesse dé cette armée ne devaient faire attendre qu'imprudence et lâcheté, quoique les Lydiens fussent en beaucoup plus grand nombre que les Perses. Ceux-ci, au contraire, ne montraient que pauvreté et courage : ils étaient légèrement vêtus ; ils vivaient de peu , se nourrissaient de rad-
nés et de légumes, ne buvaient que de Teau, dormaient sur la terre , exposés aux injures de Tair, exerçaient sans cesse leurs oorp9 pour les endurcir au travail; ils n'avaient pour tout ornement que le fer; leurs troupes étaient toutes hérissées de piques, de dards et d'épées : aussi n'avaient-ils que du mépris pour des ennemis noyés danç les délices. A peine la bataille mérita-t-elle le nom d'un combat. Les Lydiens ne purent soutenir le premier choc : ils se renversent les uns sur les autres ; les Perses ne font que tuer ; ils nagent dans le sang. Crésus s'enftdt jusqu'à Sardes. Cyrus l'y poursuit sans perdre un moment. Le voilà assiégé dans sa ville capitale. Il succombe après un long si^e; il est pris, on le mène au supplice. £n cette extrémité, il prononce le nom de Solon. Cyrus veut savoir ce qu'il dit. 11 apprend que Crésus déplore son malheuc de n'avoir pas <aru ce Grec qui lui avait donné de si sages conseils. Cyrus , touché de ses paroles , dpnne la vie à Crésus.
Alors Çallimaque commença à se dégoûter de sa fortune. Cyrus l'avait mis au rang de ses satrapes, et lui avait donné d'assez grandes richesses. Un autre en eût été content : mais le Lydien, avec son anneau, se sentait en état de monter plus haut. Il ne pouvait souffrir de se voir ^rné à une^ condition où il avait tant d'égaux et un maître. Il ne ppij^vait se résoudre à tuer Cyrus, qui lui avait fait t£^nt de bien. Il ayait même quelquefois du regret d'avoir renversé Crésus de son trône. Lorsqu'il l'avait vu conduit au supplice, il avait été saisi de douleur. Il ne pouvait plus. demeurer dans un pays où il avait causé tant de maux , et où il ne pouvait rassasier son ambition. U part; il cherche un pays inconnu ; il traverse des terres immenses , éprouve partout l'effet magique et merveilleux de son amcieau, élève à son gré et renyersç. les rois et les royaumes , amasse de grandes richesses, parvient au faite des honneurs , et se trouve cependant toujours dévoré de désirs. Son talisman lui procure tout, excepté la paix et le bonheur. C'est qu'on ne les trouve que dans soi-même , qu'ils sont indépendants de tous ces avantages extérieurs auxquels no^s mettons tant de prix ;
et qae , guand dans Topulence et la grandeur on perd la simplicité, l'innocence et la modération , alors le cœur et la conscience f qui sont les vrais sièges du bonheur, deviennent la proie du trouble, de l'inquiétude, de la honte et du remords.
Tin. Voyage dans nie des Plaisirs,
Après avoir longtemps vogué sur la mer Pacifique, nous apen^ûmes de loin une île de sucre avec des montagnes de compote , des rochers de sucre candi et de caramel , et des rivières de sirop qui coulaient dans la campagne. Les habitants, qui étaient fort friands , léchaient tous les chemins , et suçaient leurs doigts après les avoir trempés dans les fleuves. Il y avait aussi des forêts de réglisse , et de grands arbres d'où tombaient des gaufres que le vent emportait dans la bouche des voyageurs , si peu qu'elle fût ouverte. Gomme tant de douceurs nous parurent fades , nous voulûmes passer en quelque autre pays où Ton pût trouver des mets d'un goût plus relevé. On nous assura qu'il y avait, à dix lieues de là, une autre île où y avait des mines de jambons , de saucisses et de ragoûts poivrés. On les creusait comme on creuse les mines d'or dans le Pérou. On y trouvait aussi des ruisseaux de sauces à l'oignon. Les murailles des maisons sont des croûtes de pâté. Il y pleut du vin couvert quand le temps est chargé ; et, dans les plus beaux jours , la rosée du matin est toujours de vin blanc , semblable au vin grec ou à celui de Saint-Laurent. Pour passer dans cette île , nous fîmes mettre sur le port de celle d'où nous voulions partir douze hommes d'une grosseur prodigieuse, et qu'on avait endormis : ils soufiQaient si fort en ronflant , qu^'ils remplirent nos voiles d'un vent favorable. A peine fûmes-nous' arrivés dans l'autre île, que nous trouvâmes sur le rivage des marchands qui vendaient de l'appétit ; car on en manquait souvent parmi tant de ragoûts. Il y avait aussi d'autres gens qui vendaient le sommeil. Le prix en était réglé tant par heure:
mais il y avait des sommeOs plus chers les uns que les autres ; à fnNqM>rti<m des songes qu'on voulait avoir. Les plus beaux songes étaient fort chers. J'en demandai des plus agréables pour mon argent; et comme j'étais las, j'allai d'abord me coucher. Mais à peine fus-je dans mon lit que j'entendis un grand bruit; j'eus peur, et je demandai du secours. On me dit que c'était la terre qui s'entr'ouvrait. Je crus être perdu , mais on me rassura en me disant qu'elle s*entr'ouvrait ainsi toutes les nuits à une certaine heure, pour vomir avec grand effort des ruisseaux bouillants de diocolat moussé, et des liqueurs glacées , de toutes les feçons. Je me levai à la hâte pour en prendre, et elles étaient délicieuses. Ensuite je me recouchai, et dans mon sommeil, je crus voir que tout le monde était de cristal , que les hommes se nourrissaient de parfums quand il leur plaisait, qu'ils ne pouvaient marcher qu'en dansant, ni parler qu'en chantant; qu^ils avaient des ailes pour fendre les airs , etdes nageoires pour passer les mers. Mais ces hommes étaient comme des pierres à fusil : on ne pouvait les choquer, qu'aussitôt ils ne prissent feu. Ils s'enflammaient comme une mèche, et je ne pouvais m'empécher de rire voyant combien ils étaient faciles à émouvoir. Je voulus demander à l'un d'eux pourquoi il paraissait si animé : il me répondit , en me montrant le poing, qu'il ne se mettait jamais en colère.
A peine fus-je éveillé , qu'il vint un marchand d'appétit, me demandant de quoi je voulais avoir faim , et si je voulais qu'il me vendît des relais d'estomacs pour manger toute la journée. Pacoeptai la condition. Pour moft argent , il me donna douze petits sachets de taffetas que je mis sur moi , et qui devaient me servir comme douze estomacs , pour digérer sans peine douze grands repas en un jour. A peine eus-je pris les douze sachets, que je commBiçai à mourir de faim. Je passai ma journée à fabre douze festins délicieux. Dès qu'un repas était fini, la faim me reprenait, et je ne lui donnais pas le temps de me presser. Mais , comme j'avais une faim avide , on remarqua que je ne mangeais pas proprement : les gens du pays
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sont d'une délicatesse et d'une propreté exquise. Le soir, je fus lassé d'avoir passé toute la journée à table oomine un cheval à son râtelier. Je pris la résolution de faire tout le contraire le lendemain, et dene me nourrir que de bonnes odeurs. On me donna à déjeuner de la fleur d'orange. A dîner, ce fut une nourriture plus forte : on me servit des tubéreuses, et puis des peaux d'Espagne. Je n'eus que des jonquilles à la collation. Le soir, on me donna à souper de grandes corbeilles pleines de toutes les fleurs odoriférantes , et on y ajouta des cassolettes de toutes sortes de parfums. Lanuit, j'eus une indigestion pour avoir trop senti tant d'odeurs nourrissantes. Le jour suivant, je jeûnai , pour me délasser de la fatigue des plaisirs de la table. On me dit qu'il y avait en ce pays-là une ville toute singulière , et on me promit de m'y mener par une voiture qui m'était inconnue. On me mit dans une petite chaise de bois fort légère, ettoute garnie de grandes plumes , et on attacha à cette chaise, avec des cordes de soie , quatre grands oiseaux grands comme des autruches , qui avaient des ailes proportionnées à leurs corps. Ces oiseaux prirent d'abord leur vol. Je conduisis les rênes du coté de l'orient qu'on m'avait marqué. Je voyais à mes pieds les hautes montagnes ; et nous volâmes si rapidement , que je perdais presque l'haleine en fendant la vague de l'air. £n une heure nous arrivâmes à cette ville si renommée. Elle est toute de marbre , et elle est grande trois fois comme Paris. Toute la ville n'est qu'une seule maison. Il y a vingt-quatre grandes cours , dont chacune est grande comme le plus grand palais du monde; et au milieu de ces vingt-quatre cours, il y en a une vingt-cinquième qui est six fois plus grande que chacune des autres. Tous les logements de cette maison sont égaux , car il n'y a point d'inégalité de condition entre les habitants de cette ville. Il n'y a là ni domestique ni petit peuple ; chacun se sert soi-même , personne n'est servi : il y a seulement des souhaits , qui sont de petits esprits follets et voltigeants, qui donnent à chacuo tout ce qu'il désire dans le moment même. £o arrivant, je re«
çus uu de ces esprits qui s'attacha à moi , et qui ne me laissa manquer de rien : à peine me donnait-il le temps de désirer. Je commençais même à être fatigué des nouveaux désirs que cette liberté de me oontenti^ excitait sans cesse en moi; et je compris , par expérience , qu'il valait mieux se passer des choses superflues , que d'être sans cesse dans de nouveaux désirs , sans pouvoir jamais s'arrêter à la jouissance tranquille d'aucun plaisir. Les habitants de cette ville étaient polis, doux et obligeants. Ils me reçurent comme si j'avais été l'un d'entre eux. Dès que je voulais parler, ils devinaient ce que je voulais, et le disaient sans attendre que je m'expliquasse. Gela me surprit, et j'aperçus qu'ils ne parlaient jamais entre eux : ils lisent dans les yeux les uns des autres tout ce qu'ils pensent , comme on Ut dans un livre ; quand ils veulent cacher leurs pensées , ils n'ont qu'à fermer les yeux. Ils me menèrent dans une salle où U y eut une musique de parfums. Ils assemblent les parfums comme nous assemblons les sons. Un certain assemblage de parfums , les uns plus forts , les autres plus doux , fait une harmonie qui chatouille l'odorat comme nos concerts flattent l'oreille par des sons tantôt gra« ves et tantôt aigus. £n ce pays-là , les femmes gouvernent les hommes , elles jugent les procès , elles enseignent les sciences, et vont à la guerre. Les hommes s'y fardent, s'y ajustent depuis le matin jusqu'au soir; ils filent, ils cousent , ils travaillent à la broderie , et ils craignent d'être battus par leurs femmes , quand ils ne leur ont pas obéi. On dit que la chose se passait autrement il y a un certain nombre d'années : mais les hommes , servis par les souhaits , sont devenus si lâches, si paresseux et si ignorants , que les femmes furent honteuses de se laisser gouverner par eux. Elles s'assemblèrent pour réparer les maux de la république. Elles firent des écoles publiques , où les personnes de leur sexe qui avaient le plus d'esprit se mirent à étudier. Elles désarmèrent leur& maris, qui ne demandaient pas mieux que de n'aller jamais aux coups. Elles les débarrassèrent de tous les procès à juger,
veillèrent à Tordre public , établirent des lois , les firent observer, et sauvèrent la chose publique , dont Tinapplication , la l^èreté , la mollesse des hommes , auraient sûrement causé la ruine totale. Touché de ce spectacle , et fatigué de tant de festins et d'amusements, je conclus que les plaisirs des sens, quelque variés, quelquefacûes qu'ils soient, avilissent, et ne rendent point heureux. Je m'éloignai donc de ces contrées en apparence si délicieuses , et , de retour chez moi , je trouvai dans une vie sobre , dans un travail modéré , dans des mœurs pures , dans la pratique de la vertu, le bonheur et la santé que n'avaient pu me procurer la continuité de la bonne chère et la variété des plaisirs.