‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 211 sur 228 · X. Le Hibou · texte numérisé non relu

X. Le Hibou

Un jeune hibou , qui s*était vu dans une fontaine , et qui se trouvait plus beau, je ne dirai pas que le jour, car il le trouvait fort désagréable , mais que la nuit , qui avait de grands charmes pour lui , disait en lui-même : Tai sacrifié aux Grâces , Vénus a mis sur moi sa ceinture dans ma naissance ; les tendres Amours, accompagnés des Jeux et des Ris, voltigent autour de moi pour me caresser. Il est temps que le blond Hyménée me donne des en&nts gracieux comme moi ; ils seront Pomement des bocages et les délices de la nuit. Quel dommage que la race des plus parfaits oiseaux se perdit ! heureuse l'épouse qui passera sa vie à me voir ! Dans cette pensée , il envoie la corneille demander de sa part une petite aiglone , fille de Taigle , reine < des airs. La corneille avait peine à se charger de cette ambassade : Je serai mal reçue , disait-elle, de proposer un mariage si mal assorti. Quoi ! Taigle , qui ose regarder fixement le soleil , se marierait avec vous qui ne sauriez seulement ouvrir les yeux tandis qu'il est jour î C'est le moyen que les deux époux ne soient jamais ensemble, l'un sortira le jour, et l'autre la nuit. Le hibou, vain et amoureux de lui-même, n'écouta rien. La corneille, pour le contenter, alla enfin demander l'aiglone. On se moqua de sa folle demande. L'aigle lui répondit : Si le hibou veut être mon gendre, qu'il vienne après le lever du soleil me saluer au milieu de l'air. Le hibou présomptueux y voulut aller. Ses yeux furent d'abord éblouis , il fut aveuglé par les rayons du soleil , et tomba du haut de l'air sûr un rocher. Tous les oiseaux se jetèrent sur lui , et lui arrachèrent ses plumes. Il fut trop heureux de se cacher dans son trou, et d'épouser la chouette , qui fut

' On lit roi dans toates les éditions; mais Fénelon a écrit reine. La Fon. taine, Ilv. ji, fable vin, dit : OnJU entendre à l'aigle, enfin y qu'elle avait tort; liv. xir, fable xi : Vaigle^ reine des airs; et rÂcadémie, Iiuqu*eù 1740, an mot Aigle, le fait de toat genre. {£dit de Fers,)

une digne dame du lieu. Leur hymen fut célébré la nuit , et ils se trouvèrent l'un et Tautre très-beaux et très-agréables.

Il ne faut rien chercher au-dessus de soi, ni se flatter sur ses avantages.

XL L* Abeille et la Mouche.

Un jour, une abeille aperçut une mouche auprès de sa ruche. Que viens-tu fsdre ici ? lui dit-«lle d'un ton furieux Vraiment, c'est bien à toi, vil animal, à te mêler avec les reines de l'air! Tuas raison, répondit froidement la mouche on a toujours tort de s'approcher d'une nation aussi fougueuse que la vôtre. Rien n'est plus sage que nous , dit l'abeille : nous seules avons des lois et une république bien policée ; nous ne broutons que des fleurs odoriférantes ; nous ne faisons que du miel délicieux , qui égale le nectar. Ote-toi de ma présence , vUaine mouche importune , qui ne fais que bourdonner , et chercher ta vie sur des ordures. Nous vivons comme nous pouvons , répondit la mouche : la pauvreté n'est pas un vice; mais colère en est un grand. Vous fautes du miel qui est doux, mais votre cœur est toujours amer ; vous êtes sages dans vos lois , mais emportées dans votre conduite. Votre colère , qui pique vos ennemis, vous donne la mort; et votre folle cruauté vous fait plus de mal qu'à personne. Il vaut mieux avoir des qualités moins éclatantes , avec plus de modération.

XIL Le Renard purd de sa curiosité,

Dn renard des montagnes d'Aragon , ayant vieilli dans la Gnesse , voulut donner ses derniers jours à la curiosité. Il prit le dessein d'aller voir en Castille le fameux Escurial qui est le palais des rois d'Espagne, bâti par Philippe II. En ar-

rivant il fut surpris , car il était peu aceoutumé à la magnificence; jusqu'alors il n'avait vu que son terrier, et le poulailler d'un fermier voisin , où il était d'ordinaire assez mal reçu. Il voit là des colonnes de marbre , là des portes d'or , des bas-reliefs de diamant. Il entra dans plusieurs chambres , dont les tapisseries étaientadmirables : on y voyait dëis chasses, des combats, des fables où les dieux se jouaient parmi les hommes ;enfin l'histoire de don Quichotte, où Sancho, monté sur son grisan , allait gouverner Fîle que le duclui avaitconOée. Puis il aperçut des cages où l'on avait renfermé des lions et de^ léopards. Pendant que le renard regardait ces merveilles , deux chiens du palais l'étranglèrent. Il se trouva mal de sa ciuriosité.

Xlil. Les detut Renards,

Deux renards entrèrent la nuit par surprise dans un pou* lailler; ils étranglèrent le coq, les poules et les poulets : après ce carnage , ils apaisèrent leur faim. L'un , qui était jeune et ardent , voulait tout dévorer ; l'autre, qui était vieux et avare , voulaitgarderquelquesprovisions pour l'avenir. Le vieux disait : Mon enfant , l'expérience m'a rendu sage ; j'ai vu bien des choses depuis que je suis au monde. Ne mangeons pas tout notre bien en un seul jour. Nouâr avons fait fortune ; c'est un trésor que nous avons trouvé , il faut le ménager. Le jeune répondit : Je veux tout manger pendant que j'y suis, et me rassasier pour huit jours : car pour ce qui est de revenir id , chansons! il n'y fera pas bon demain ; le maître , pour venger la mort de ses poules , nous assommerait. Après cette conversation, chacun prend son parti. Le jeune mange tant , qu'il se crève, et peut à peine aller mourir dans son terrier. Le vieux, qui se croit bien plus sage de modérer ses appétits et de vivre d'économie , veut le lendemain retourner à sa proie , et est assommé par le maître.

Ainsi chaque âge a ses défauts : les jeunes gens sont fougueux et insatiables dans leurs plaisirs ; les vieux sont incorrigibles dans leur avarice.

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