‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 215 sur 228 · XVII. Le Lièvre qui fait le brave · texte numérisé non relu

XVII. Le Lièvre qui fait le brave

Un lièvre, qui était honteux d'être poltron, cherchait quelque occasion de s'aguerrir. Il allait quelquefois par un trou d'une haie dans les choux du jardin d'un paysan, pour s'accoutumer au bruit du village. Souvent même U passait assez près de quelques mâtins, qui se contentaient d'aboyer après lui. Au retour de ces grandes expéditions, il se croyait plus redoutable qu'Alcide après tousses travaux. On dit mémequ'ilnerentrait dans son gîte qu'avec des feuilles de laurier, et faisait l'ovation. Il vantait ses prouesses à ses compères les lièvres voisins. Il représentait les dangers qu'il avait courus , les alarmes qu'il avait données aux ennemis, les ruses de guerre qu'il avait faitesenexpérimentécapitaine,et surtout son intrépidité héroï* que. Chaque matin il remerciait Mars et Bellone de lui avoir donné des talents et un courage pour dompter toutes lesnations à longues oreilles. Jean lapin, discourant un jour avec lui, lui dit d'un ton moqueur. Mon ami, je te voudrais voir avec cette belle fierté au milieu d'une meute de chiens courants. Hercule fuirait bien vite, et ferait une laide contenance. Moi, répondit notre preux chevalier, je ne reculerais pas, quand toute lagent chienne viendrait m'attaquer. Apeine eut-il parlé, qu'il entendit un petit toumebroche d'un fermier voisin, qui glapissait dans les buissons assez loin de lui. Aussitôt il tremble, il frissonne, il a la fièvre ; ses yeux se troublent comme ceux de Paris quaud il vit Ménélas qui venait ardemment contre lui. Il se précipite d'un rocher escarpé dans une profonde vallée, où il pensa se noyer dans un ruisseau. Jean lapin, le- voyant faire le saut , s'écria de son terrier : Le voilà ce foudre de guerre ! le voilà cet Hercule qui doit purger la terre de tous les monstres dont elle est pleine!

XVUI. Le Singe.

Un vieux singe malin étant mort , son ombre descendit dans ]a sombre demeure de Pluton , où die demanda à retourner parmi les vivants. Pluton voulait la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide, pour lui ôter sa souplesse, sa vivacité et sa malice : mais elle fit tant de tours plaisants et badins , que Tinflexible roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition. Elle demanda à entrer dans le corps d'un perroquet. Au moins , disait-elle , je conserverai par là quelque ressemblance avec les hommes , que j'ai si longtemps imités. Étant singe , je fadsais des gestes comme eux ; et étant perroquet , je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations. A peine l'âme du singe fut introduite dans ce nouveau métier, qu'une vieille femme cau^ seuse l'acheta. 11 fit ses délices; elle le mit dans une belle cage. Il faisait bonne chère , et discourait toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parlait pas plus sensément que lui. Il joignait à son nouveau talent d'étourdir tout le monde, je ne sais quoi de son ancienne profession : il remuait sa tête ridiculement; il faisait craquer son bec; il agitait ses ailes de cent façons, et faisait de ses pattes plusieurs tours qui sentaient encore les grimaces de Fagotin. La vieille prenait à toute heure ses lunettes pour l'admirer. Elle était bien fâchée d'être un peu sourde, et de perdre quelquefois des pa« rôles de son perroquet, à qui elle trouvait plus d'esprit qu'à personne. Ce perroquet gâté devint bavard , importun et fou. U se tourmenta si fort dans sa cage , et but tant de vin avec la vieille, qu'il en mourut. Le voilà revenu devant Pluton , qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un pois^ son, pour le rendre muet : mais iJ fit encore une farce devant le roi des ombres ; et les princes ne résistent guère aux demandes des mauvais plaisants qui les flattent. Hutou

accorda donc à celui-ci qu'il irait dans le corps d*un homme. • Mais comme le dieu eut honte de l'envoyer dans le corps d*un homme sage et vertueux, il le destina au corps d'un harangueur ennuyeux et importun , qui mentait , qui se vantait sans cesse , qui disait des gestes ridicules , qui se moquait de tout le monde , qui interrompait toutes les conversations les plus polies et les plus solides, pour dire des riens, ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut dans ce nouvel état, lui dit en riant : Ho! ho! je te reconnais; tu n*es qu*un composé du singe et du perroquet que j'ai vus autrefois. Qui t'ôterait tes gestes et tes paroles apprises par cœur, sans jugement, ne laisserait rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet, on n'en fait qu'un sot homme. Oh! combien d'hommes dans le monde , avec des gestes façonnés , un petit caquet et un air capable , n'ont ni sens ni conduite !

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