‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 32 sur 228 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

et ils forment nue espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pen* dants; tous les vases qui servent aux sacrifices sont d'or. Un bois sacré de myrtes environne le bâtiment. Il n'y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d'une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres , et qui osent allumer le feu des autels. Mais Timpudence et la dissolution désbonorent un temple si magnifique. •

D'abord, j'eus borreur de tout ce que je voyais j mais insensiblement, je commençais à m'y accoutumer. Le vice ne m'effrayait plus ; toutes les compagnies m'inspiraient je . ne sais quelle inclination pour le désordre : on se moquait de m<m innocence, ma retenue et ma pudeur servaient de jouet à ces peuples effrontés. On n'oubliait rien pour exciter toutes mes passions, pour me tendre des pièges, et ; pour réveiller en moi le goût des plaisirs. Je me sentais affaiblir tous les jours ; la bonne éducation que j'avais reçue ne raç soutenait presque plus; toutes mes bonnes résolutions s'évanouissaient. Je ne me sentais plus la force derésisteraumalqui mepressaitdetous côtés; j'avais même une mauvaise bonté de la vertu. J'étais comme un homme qui nage dans une rivière profonde et rapide : d'abord il fend les eaux, et remonte contre le torrent; mais si les bords sont escarpés , et s'il ne peut se imposer sur le rivage, il se lasse enfin peu à peu; sa force l'abandonne, ses membres épuisés s'engourdissent, et le cours du fleuve l'entraîne. Ainsi , mes yeux commençaient à s'obscurcir , mon cœur tombait en défaillance; je ne pouvais plus rappeler ni ma raison ni le souvenir des vertus de mon père. Le songe où je croyais avoir vu le sage Mentor descendu aux Champs-Elysées achevait de me décourager : une secrète et douce langueur s'emparait de moi ; j'aimais déjà le

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poison flatteur qui se glissait de veine en veine , et qui pé» nétrait jusqu'à la moelle de mes os. Je poussais néanmoins eneore de profonds soupirs, je versais des larmes amères; je rugissais comme un lion dans ma fureur. O malheureuse jeunesse , disais-je ; ô dieux , qui vous joue^ cruellement des lionunes, pourquoi les faites-vous passer par cet âge , qui est un temps de folie et de fièvre ardente f Oh que ne suis-je couvert de cheveux blancs, courbé et proche du tombeau, comme Inerte mon aïeul 1 La mort me serait plus douce que la faiblesse honteuse où je me vois.

A peine avais-je ainsi parlé que ma douleur s'adoucissait, et que mon cœur, enivré d'une folle passion, secouait presque toute pudeut; puis je me voyais rcpi<»^é dansunabime de remords. Pendant ce trouble , je courais çà et là dans le sacré bocage, semblable à une biche qu'-un chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forêts pour soulager sa douleur ; mais la flèche quf Fa percée dans le flanc la suit partout; elle porte partout avec elle le trait meurtrier. Ainsi je courais en vain pour m'oublier moi-même, et rien n'adoucissait la plaie de mon cœur.

£n ce moment, j'aperçus assez loin de moi , dans l'ombre épaisse de ce bois, la ligure du sage Mentor ; mais son visage me parut si pâle, si triste et si austère , que je ne pus en ressentir aucune joie. Est-ce donc vous , m'écriai- je , ô mon cher ami, mon unique espérance ? est-ce vous ? Quoidonc I est-ce vous-même ? une image trompeuse ne. vientelle point abuser mes yeux? est-ce vous. Mentor ? n'estce point votre ombre , encore sensible à mes maux? n'êtesvous point au rang des âmes heureuses qui jouissent de leur vertu , et à qui les dieux donnent des plaisirs purs

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daus une étemelle paix aux Champs- Élysées? Parlez , Mentor; vivez -vous encore ?Suis-je assez heureux pour vous posséder?ou bien n'est-ce qu'uneombredemonami? ]

En disant ces paroles , je courais vers lui tout transporté , 's '

jusqu'à perdre la respiration; il m'attendait tranquillement sans faire un pas vers moi. O dieux 1 vous le savez ,, \ quelle fut ma joie quand je sentis que mesniains le toudiaient! Non, ce n'est pas une vaine ombre! je le tiens, je l'embrasse , mon cher Mentor I C'est ainsi que je ni*écriai. J'arrosai son visage d'un torrent de larmes ; je demeurais attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me legardait tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion»

Enfin je lui dis : Hélas I d'où venez-vous? en quels dangers ne m*avez^vous pas laissé pendant votre absence! et queferais-je maintenant sans vous? Mais , sans répondre à mes questions : Fuyez! me dit-il d'un ton terrible ; fuyez! hâtez-vous de fuir! Ici la terre ne porte pour fruit que du poison ; l'air qu'on respire est empesté ; les hommes contagieux ne se parlent que pour se communiquer un venin morteL La volupté lâche et infâme, qui est le plus horrible des maux sortis de la boîte de Pandore , amollit tous les cœurs et ne souffre ici aucune vertu. Fuyez!, que tardez- vous? ne regardez pas même derrière vous en fuyant ; effacez jusqu'au moindre souvenir de cette tle exécrable.

Il dit , et aussitôt je sentis comme un nuage épais quf se dissipait sur mes yeux , et qui me laissait voir la pure lumière : une joie douce et pleine d'un ferme courage renaissait dans mon cœur. Cette joie était bien différente de cette autre joie molle et folâtre dont mes sens avaient été d abord empoisonnés : lune est une joie d'ivresse et de

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trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses et de cuisants remords ; l'autre est une joie de raison, qui a quel que chose de bienheureux et de céleste ; elle est toujours pure et égale; rien ne peut l'épuiser; plus on s'y plonge , plus elle est douce; elle ravit Tâme sans la troubler. Alors je versai des larmes de joie, et je trouvais que rien n'était si doux que de pleurer ainsi. 0 heureux, dîsais-je, les hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté ! peut-on la voir sans l'aimer I peut-on l'aimer sans être heureux!

Mentor me dit : Il faut que je vous quitte ; je pars dans ce moment; il ne m'est pas permis de m'arréter. Où allezvous donc? lui répondis- je : en quelle terre inhabitable ne vous sulvrai-je point? ne croyez pas pouvoir m'échapper ; je mourrai plutôt sur vos pas. En disant ces paroles , je le tenais serré de toute ma force. C'est en vain , me dit-il, que vous espérez de me retenir. Le cruel Méth'ophis me vendit à des Éthiopiens ou Arabes. Ceux-ci, étant allés à Damas en Syrie pour leur commerce, voulurent se défaire de moi , croyant en tirer une grande somme d'un nommé Hasaël , qui cherchait un esclave grec pour connaître les mœurs de la Grèce , et pour s'instruire de nos sciences.

En effet, Hasaël m'acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos mœurs lui a donné la curiosité de passer dans l'île de Crète pour étudier les sages lois de Minos. Pendant notre navigation , les vents nous ont contraints de relâcher dans l'île de Chypre. En attendant un vent favorable, il est; venu faire sesoffipandes au temple : le voilà qui en sort ; les vents nous appellent; déjà nos voiles s'enflent. Adieu , cher Télémaque : un esclave qui craint les dieux doit suivre fidèlement son maître. Les dieux ne me pei*mettent

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