‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 37 sur 228 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Ile, qai se présentaient à nos yeux comme un amphithéâtre. Autant que la terre de Chypre nous avait paru négligée et inculte, autant celle de Crète se montrait fertile et omée de tons les fruits par le travail de ses habitants. De tous côtés , nous remarquions des villages bien bâtis , des bourgs qui égalaient des villes, etdes villes superbes. Nous ne trouvions aucun champ où la main du diligent laboureur ne fiit imprimée; partout la charrue avait laissé de creux sillons : les ronees, les épines et toutes les plantes quioccupentinutilement la terre, sont inconnues en ce pays. Nous considérions avec plaisir les creux vallonsoù les troupeaux de bœufs mugissaient dans les gras herbages le long des ruisseaux; les moutons paissants sur le penchant d|une colline; les vastes campagnes couvertes de jaunes épis, riches dons de la féconde Cérès; enfin les montagnes ornées de pampre, et de grappes d'un raisin déjà coloré qui promettait aux vendangeurs les doux présents de Bacchus pour charmer les soucis des hommes.

Mentor nous dit qu'il avait été autrefois en Crète ; et il nous expliqua ce qu'il en connaissait. Cette île, disait-il , admirée de tous les étrangers, et fameuse par ses cent villes, nourritsanspeine tous ses habitants, quoiqu'ils soient innombrables. C'est que la terre ne se lasse jamais de répandre ses biens sur ceux qui la cultivent : son sein fécond ne peut s'épuiser. Plus il y a d'hommes dans un pays , pourvu qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de l'abondance. Ils n'ont jamais besoin d'être jaloux les uns des autres : la terre , cette bonne mère , multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui méritent ses fruits par leur travail. L'ambition et Favarice des hommes sont les seules sources de leur malheur : les hommes veulent tout avoir , vX ils se rendent malheureux par le désir du superflu; s'ils

voulaient vivre simplement, et se contenter de satisfaire aux vrais besoins , on verrait partout Tabondance , la joie, la paix et Funion.

C*est ce que Minos, le plus sage et le meilleur de tous les rois, avait compris. Tout ce q[ue vous verrez de plus merveilleux dans cette lie est le fruit de ses lois. L'éducation qu'il >faisait donner aux enfants rend les corps sains et robustes : on les accoutume d'abord à une vie simple , frugale et laborieuse; on suppose que toute volupté amollît le corps et l'esprit, on ne leur propose jamais d'autre plaisir que celui d'être invincibles par la vertu, et d'acquérir beaucoup de gloire. On ne met pas seulement ici le courage à mépriser la mort dans les dangers de la guerre, mais encore à fouler aux pieds les trop grandes richesses, et les plaisirs honteux. Ici on punit trois vices , qui sont impunis chez les autres peuples : l'ingratitude , la dissimulation et l'avarice.

Pour le faste et la mollesse, on n'a jamais besoin de les réprimer; car ils sont inconnus en Crète. Tout le monde y travaille , et personne ne songe à s'y enrichir ; chacun se croit assez payé de son travail par une vie douce et réglée où Von jouit en paix et avec abondance^de tout ce qui est véritablement nécessaire à la vie. On n'y souffre ni meubles précieux , ni habits magniiiques , ni festins délicieux , ni palais dorés. Les habits sont de laine une et de belles couleurs , mais tout unis et sans broderie. Les repas y sont sobres ; on y boit peu de vin : le bon pain en fait la principale partie , avec les fruits que les arbres offrent comme d'eux-mêmes , et le lait des troupeaux. Tout au plus on y mange un peu de grosse viande sans ragoût : encore même a-t-on soin de réserver ce qu'il y a de meilleur dans les grands troupeaux de bœufs pour faire fleurir l'agriculture.

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