LIVRE V
Les maisons y sont propres, commodes, riantes , mais sans ornements. La superbe architecture n'y est pas ignorée ; mais elle est réservée pour ies temples des dieux : et les hommes n'oseraient avoir des maisons semblables à ces immortels. Les grands biens des Cretois sont la santé , la force , le courage , la paix et l'union des familles , la liberté de tous les citoyens, Tabondance des choses nécessaires , le mépris des superflues , Fhabitude du travail et Thorreur de l'oisiveté, l'émulation pour la vertu, la soumission aux lois , et la crainte des justes dieux.
Je lui demandai en quoi consistait l'autorité du roi , et il me répondit : Il peut tout sur les peuples ; mais les lois peuvent tout sur lui. 11 a une puissance absolue pour faire le bien, et les mains liées dès qu il veut faire le mal. Les lois lui confient ies peuples comme le plus précieux de tous les dépôts, à condition qu'il sera le père de ses sujets. Elles veulent qu'un seul homme serve, par sa sagesse et par sa modération, à la félicité de tant d'hommes , et non pas que tant d'hommes servent par leur misère et par leur servitude lâche , à flatter l'orgueil et la mollesse d'un seul homme. Leroinedoitrienavoirau-dessusdesautres, excepté cequi est nécessaire, ou pour le soulager dans ses pénibles fonctions , ou pour imprimer aux peuples le respect, de celui qui doit soutenir les lois. D'ailleurs, le roi doit être plus sobre, plus ennemi de la mollesse, plus exempt de faste et de hauteur, qu'aucun autre. Il ne doit point avoir plus de richesses et de plaisirs, mais plus de sagesse, de veitu et de gloire, que le reste des hommes. Il doit être au dehors ledéfenseurde la patrie, en commandant les armées; et au dedans , le juge des peuples , pour les rendi*e bons, sages et heureux. Ce n'est point pour lui-même que les dieux l'ont fait roi ; il ne l'est que pour être l'homme des peuples : c'est
aux peuples qu'il doittout son temps, tous ses soins, toute son affection; et il n'est digne de la royauté qu'autant qu'il s oublie lui-même pour se sacrifier au bien public. Minos n'a voulu que ses enfants régnassent après lui qu'à condition qu'ils régneraient suivant ces maximes : il aimait encore plus son peuple que sa famille. C'est par une telle sagesse qu'il a rendu la Crète si puissante et si heureuse ; c'est par cette modération qu'il a effacé la gloire de tous les conquérants qui veulent faire servir les peuples à leur propre grandeur , c'est-à-dire à leur vanité ; enfin* c'est par sa justice qu'il a mérité d'être aux enfers le souverain juge des morts.
Pendant que Mentor faisait ce discours , nous abordâmes dans l'île. Nous vîmes le fameux labyrinthe , ouvrage des mains de l'ingénieux Dédale, et qui était une imitation du grand labyrinthe que nous avions vu en Egypte. Pendant que nous considérions ce curieux édifice , nous vîmes le peuple qui couvrait le rivage, et qui accourait en foule dans un lieu assez voisin du bord de la mer. Nous demandâmes la cause de leur empressement; et voici ce qu'on Cretois , nommé Nausicrate , nous raconta :
Idoménée, fils de Deucalion et petit-fils de Minos, ditil , était allé , comme les autres rois de la Grèce , au siège de Troie. Après la ruine de cette ville , il fit voile pour venir en Crète; mais la tempête fut si violente, cpie le pilote de son vaisseau, et tous les autres qui étaient expérimentés dans la navigation, cnirent que leur naufrage était inévitable. Chacun avait la mort devant les yeux ; chacun voyait les abîmes ouverts pour Tengioutir; chacun déplorait son malheur , n'espérant pas même le triste repos des ombres qui traversent le Sty x après avoir reçu la sépulture, idoménée, levant les yeux et les mains vers le ciel , invo-