LIVRE V
tre la borne et lui ; car mes chevaux , mieux ménagés que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le paa6age. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne; il y brisa effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour pour n'être pas engagé dans son désordre, et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : Victoire au fils d'Ulysse ! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous. Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, recalé de la vue des hommes profanes , où les vieillards que Minos avait établis juges du peuple et gardes des lois nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions combattu dans les jeux; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de M inos sont recueillies . Je me sentis saisi de respect et de honte , quand Rapprochai de ces vieillards que l'âge rendait vénérables sans leur 6ter la vigueur de l'esprit; ils étaient assis avec ordre, et immobiles dans leurs places ; leurs cheveux étaient blancs ; plusieurs n'en avaient presque plus. On voyoit reluire sur leurs visages graves une sagesse douce et tranquille; ils ne se pressaient point de parler ; ils ne disaient que ce qu'ils avaient résolu de dire. Quand ils étaient d'avis diffârents, ils étaient si modérés à soutenir ce qu'ils pensaientde part et d'autre qu'on aurait crû qu'ils étaient tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées, et l'habitude du travail, leur donnait de grandes vues sur toutes choses :-mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était lecalme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La ss^esse toute seule agissait en eux, etle fruttde leur longuevertu était d'avoir
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si bien dompté leurs humeurs , qu'ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison. £n les admirant, je sQphaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout à coup à une si estimable vieillesse. Je trouvais la jeunesse malheureuse d'être si impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.
Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos. C'était un grand livre qu'on tenait ordinairement renfermé dans une cassette d'or avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect; car Os disent, qu'après les dieux, dequi les bonnes lois viennent , rien ne doit être si sacré aux hommes que les lois destinées à les rendre bons , sages et heureux.Geux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner ei^x-mémes par les lois. C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit régner. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidait proposa trois questions qui devaient être décidées par les maximes de Minos.
La première question est de savoir quel est le plus Ubro de tous les hommes. Les uns répondirent que c était un roi qui avait sur son peuple un empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'était un homme si riche , qu'il pouvait contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'était un homme qui ne se mariait point, et qui voyageait pendaot toute sa vie en divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'était un barbare qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que c'était un homme nouvellement affranchi, parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude, il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres enfin