‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 58 sur 228 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

dans cet abtme de malheurs 1 C'est moi qui ai mis le flambeau fatal dans le sein du chaste Télémaque. Quelle innocence! quelle vertu! quelle horreur du vice! quel cours^ contre les honteux plaisirs ! Fallait-il empoisonner son cœur? 11 m*eût quittée! £h bien I ne faudra-t-il pas qu'il me quitte , ou que je le voie plein de mépris pour moi , ne vivant plus que pour ma rivale. Non , non , je ne souffre que ce que j*ai bien mérité. Pars , Télémaque , va-f en au delà des mers : laisse Galypso sans consolation , ne pouvant supporter la vie , ni trouver la mort : laisse-la inconsolable, couverte de honte, désespérée, avec ton orgueilleuse Eucharis.

Elle parlait ainsi seule dans sa grotte : mais tout à coup elle sort impétueusement. Ou ètes-vous , 6 Mentor? ditelle. Est-ce ainsi que vous soutenez Télémaque contre le vice auquel il succombe? Vous dormez, pendant que TAmour veille contre vous. Je ne puis souffrir plus longtemps cette lâche indifférence que vous témoignez. Verrez-vous toujours tranquillement le fils d'Ulysse déshonorer son père, et négliger sa haute destinée ? Est-ce à vous ou à moi que ses parents ont confié sa conduite? C*est moi qui cherche les moyens de guérir son cœur ; et vous , ne ferez^YOus rien? Il y a, dans le lieu le plus reculé de cette forêt, de grands peupliers propres à construire un vaisseau; c'est là qu^Ulysse fit celui dans lequel il sortit de cette île. Vous trouverez au même endroit une profonde caverne , où sont tous les instruments nécessaires pour tailler et pour joindre toutes les pièces d*un vaisseau.

A peine eut-elle dit ces paroles, qu'elle s'en repentit. Mentor ne perdit pas un moment : il alla dans cette caverne , trouva les instruments , abattit les peupliers , et mît en un seul jour un vaisseau en état de voguer! C'est

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que la puissance et Tindustrie de Minei^e n*ont pas besoin d*un grand temps pour achever les plus grands ouvrages.

Galypso se trouva dans une horrible peine d*esprit : d*un côté, elle voulait voir si le travail de Mentor s'avançait; de l'autre , elle ne pouvait se résoudre à quitter la chasse , où Eucharis aurait été en pleine liberté avec Télémaque. La jalousie ne lui permit jamais de perdre de vue ces deux amants : mais elle tâchait de tourner la chasse du c6té où elle savait que Mentor faisait le \aisseau. Elle entendait les coups de hache* et de marteau : elle prétait Toreillfr; chaque coup la faisait frémir. Mais , dans le moment même , elle craignait que cette rêverie ne lui eût dérobé quelque signe ou quelque coup d'œil de Télémaque à la jeune nymphe.

Cependant Eucharis disait à Télémaque d*un ton moqueur : Ne craignez- vous point que Mentor ne vous blâme d'être venu à la chasse saos lui ? Oh I que vous êtes à plaindre de vivre sous un si rude maître 1 Rien ne peut adoucir son austérité : il affecte d'être ennemi de tous les plaisirs ; il ne peut souffrir que vous en goûtiez aucun ; il vous fait mi crime des choses les plus innocentes. Vous pouviez dépendre de lui pendant que vous étiez hor^ d'état de vous conduire vous-même ; niais, après avoir montré tant de sagesse, vous ne devez plus vous laisser traiter en enfant.

Ces paroles artificieuses perçaient le cœur de Télémaque, et le remplissiaient de dépit contre Meator, dont il voulait secouer le joug. Il craignait de le revoir, et ne répondait rien à Eucharis, tant il était troublé. Enfin , vers le soir, la chasse s'étant passée de part et d'autre dans une contrainte perpétuelle , on revint par un coin de la forêt assez voisin du lieu où Mentor avait travaillé tout le jour.

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