‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 59 sur 228 · LIVRE YI. U · texte numérisé non relu

LIVRE YI. U

Galypfio aperçut de loin le vaisseau achevé : ses yeux se couvrirent à l'instant d'un épais nuage, semblable à celui de la mort. Ses genoux tremblants se dérobaient sous elle : une froide sueur courut par tous les membres de son corps : elle fut contrainte de s'appuyer sur les nymphes qui Tenvironnaient ; et Ëucharis lui tendant la main pour la soutenir, elle la repoussa en jetant sur elle un r^rd terrible.

Télémaque, qui vit ce vaisseau, mais qui ne vit point Mentor, parce qu'il s'était déjà retiré , ayant fini spn travail, demanda à la déesse à qui était ce vaisseau, et à quoi 00 le destinait. D'abord elle ne put répondre ; mais enfin elle dit : C'est pour renvoyer Mentor que je l'ai fait faire ; vous ne serez plus embarrassé par cet ami sévère , qni s'oppose à votre bonheur, et qui serait jaloux si vous deveniez immortel .

Mentor m'abandonne! c'est fait de moil s'écria- Télémaque. 0 Ëucharis , si Mentor me quitte , je n^ai plus que vous. Ces paroles lui échappèrent dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu'il avait eu en les disant , mais il n'avait pas été libre de penser au sens de ses paroles. Toute la troupe étonnée demeura dans le silence. Ëucharis, rougissant et baissant les yeux, demeurait derrière tout interdite, sans oser se montrer. Mais pendant que la honte était sur son visage, la joie était au fond de son cœur. Télémaque ne se comprenait plus lui-même , et ne pouvait croire qu'il eût parlé si indiscrètement. Ce qu'U avait fait lai paraissait comme un songe, mais un songe dont il demeurait confus et troublé.

Calypso, plus furieuse qu'une lionne à qui on a enlevé ses petits, courait au travers de la forêt, sans suivre au^ cun chemin , et ne sachant où elle allait. Enfin , elle se trouva à l'entrée de sa grotte, où Mentor l'attendait. Sor^

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tez de mon île, dit-elle, ô étrangers , qui êtes veaus troubler mon repos : loin de moi ce jeune insensé I Et vous , imprudent vieillard , vous sentirez ce que peut le courroux d'une déesse, si vous ne l'arrachez d'ici tout à l'heure. Je ne veux plus le voir ; je ne veux plus souffrir qu'aucune de mes nymphes lui parle , ni le regarde. J'en jure par les ondes du Styx, serment qui fait trembler les dieux mêmes. Mais apprends, Télémaque,» que tes maux ne sont pas finis : ingrat, tu ne sortiras de mon fie que pour être en proie à de nouveaux malheurs. Je serai vengée ; tu regretteras Calypso, mais en vain. Neptune, encore irrité contre ton père, qui Ta offensé en Sicile , et sollicité par Vénus, que tu as méprisée dans Tile de Chypre, te prépare d'autres tempêtes. Tu verras ton père , qui n'est pas mort : mais tu le verras sans le connaître. Tu ne te réuniras avec lui en Ithaque, qu'après avoir été le jouet de la plus cruelle fortune. Va : je conjure les puissances célestes de me venger. Puisses-tu, au milieu des mers, suspendu aux pointes d'un rocher, et frappé de la foudre . invoquer en vain Calypso , que ton supplice comblera de joie!

Ayant dit ces paroles, son esprit agité était déjà prêt à prendre des résolutions contraires. L'amour rappela dans son cœur le désir de retenir Télémaque. Qu'il vive , disaitelle en elle-même, qu'il demeure ici; peut-être qu'il sentira enfin tout ce que j'ai fait pour lui. Eucharis ne saurait, comme moi, lui donner Timmortalité. 0 trop aveugle Calypso I tu t'es trahie toi-même par ton serment : te voilà engagée; et les ondes du Styx, par lesquelles tu as juré, ne te permettent plus aucune espérance. Personne n'entendait ces paroles : mais on voyait sur son visage les Furies peintes ; et tout le venin empesté du noir Cocyte semblait s'exhaler de son cœur.

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