‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 60 sur 228 · LIVRE Vï. U · texte numérisé non relu

LIVRE Vï. U

Télémaque en fat saisi d'horreur. Elle le comprit, car qu'est-ce que l'amour jaloux ne devine pas? et Tliarreur de Télémaque redoubla les transports de la déesse. Sembiableà uneBacchante , qui remplit Tair de ses hurlements, et qui en fait retentir les hautes montagnes de Thraee , elle court au travers des l)ois avec un dard en main , appdant toutes ses nymphes , et menaçant de percer toutes celles qui ne la suivront pas. Elles courent en foule , effrayées de cette menace. Eucharis raême^s'avance les larmes aux yeux , et regardant de loin Télémaque , à qui elle n'ose plus parler. La déesse frémit en la voyant auprès d'elle; et, loin de s'apaiser par la soumission de cette nymphe, elle ressent une nouvelle fureur, voyant que TafOiction augmente la beauté d'Ëucharis.

Cependant Télémaque était demeuré seul avec Mentor. Il embrasse ses genoux (car il n'osait l'embrasser autrement, ni le regarder) ; il verse un torrent de larmes ; il veut parler, la voix lui manque; les paroles lui manqueot encore davaatage : il ne sait ni ce iqu'il doit faire, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il veut. Enfin il s'écrie : 0 mon vrai père I ô Mentor ! délivrez-moi de tant de maux I Je ne puis ni vous abandonner, ni vous suivre. Délivrez -moi de tant de maux «délivrez-moi de moi-mêpie ; donnez-moi la mort.

Mentor l'embrasse , le console , l'enicourage , lui apprend à se supporter lui-même , sans flatter sa passion , et lui dit : Fils du sage Ulysse , que les dieux ont tant aimé , et qu'ils aiment encore, c'est par un effet de leur amour que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n'a point senti sa faiblesse, et la violencede ses passions , n'est point encore sage ; car il ne se connaît point encore , et ne sait point se défier de soi. Les dieux vous ont conduit comme par la

main Jusqu'au bord de l^abîme , pour vous en mmitrer toate la profondeur, sans vous y laisser tomber. Comprenez maintenant ce que vous n'auriez jamais compris si vous ne l'aviez .éprouvé. On vous aurait parlé des trahisons de l'Amour^ qui flatte pour perdre , et qui , sous une a^^arence dedouccur, cachelesplusaffreuses amertumes. Il est venu , cet enfant plein de charmes, parmi les ris, les jeux et les grâces. Vous l'avez vu; il a enlevé votre cœur, et vous avez pris plaisir à le lui laisser enlever. Vous cherchiez des prétextes pour ignorer la plaie de votre cœur : vous cherchiez à me tromper , et à vous flatter vous-même ; vous ne craigniez rien. Voyez le fruit de votre témérité : vous demandez maintenant la mort , et c'est l'unique espérance qui vous reste. La déesse troublée ressemble à une Furie infernale ; Eucharis brûle d'un feu plus cruel que toutes les douleurs de la mort; toutes ces nymphes Jalouses sont prêtes à s'entre-déchirer : et voilà ce que fait le traître Amour, qui parait si douxl Rappelez tout votre connue. A quel point les dieux vousaiment-ils, puisqu'ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir l'Amour, et pour revoir votre chère patrie I Galypso elle-même est contrainte 4e vous chasser. Le vaisseau est tout prêt; que tardons nous à quitter cette ile , où la vertu ne^peut habiter?

En disant ces paroles, Mentor le prit par la main, et l'entraînait vers lé rivage. Téiémaque suivait à peine , regardant toujours derrière lui. Il considérait Eucharis, qui s'éloignait de lui. Ne pouvant voir son visage, il regardait ses beaux cheveux noués , ses habits flottants , et sa noble démarche. 11 aurait voulu pouvoir baiser les traces de ses pas. Lors même qu'il la perdit de vue , il prêtait encore l'oreille, s'imaginant entendre sa voix. Quoique absente , il la voyait : elle était peinte et comme vivante de-

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