LIVRE VU
A peine y furent-ils entrés, que, ne pouvant plus respirer, ils demeurèïrent immobiles; car ils avaient nagé longtemps et avec effort pour résister aux vagues. Peu à peuils reprir^it leurs forces : on leur douiia d'autres habits, parce que les leurs étaient appe^ntis par Teau qui les avait pénétrés , et qui coulait de tous côtés. Lorsqu'ils furent en état de parler, tous ces Phéniciens , empressés autour d'eux, voulaieit savoir leurs aventures. Celui qui commandait leur dit : Comment avez-vous pu entrer dans cette lie d'où vous sortez? £lle est, dit-on , possédée par une déesse cruelle , qui ne souffre jamais qu'on y aborde. Elle est méiye bordée de rochers affreux , contre lesquels la mer va follement combattre , et on ne pourrait en approcher sans £sdre naufrage. Aussi est-ce par un naufrage, répondit Mentor, que nous y avons été jetés. Nous sommes Grecs ; notre patrie est l'Ile d'Ithaque , voisine de rÉpire, où vous allez. Quand même vous ne voudriez pas relâcher en Ithaque, qui est sur votre route, il nous suffirait que vous nous menassiez dans TÉpire; nous y trouverons des amis qui auront soin de nous faire faire le court trajet qui nous restera , et nous vous devrons à jamais la joie de revoir ce que nous avons de plus cher au monde.
Ainsi c'était Mentor qui portait la parole ; et Télémaque, gardant le silence, le laissait parler : car les fautes qu'il avait faites dans File de Calypso augmentèrent beaucoup sa sagesse. 11 se défiait de lui-même; il sentait le besoin de Buivre toujours les sages conseils de Mentor; et quand il ne pouvait lui parler pour lui demander ses avis , du moins il consultait ses* yeux et tâchait de deviner toutes ses pensées.
fje commandant phénicien , arrêtant ses yeux sur Té-
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lémaque , croyait se souvenirde Favoir vu ; mais c'était un souvenir confus qu'il ne pouvait démêler : Souffrez, lui dit-il , que Je vous demande si vous vous souvenez de m'avoir vu autrefois, comme il me semble que je me souviens de vous avoir vu. Votre visage ne m*est point inconnu ; il m'a d'abord frappé ; mais je ne sais où je vous ai vu : votre mémoire aidera peut-être la mienne.
Alors Télémaque lui répondit avec unétonnement mêlé de joie : Je suis, en vous voyant, comme vous êtes à mon égard : je vous ai vu, je vous reconnais; mais je ne puis me rappeler si c*est en Egypte , ou à Tyr. Alors ce Phénicien, tel qu'un homme qui s'éveille le matin « et qui rappelle peu à peu de loin le songe fugitif qui a cUsparu à son réveil, s'écria tout à coup : Vous êtes Télémaque, que Narbal prit en amitié lorsque nous revînmes d'Egypte. Je suis son frère, dont il vous aura sans doute parlé souvent. Je vous laissai entre ses mains après l'expédition d'Egypte : il me fallut aller au delà de toutes les mers dans la fanieuse Bétique, auprès des colonnes d'Hercule. Ainsi je ne fis que vous voir, et il ne faut pas s'étonner si j'ai eu tant de peine à vous reconnaitre d'abord.
Je vois bien, répondit Télémaque, que vous êtes Adoam. Je ne fis presque alors que vous entrevoir; mais Je vous ai connu par les entretiens de Narbal. Oh I quelle joie de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d'un homme qui me sera toujours si cher! Est-il toujours à Tyr? ne souffre-t-il point quelque cruel traitement du soupçonneux et barbare Pygmalion ? Adoam répondit , en l'interrompant : Sachez, Télémaque, que la fortune favorable Vous confie à un homme qui prendra toute sorte de soins de vous. Je vous ramènerai dans l'tle d'Ithaque, avant que d'aller en