LIVRE VIL
Ensuite il chanta le malheur du jeune Narcisse , qui devenant follement amoureux de sa propre beauté, qu'il regardait sans cesse au bord d'une fontaine , se consuma lai-méme de douleur, et ftit changé en une fleur qui porte son nom. Enfin, il chanta aussi la funeste mort du bel Adonis, qu*un sanglier déchira, et que Vénus, passionnée pour lui, ne put ranimer en faisant au ciel des plaintes amères.
Tous ceux qui Fécoutèrent ne purent retenir leurs larmes, et chacun sentait je ne. sais quel plaisir en pleurant. Quand il eut cessé de chanter, les Phéniciens étonnés se r^ardaient les uns les autres. L*un disait : C'est Orphée; c'est ainsi qu'avec une lyre il apprivoisait les bêtes farouches et enlevait les bois et les rochers ; c*cst ainsi qu'il enchanta Cerbère, qu'il suspendit les tourments d'Ixion et des Danaîdes, et qu'il toucha l'inexorable Pluton , pour tirer des cnfei's la belle Eurydice. Un autre s'écriait : Non, c'est Linus, fils d'Apollon, Un autre répondait: Vous vous trompez, c'est Apollon lui-même. Télémaque n'était guère moins surpris que les autres ; car il n'avait jamais cru que Mentor sût, avec tant de perfection , chanter et jouer de la lyre.
Achitoas, qui avait eu le loisir de cacher sa jalousie « commença â donner des louanges à Mentor ; mais il rougit en le louant, et il ne put achever son discours. Mentor qui voyait son trouble, prit la parole, comme s'il eût voulu l'interrompre, et tâcha de le consoler, en lui donnant toutes les louanges qu'il méritait. Achitoas ne fut point consolé; car il sentit que Mentor le surpassait encore plus par sa modestie que par les charmes de sa voix.
Cependant Téléma^e dit à Adoam : Je me souviens que
142 TÉLÉMâQUE.
VOUS ni*avez parlé d*un voyage que vous fîtes dans la Bétique depuis que nous fumes partis d*Ëgypte. La Bétlque est un pays dont on raconte tant de merveilles qu*à peine peut-pn les croire. Daignez m*apprendre si tout ce qu'on en dit est vrai. Je serai fort aise^ répondit Adoam, de vous dépeindre ce fameux pays, digne de votre curiosité , et qui surpasse tout ce que la renommée en puhUe. Aussitôt il commença ainsi :
Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile , et sous un ciel doux , qui est toujours, serdn. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près des colonnesd'Hercule , et de cetendroitoù la mer furieuse rompant ses digues , sépara autrefois la terre de Tliarsis d avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé tes délices de Tâge d'or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons n*y soufflent jamais. L'ardeur de Tété y est toujours tempérée par des zéphirs rafraîchissants , qui viennent adoucir Tair vers le milieu du jour. Ainsi toute Tannée n est qu'un heureux hymen du printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les campagnes unies, porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins, et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines; d'or et d'argent dans ce beau pays ; mais les habitants , simples et heureux dans leur simplicité , ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi leurs richesses; ils n'estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l'homme.
Quand nous avons commencé à faire notre commerce