‹ Aventures de Télémaque suives du recueil des Fables. Composées pour l'éducation de Monseigneur le Duc de BourgogneChapitre 92 sur 228 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

daos toute sa glmre^ et que le lâche Péris jouît encore en paix de ses infâmes amours avec Hélène. Philoctète, s| longtemps malheureux et abandonné dans Tilede Lemnos, ne craignez-vous point de retrouver de semblables malheurs dans une semblable guerre? Je sais que les peuples de la Lacome ont senti aussi les Subies causés par la longue absence des princes , des capitaines et des soldats qui allèrent contre les Troyens. 0 Grecs ^ qui avez passé dans THespérie, vous n'y avez tous passé que par une suite des malheurs qui ont été les suites de la guerre de Troie!

Après avoir parlé ainsi, Mentor s*avança vers les Pyliens ; et Nestor, qui l'avait reconnu, s'avança aussi pour le saluer. 0 Mentor, lui dit-il, c*est avec plaisir que j^ vous revois. Il y a bien des années que je vous vis, pour la première fois , dans la Phodde ; vous n'aviez que quinze ans, et je prévis dès lors que vous seriez aussi sage que vous l'avez été dans la suite. Mais par quelle aventure avez-vous été conduit en ces lieux? Quels sont donc les moyens que vous avez de finir cette guerre? Idoménée nous a contrakits de l'attaquer. Nous ne demandons que la paix ; chacun de nous avait un intérêt pressant de la désirer ; mais nous ne pouvions plus trouver aucune sûreté aveclui : il a violé toutes ses promesses à l'égard de ses plus proches voisins. La paix avec lui ne serait point une paix ; elle lui servirait seulement à dissiper notre ligue, qui est notre unique ressource. Il a montré à tous les peuples soi) dessein ambitieux de les mettre dans l'esdavage, et il ne nous a laissé aucun moyen de défendre notre liberté qu*en tâchant de renverser son nouveau royaume. Par sa mauvaise foi , nous sommes réduits à le faire périr, ou à recevoir de lui le joug de la servitude. Si vous trouvez quelque

expédient pour faire en sorte qu'on puisse se eonfier à loi , et s'assurer d'une bonne paix ,. tous les peuples que vous voyez ici quitteront volontiers les armes; et nous avouerons avec Joie que vous nous surpassez en sagesse.

Mentor lui répondit : Sage Nestor, vous savez qu'Ulysse m'avaitconflé son fils Télémaque. Ce jeune homme , impatient de découvrir la destinée de son père, passa chez vous à Pylos , et vous le reçûtes avec tous les soins qu'il pouvait attendre d'un fidèle ami de son père ; vous lui donnâtes même votre fils pour le conduire. Il entreprit ensuite de longs voyages sur la mer ; il a vu la Sicile, l'Egypte, l'île de Chypre, celle de Crète. Les vents, ou plutôt les dieux, r(«t Jeté sur cette c6te comme il voulait retourner à Ithaque. Nous sommes arrivés ici tout à propos pour vous épargner les horreurs d'une cruelle guerre. Ce n'est plus Idoménée, c'est le fils du sage Ulysse, c'est moi qui vous réponds de toutes les clK>ses qui vous senHit promises.

Pendant que Mentor parlait ainsi avec Nestor, au milieu des troupes confédérées, Idoménée et Télémaque, avec tous les Cretois armés, les regardaient du haut des murs de Salente; ils étaient attentifs pour remarquer com ment les discours de Mentor seraient reçus, et ils auraient voulu pouvoir entendre les sages entretiens de ces deux vieillards. Nestor avait toujours passé pour le plus expérimenté et le plus éloquent de tous les rois de la Grèce.' C'était lui qui modérait, pendant le siège de Troie, le bouillant courroux d'Achille, l'orgueil d'Agamemnon, la fierté d'AJax, et le courage impétueux de Diomède. La douce persuasion coulait de ses lèvres comme un ruisseau de miel : sa voix seule se faisait entendre à tous ces héros; tous se taisaient dès qu'il ouvrait la bouche ; et il n'y avait que lui qui pût apaiser dans le camp la farouche discorde.

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Il commençait à sentir les injures de la !h)ide vieillesse; mais ses paroles étaient encore pleines de force et de dou* ceur : il racontait les choses passées , pour instruire, la. jeunesse par ses expériences ; mais il les racontait avec grâce , quoique avec un peu de lenteur. Ce vieillard, admiré de toute la Grèce , sembla avoir perdu toute son éloquence et toute sa majesté dès que Mentor parut avec lui.. Sa vieillesse paraissait flétrie et abattue auprès de celle de Mentor, en qui les ans semblaient avoir respecté la force et la vigueur du tempérament. Les paroles de Mentor, quoique graves et simples , avaient une vivacité et une autorité qui commençaient à manquer à Tautre. Tout ce qu*fl disait était court, précis et nerveux. Jamais il ne fiiisait aucune redite; jamais il ne racontait que le fait nécessaire pour Taffaire qu'il fallait décider. Sll était obligé de parler plusieurs fois d*une même chose, pour l'inculquer, ou pour parvenir à la persuasion , c'était toujours par des tours nouveaux et par des comparaisons sensibles. Tl avait même je ne sais quoi de complaisant et d'enjoué, quand il voulait se proportionner aux besoins des autres , et leur insinuer quelque vérité. Ces deux hommes si vénérables furent un spectacle touchant à tant de peuples assemblés.

Pendant que tous les alliés ennemis de Salente se jetaient en foule les uns sur les autres pour les voir de plus près, et pour tâcher d'entendre leurs sages discours, Idoménée et tous les siens s'efforçaient de découvrir, par leurs regards avides et empressés, ce que signifiaient leurs gestes et Tair de leurs visages.

Cependant, Télémaque impatient se dérobe à la multititude qui l'environne ; il court à la porte par où Mentor était sorti ; il se la tait ouvrir avec autorité. Bientôt Ido«

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menée, qui le croit à ses côtés, s'étonne de le voir qui court au milieu de la campi^e , et qui est déjà auprès de Nestor. Nestor le reconnaît et se hâte, mais d'un pas pesant et tardif, d'aller le recevoir. Télémaque saute à son cou , et lé tient serré entre ses bras sans parler. Enfin il s'écrie : 0 mon père! je ne crains pas de vous nommer ainsi :1e malheur de ne trouver point mon véritajble père, et les bontés que vous m'avez fait sentir, me donnent le droit de me servir d'un nom si tendre : mon père, mon cher père, je vous revois! ainsi puissé-je voir Ulysse! Si quelque chose pouvait me consoler d'en être privé, ee serait de trouver en vous un autre lui-même.

Nestor ne put , à ces paroles , retenir ses larmes : et il fut touché d'une secrète joie, voyant celles qui coulaient avec une merveilleuse grâce sur les joues de Télémaque. La beauté, la douceur, et la noble assurance de oe jeune inconnu , qui traversait sans précaution tant de troupes ennemies , étonna tous les alliés. N'est-ce pas , disai^it*-ils , le fils de ce vieillard qui est venu parler à Nestor ? Sans doute, c'est la même sagesse dans les deux âges les plus opposés de la vie. Dans l'un elle ne fait encore que fleurir, dans l'autre, elle porte avec abondance les fruits les plus mûrs.

Mentor, qui avait pris plaisir à voir la tendresse avec laquelle Nestor venait de recevoir Télémaque, profita de cette heureuse disposition. Voilà , lui diMl, le fils d'Ulysse, si cher à toute la Grèce, et si cher à vous-même, ô sage TVestor! le voilà, je vous le livre comme un otage, et comme le gage le plus précieux qu'on puisse vous donner de la fidélité des promesses d'Idoménée. Vous jugez bien que je ne voudrais pas que la perte du fils suivît celle du père, et que la malheureuse Pénélope pût reprodier à

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Mentor qu'il a sacrifié son fils à Tambition du nouveau roi de Salente. Avec ce gage , qui est venu de lui-même s'of;frir, et que les dieux , amateurs de la paix , vous envoient , JeccMnmence, ô peuples assemblés de tant de nations, à vous faire des propositions pour établir à jamais une paix solide.

A ce nom de paix, on entend un bruit confus de rang «1 rang. Toutes ces différentes nations frémissaient de courroux, et croyaient perdre tout le temps où Ton retar-* dait le combat ; ils s'imaginaient qu'on ne faisait tous ces discours que pour ralentir leur fureur, et pour faire échapper leur proie. Surtout les Manduriens souffraient impatiemment qu'Idoménée espérât de les tromper encore une fois. Souvent ils entreprirent d'interrompre Mentor ; car ils craignaient que ses discoiurs pleins de sagesse ne détachassent leurs alliés. Ils commençaient à se défier de tous les Grecs qui étaient dans l'assemblée. Mentor, qui l'aperçut, se hâta d'augmenter cette défiance , pour jeter la di<^ vision dans les esprits de tous ces peuples.

J'avoue, disaitril, que les Manduriens ont sujet de se plaindre et de demander quelque r^aration des torts qu'ils ont soufferts ; mais il n'est pas juste aussi que les Gt*ecs, qui font sur cette côte des colonies, soient suspects et odieux aux anciens peuples du pays. Au contraire, les Grecs doivent être unis edtre eux , et se faire bien traiter par les autres ; il faut seulement qu'ils soient modérés , et qu'ils n'entreprennent jamais d'usurper les terres de leurs voisins. Je sais qu'Idoménée a eu le mallieur de vous donner des ombrages ; mais il est aisé de guérir toutes vos défiances. Télémaque et moi, nous nous offrons à être des otages qui vous répondait de la bonne foi d'Idoménée. Xous demeurerons entre vos mains jusqu'À ce que les

ehoses qu^on vous promettra soient fidèlement accomplies. Ce qui vous irrite , ô M anduriens , s'éeria-t-il , c'est que les troupes des Cretois ont saisi les passages de vos montagnes par surprise Y et que par là ils sont en état d*entrer malgré vous ,' aussi souv^t qu*il leur plaira , dans le pays où vous vous êtes retirés, pour leur laisser le pays uni qui est sur le rivage de la mer. Ces passages, que les Cretois ont fortifiés par de hautes tours pleines de gens armés , sont donc le véritable sujet de la guerre. Bépmidezmoi ; y en a-t-il encore quelque autre?

Alors le chef des Manduriens s'avança , et parla ainsi : Que n'avons^ous pas fait pour éviter cette guerre 1 Les dieux nous sont témoins que nous n'avons renoncé à la paix que quand la paix nous a échappé sans ressource par l'ambition inquiète des Cretois, et par l'impossibilité où ils nous ont mis de nous fiera leurs serments. Nation insensée! qui nous a réduits malgré nous à l'affreuse nécessité de prendre un parti de désespoir contre elle , et de ne pouvoir plus chercher notre salut que dans sa perte! Tandis qu^ils conserveront ces passages, nous croirons toujours quMIs veulent usurper nos terres, et nous mettre en servitude. S'il était vrai qu iisne songeassent plus qu*à vivre eu paix avec leurs voisins , ils se contenteraient de ce que nous leur avons cédé sans peine, et ils ne s'attacheraient pas à conserver des entrées dans un pays contre la liberté duquel ils ne formeraient aucun dessein ambitieux. Mais vous ne les connaissez pas, 6 sage vieillard! C'est par un grand malheur que nous avons appris à les connaître. Cessez, 6 homme aimé des dieux, de retarder une guerre juste et nécessaire, sans laquelle l'Hespérie ne pourrait jamais espérer une paix constante. O nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les dieux irrités ont envoyée auprès de nous

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