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RI0LAN

disparut au milieu d*un incendie, allumé dans la maison de ses aïeux par une haine séculaire. Pierre, alors, ne voulut pas se tuer; il pensait qu'il y avait, pour sortir de la vie, des portes plus hautes que le suicide ; mais il résolut de se livrer au péril, la seule consolation des âmes fortes , de jouer son existence contre le sort dans une étemelle partie. Toutes les lois divines et humaines lui étaient devenues indifférentes ; car, pour sa part, il ne reconnaissait dans Tunivers que des puissances cruelles et insensées : il prit le parti de se faire pirate. U ne voulut point naviguer sur la Méditerranée : c'était une mer trop lumineuse ; il voulut aller promener ses jours sur la surface, tantôt sombre, tantôt livide, de TOoéan. Dans le petit port des rives normandes <^u'il choisit pour le lieu de son embarquement, il rencontra Wolfgang de Werchingen.

Wolfgaug était né dans le plus riant faubourg d'une des plus jolies villes de TÂlIemagne : sa mère était Tenfant gâté d'une bonne et riche famille ; son père, conseiller aulique, n'avait au monde d'autre goût que le violon et les tulipes. Tout lui réussit. Il devint amoureux. U femme qui lui plaisait lui donna son cœur tout entier^ et ce cœur était des plus charmants ; mais il prit en horreur et mépris une réalité douce et brillante pour lui comine un songe. Il était de ceux qu'entraîne en son abîme cette sirène qui habite des gouffres bien autrement profonds que les gouffres marins, l'idéal. Épris de Tinfini et de rinconnu, plus inquiet que le vent et les nuages, il détruisait à plaisir tous les tranquilles bonheurs dont Tentouraient d'aimables et souriants génies. La tendresse de

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M mère était sans charme pour loi ; ii bâillait sous les tilleuls et devant les tulipes du jardin paternel. Quant à sa maîtresse, il là torturait par toutes les exigences, les querelles, les ennuis, les caprices du plus fatigant et du plus fatigué des amours. Un jour, il rencontra un homme qui avait mené la vie des pirates ; aussitôt il se sentit entraîné vers les mers. Les tempêtes, les vagues, et ces combats humains qui viennent parfois se mêler à leurs terribles jeux, lui paraissaient devoir seuls répondre au brait et au mouvement de son âme. Accoutumé à ne lutter jamais contre un seul de ses désirs, il ne résista point longtemps à la fantaisie de devenir pirate. Mère et maitresse, patrie et. famille, il repoussa dédaigneusement loin de lui tout ce qui f^iit la joie des cœur^ paisibles et modérés. Il quitta le nid et s'élança dans Tabime. Cependant, chez les plus intraitables et les plus fières des âmes, quelque sentiment tendre existe toujours. Le blond Woifgang se prit pour Pierre lé Sombre d'une affection dont il fut du reste bien payé. Entre ces deux hommes, les mers et le péril avaient fait naître et grandir une amitié semblable à celles qui se développent parfois sous la voûte des cloîtres. Par exemple, rien d'héroïque comme la tendresse dont ils s*aimaient. Chacun des deux eût suivi avec bonheur son ami dans la mort, mais n'eût pas dit une parole pour l'empêcher de s'y élancer.

Du reste, si intéressants que fussent les deux capitaines du Cid CampeadoVy ce n'est pourtant point d'eux qu'on s'occupa le plus au diner de Favonette. 11 était dit que Narille aurait la plus grande influence sur le^ destins auxquels son destin s'était mêlé. L'homme qui avait déjà fait

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baoïiir ses amis du Régent n'était pas au bout de ses équipées.

Entre Narille et Favonette, il n'y avait pas ce bon et loyal compagnonnage qui existait entre nos autres héros et l'ancien capitaine de grenadiers. C'était une chose assez plaisante : Favonette trouvait que Narille ne sentait pas son gentilhomme, qu'il était tout rempli d'affectation et de boursouflure dans ses façons de grand seigneur. Avec un sens de la plus singulière finesse, le roi sauvage, qui lui, après tout, avait un sang de vieux chevalier dans les veines, s'était aperçu qu'il avait affaire à un homme d'une autre espèce que les hommes nés aux flancs des rocs et des coteaux, dans de sombres nids, pour la vie de l'aigle ou du vautour. Enfin Narille lui déplaisait. Narille, de son côté, trouvait M. de Favonette mal appris, infecté d'une odeur de caserne, fait pour boire au cabaret avec la Tulipe et non point pour s'asseofr à un repas galant entre des hommes de qualité. Plusieurs fois ces deux personnages avaient échangé d'assez aigres propos ; une querelle entre eux pouvait éclater d'un moment à l'autre.

Quand Mafré eut raconté l'histoire de Pierre et de Wolfgang, on se mit à deviser sur divers sujets. Entre autres choses, on parla de la vertu. — Moi, disait Favonette, moi, capitaine de grenadiers, qui ai fait la guerre en Italie, et traité des couvents de nonnains comme le grand- seigneur ne traite pas son harem^non certainement ; moi qui n'ai jamais pris conseil que des bouteilles pour parler d'amour aux femmes ; moi qui ai vendu ma belle-mère aux Turcs, j'ai été un jour vertueux comme un séminariste de seize ans. J'ai pratiqué la vertu naïve,

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j'ai été bonnéte, sensible, et je m'en suis mordu jusqu'au sang les doigts que voici. II faut que je vous raconte cette histoire-là.

J'étais en garnison à Bordeaux, une ville comme toutes les villes de bon vin, où Ton prend tout vivement et chaudement, où Ton va grand train dans le plaisir. Je m'amusais, je jouais, je buvais, je dansais ; j'avais alors un trémoussement de timbale dans les mollets ; et mon argent dansait aussi. II y avait à Bordeaux, en ce tempslà, une vieille usurière dont je ne vous dirai pas le nom, mais dont je vous dirai le surnom. On l'avait surnommée la Dentue, L'affreuse fée! elle avait une face de sorcière égyptienne et des dents de crocodile ; son coeur était pire que son visage. Toutes les mauvaises choses y avaient leur place ; c'était un vrai nid à crapauds. Je ne sais pas quel métier elle eût refusé. Un beau matin, je lui fis une mite. On connaissait son logis dans mon régiment. II y avait peu de camarades qui, de temps en temps, n'allassent, comme on disait, se faire enlever une livre de chair par la Dentue. Le jour où je me rendis chez elle, je. puis dire que j'avais besoin d'argent. Ma bourse était à sec, plus à sec que ne le serait mon gosier si j'étais trois jours sans eau-de vie.

— Voyons, dis-je à la Dentue, j'en passerai par tout ce que vous voudrez; tondez-moi jusqu'à la peau, coupez même, s'il le faut, le cuir, mais donnez-moi de l'argent.

— De l'argentl me répondit l'infâme vieille, de l'argent! par malheur, je n'en ai pas, je ne puis vous prêter qu'en nature.

— De par tous les diables! m'écriai-je, allons-nous

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recommencer Thistolre des mousquetons, des tapisseries et des souricières? Je veux de beaux et bons louis, bien luisants, comme vous en avez ici, j'en suis sûr, sous des serrures dont on devrait vous voler la clef. Allez à Belzébuth avec votre nature I

— Ma nature, fit-elle avec un atroce sourire, ma nature n'est pas^ à dédaigner. Si l'objet que je vous envoie ne vous représente point trois cents écus qui vous seront pajés comptant, que notre marché soit nul.

Le diable vous conseille quand on Ta dans sa bourse. Je fis affaire avec la vieille, je griffonnai tout ce qu'elle voulut, et je retournai chez moi attendre ce qu'elle devait, m'avait-elle dit, m'envoyer le jour même. J'ignorais ce que j'allais voir arriver.

Tandis que je réfléchissais à mon marché en fumant ma pipe, on frappa un petit coup à ina porte. 11 faisait chaud, je m'étais mis à l'aise; je croisai décemment ma robe de chambre sur mes jambes libres de toute culotte; j'ôtai ma pipe de ma bouche, et j'allai ouvrir. Je ne sais qMoi me disait que ce n'était pas un grenadier qui avait cogné. Ce n'était pas un grenadier en effet, mais c'était bien la plus jolie fille que j'aie vue de ma vie, une enfant de seize ans, avec des joues, des yeux, une bouche, un minois enfin et une tournure à vous griser mieux que vingt bouteilles. Le joli tendron! je crois vraiment que je devins poète, car je me dis : C'est Vénus qui entre chez moi eu jupon court. Oui, je me dis cela; puis, prenant Tenfant par la main :

— Qu'y a-t-il pour votre service, ma reine?

Elle tira d'un petit tablier un morceau de papier piié

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eo quatre, et me le remit, en baissant les yeux, d'une main qui tremblait. Voici ce qu'il y avait sur ce chiffon de papier : « Trois cents écus payables sur Theure à celai qui amènera Fanchon souper avec moi. » Au bas de ces mots, il y avait une signature que je reconnus : celle du marquis de Gervisy, le colonel de mon régiment.

— Ah çà! chère petite, m'écriai-}e, que veut dire ceci? Vous êtes mademoiselle Fanchon, n'est'-ce pas? mais qui vous a envoyée vers moi ?

— Je viens, monsieur, de la part d'une personne à qai vous avez été demander de l'argent ce matin, et qui m'a assuré que vous comprendriez bien ce que ce billet voulait dire.

Je regardai Tenfant : une cerise qu'on vient de tremper dans Teau n'est point plus rouge que n'étaient ses joues, et je crus voir une larme qui tremblait dans ses yeux.

— Morbleu ! je comprends, fis-je alors ; peste de la Deutue ! le bel emploi qu'elle me donne ! Je vois, mon enfant, à votre rougeur et à votre air chagrin que vous savez ce dont il s'agit. La Dentue me devait trois cents éeus payables en nature ; la nature dont elle me paye, c'est vous. Que je vous mène ce soir chez M. de Gervisy, et je toucherai ce qui m'est dû. Si je fais le généreux, les amis me quittent, tandis que les créanciers m'arrivent.

Et je donnai tout bas au diable la Dentue de ne pas avoir pris pour elle-même la besogne dont elle me chargeait. L'argent, comme on sait, ne sent point son origine; les écns qu'on a fait sortir de la poche d'un homme étranglé ou pendu dansent aussi gaiement que les autres ; cependant ce qu'exigeait de moi le besoin

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d'argent me blessait ; je maudissais la grotesque vergogne qui avait sans doute empêché cette indigne sorcière de livrer elle-même la marchandise dont elle trafiquait sous le manteau. Puis je pensai rapidement que j'avais toujours eu un talent tout particulier pour la mascarade, qu a la nuit tombante je me grimerais de façon à être méconnaissable, et conduirais en toute sécurité la petite chez mon galant colonel. Il ne me restait plus que Fennui de porter à un autre le morceau dont je me serais fort bien accommodé, et encore la distance qui me séparait de Tinstant où Teffet de la Dentue devait être livré pouvait rendre, le susdit effet restant sous ma garde, cet ennui beaucoup moins poignant.

Je pris, en me rapprochant du tendron, un air qui annonçait sans doute que Tesprit des saints et des viei^es ne venait point de descendre dans mon cœur, car Fanchon recula tout effarée.

— Allons, ma chère enfant, lui dis-je, ayons de la philosophie; vous ne savez pas trop sans doute ce que c'est. Eh bien! je vais vous l'apprendre. C'est une façon tranquille et sensée de se soumettre à ce qui doit arriver forcément. Vous êtes une ingénue, n'est-ce pas? et c'est fort joli d'être ingénue. Moi, qui vous parle, j'ai été ingénu aussi ; mais l'ingénuité n'a qu'un temps. En soupant avec M. de Gervisy, qui est un homme fort bien tourné, si vous perdez quelques-unes des grâces que vous possédez maintenant, il est des grâces, encore ignorées de vous, que bien certainement vous acquerrez ; allons, ma belle, de la sagesse.

Mais voilà que Fanchon se mit à sangloter, et> de cette

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bouche qui jusqu'alors semblait avoir peine à prononcer des mots faibles comme de petits soupirs, sortirent des paroles vives, animées, rapides ; il semblait que la belle venait d'être possédée, je ne dirai pas d'un démon, mais d'un ange terriblement enflammé :

— Quoi ! disait-elle, un officier, et un officier français, fera un métier dont mon frère Jacquot le meunier ne voudrait pas ! Vous qui vous croiriez déshonoré si votre père avait vendu de la farine, vous ne rougirez point d an commerce qui est en horreur à tout chrétien, vous vendrez une femme, une pauvre fille (et là redoublant ses sanglots, puis tombant à mes genoux), une pauvre fille qui vous supplie de lui venir en aide, qui met sous votre protection tout ce qu'elle a de plus cher, son seul bien, son trésor d'indigence. Ah! capitaine,^ si vous êtes bon (et on dit qu'il y a de bons cœurs sous Tuniforme, ceux qui sont durs avec qui se défend aiment à se montrer doux avec qui ne peut se défendre); si vous êtes bon, capitaine, ma prière vous touchera, et, tenez, je sens qu'elle vous touche, voilà que vous me regardez avec des yeux que j'aime, comme me regarderait mon père ou mon frère.

Je ne sais point quels bêtes d'yeux j'avais, mais le fait est que je me sentis touché.

— Allons, lui dis-je, une jolie fille n'aura pas demandé en vain une chose même déraisonnable à un soldat. Relevez-vous, ma chère enfant, retournez chez cette infâme Dentue, et jetez-lui au nez les morceaux de ce billet en lui disant que le chevalier de Favonette la méprise, mais remplira ses engagements envers elle comme

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si elle s*é(ait acquittée loyalement de sa dette vis-à-vis de lui. Je conçois, ajoutai-je en souriant, que tout le monde ne se donne pas le luxe d'être vertueux, car la vertu coûte parfois un peu cber. Enfin, j'ai obligé une aimable personne, et j'ai fait, pour ce qui me concerne, quelque chose de nouveau.

Fancbon me remercia avec des regards et des mots qui vraiment me firent plaisir ; je me sentais au cœur je ne sais quoi qui me rappelait le temps où j'allais tout enfant dormir sur les bottes de foin. Quand Fanchon fut partie, ce bonheur champêtre se dissipa un peu. Je trouvai que la vertu était quelque chose de diablement fugitif, impalpable, bon pour les gens qui n'ont plus ni chair ni os. Ce qui était, au contraire, terriblement lourd, pesant, écrasant même, c'était la dette dont je m'étais chargé vis-à-vis de la Dentue. Pour un homme déjà malade d'ua flux de bourse, je m'étais administré un bon remède. J'avais le soir une dette qui égalait toutes mes dettes du matin. Voilà ce qae m'avaient valu la Dentue et mon honnêteté.

Enfin, après de rudes moments, je me tirai pourtant d'affaire. Toutes maigres, fébriles, épuisées, que pour la plupart elles étaient, les bourses du régiment se saignèrent afin de secourir la mienne. Il y avait quelques jours que j'avais payé la Dentue, et il ne me restait plus qu'un souvenir décidément assez agréable de ma grandeur d'âme envers Fanchon, quand un jeune officier de dragons, le vicomte d'Ervise, m'invita avec tous mes camarades à souper.

Pour être très-gai à un souper, il va sans dire qu'il

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faut beaucoup y boire; mais il n'est pas mauvais d y arriver après avoir déjà un peu bu. Je marchais dans l'agréable nuage où vous mettent les Aimées du vin quand j'entrai chez le vicomte d'Ervise ; aussi je crus me tromper en voyant assise auprès de lui, sur un petit sofa, Faochon, la Fanchon dont j'avais sauvé la vertu, avec un pied de rouge sur les joues, les épaules au jour, ou, pour mieux dire, à la lumière des bougies, et sur les lèvres le plaslutinant des sourires lutins.Voilà, pensai-je, les tours du vin. Dans quelque princesse de théâtre des plus hardies et des plus dégourdies, je vais m'imaginer de reconiiaitre mon ingénue! Cependant la donzelle me regardait de Tair dont dut être regardé saint Antoine par les filles d'opéra de Fenfer pendant qu'il disait ses patenôtres et se tournait du côté de son cochon. Mais on passa dans la salle à manger; je songeai à boire et je bus. J'avais oublié toutes les ingénues de ce monde, lorsque, au mllfeu des bruits de maints propos et de maints chocs de verres, Qoe voix s'éleva qui réclamait le silence. C'était la voix de cette belle qui me rappelait Fanchon. L'infante voulait conter une histoire qui amuserait, elle en était sûre, tous les convives, et l'un d'entre eux surtout. 11 s'agissait, disait-elle, d'un tour joué par la Dentue à un capitaine de grenadiers. On comprend si je connaissais l'histoire que je fus forcé d'entendre. Quand la traîtresse eut fini son récit, elle attacha sur moi un regard qui me désignait aux lardons de toute la compagnie.

— Ma foi! m'écriai-je, vous pouvez vous flatter de jouer avec un fameux talent les ingénues.

— Vous me faites là, monsieur de F^vonette, repartit

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cette bonne pièce, un compliment que je reçois avec le plus grand plaisir, car c'est mon métier de jouer les ingénues: Si vos goûts vous amenaient plus souvent au théâtre, vous auriez pu me les voir jouer ici, à Bordeaux, où, depuis deux mois, j'ai débuté.

— Ainsi donc, Fanchon, la Fanchon qui a représenté pour moi la vertu, n'a jamais existé?

— Si fait, reprit la princesse; Fanchon était une pauvre fille que la Dentue avait promis de vendre et qu'elle a, je crois bien, vendue en effet au marquis de Gervisy; mais, moi, Florine, je me suis permis de prendre un moment son rôle. Je voulais rendre service à la Dentue, envers qui j'avais contracté quelques petites obligations, heureuse d'ailleurs, capitaine, de fournir à un galant homme l'occasion de mettre sa délicatesse au jour.

Autour de moi, continua Favouette, on rit beaucoup, et je ne fus point le dernier à rire. Vis-à-vis de Fanchon ou Florine, je pris le tour de bonne grâce; mais de cette aventure je gardai deux aversions, Tune modérée, philosophique, pour la vertu; Tautre, ma foi, aussi violente, aussi passionnée, aussi déréglée que 'possible, pour la Dentue. L'exécrable usurière! si Bordeaux avait été sous la loi caraïbe, je l'aurais mise dans une chaudière, quoiqu'elle eût été, bouillie, plus mauvaise qu'un vieux corbeau. Un officier du régiment fit sur elle une chanson que je ne trouvais pas encore assez emporte-pièce, quoiqu'elle commençât ainsi :

C'est de chair d'ogre et non de fille Que Beixébuth fit lu Narille,

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La Naiille qui pille, pille, La NariUe^ etc., etc.

— Ah çà ! interrompit avec impétuosité Narille, que veut dire mon nom dans cette chanson?

— Cela veut dire, ma foi, repartit Favonette, que le vrai nom de la Dentue m'est échappé. Mon usurière s'appelait mademoiselle Narille. Par égard pour vous, je ne la nommais pas, mais je nC me pendrai point parce que jeTai nommée.

On se souvient peut-être que Narille avait, en effet, une tante qui était usurière, et usurière à Bordeaux. II crut qne Favonette^ instruit de cette particularité fâcheuse, voulait le railler, dans ses sentiments les plus chers.

— Je ne présume point, s'écria-t-il les joues empourprées de la plus enflammée des colères, je ne présume point qu'à Bordeaux personne porte mon nom, si ce n'est ma tante, mademoiselle de Narille, chanoinesse du chapitre noble de Bavière, personne d'une vie austère et simple, mais pleine de mérite et de piété

^ Ah! s'écria Favonette, comprenant tout d'un coup sur l'origine de Narille ce qu'il n'avait fait que soupçonner, ah! vous avez une tante à Bordeaux qui s'appelle Narille! Eh bien! elle est chanoinesse comme je suis archevêque, et, tenez, je vous le dirai franchement, comme vous êtes marquis!

One tonne d'eau-de-vie ou un baril de poudre jetés dans un incendie ne produiraient pas une explosion plus brûlante et plus vive que celle qui fut produite par ces derniers mots quand ils tombèrent sur la colère de Narille

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— Monsieur, s'écria-t-il, sortons, palsambleu ! sortons; si le soudard, si le sauvage, n'a pas éteint en vous le gentilhomme, si vous avez jamais été gentilhomme, monsieur, palsambleu! sortons.

— Je sortirai tant que vous voudrez, repartit impétueusement Favonette; quoique le duel ne soit pas à la mode dans mes États, je sais encore comment on manie une épée. Votre épée, monsieur de Brioian, que je paye au neveu de la Dentue ce que je dois à sa tante.

La querelle entre Favonette et Narille s'était engagée d une façon qui ne permettait point de songer à Tapaiser. On sortit tumultueusement de la hutte où venait de se passer le plus malencontreux des soupers; mais, dès qu*on fut dehors, Favonette, retrouvant tout son sangfroid, dit qu'il fallait marcher en silence jusqu'au lieu où se viderait le différend, car ses sujets, pensait-il fort judicieusement, ne manqueraient pas, dans leur ignorance du point d*honneur, s'ils étaient instruits de son danger, de courir sus à son adversaire.

On obéit au conseil de Favonette. On s'avança doucement jusqu'à un endroit solitaire du rivage que la lune éclairait d'une façon toute particulière. Là Narille mit habit bas; Favonette n'avait rien à mettre bas. ir n'y avait que les couleurs de son tatouage entre sa peau et l'épée de son adversaire. On plaça les deux champions vis-à-vis l'un de l'autre, et Mafré, tout en envoyant au diable la meurtrière vanité de Narille^ prononça le mot sacramentel : Allez!

C'était un spectacle bizarre, que celui d'un sauvage tirant l'épée au bord de la mer, dans la pose académique

d'un maître d'armes, avec un homme en culotte courte et poodré, car Narille avait une boite à poudre quMl portait comme les chevaliers portaient la boite à la cbarpié, et dont il se servait au milieu de toutes les vicissitudes de sa vie. Dans les combats, les gens comme Narille sont souvent les favoris du sort. Tandis que Favonette, dont le poignet était devenu un peu roide par Texercice de la massue, pressait en quarte Tépée de son adversaire, Pheureux marquis fit un dégagement en tierce, très-leste et très-fin, qui tatoua d'une nouvelle couleur la poitrine du roi sauvage. Le chevalier de Favonette était grièvement blessé; il rompit un peu en cherchant à conserver sa garde, mais son poignet et ses genoux fléchirent, et il tomba dans les bras de Mafré, qui était accouru auprès de lui.

— Qu'on me porte à mon logis, fit-il d'une voix faible, en observant encore un plus grand silence que celui dans lequel nous sommes venus ici; puis éloignez-vous tous au plus vite, messieurs les Européens : si je venais à mourir, ce qui peut arriver d'un moment à Tautre, vous seriez tous, jusqu'au dernier, obligés d'aller me rejoindre, ^et en passant par des portes désagréables. Je connais mes Caraïbes; ils vous aimeraient mieux sur leurs tables qu'autour de leurs tables; ils seraient enchantés d'une occasion qui leur permettrait de vous tuer, de vous saler, et de vous manger en accomplissant un devoir envers la mémoire de leur chef.

Favonette fut reporté à sa cabane comme il le désirait; mais aucun de nos aventuriers ne pouvait se résoudre à le laisser dans le mauvais état où il était. Cependant le

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blessé, après avoir indiqué lui-même l'appareil qu'on devait poser sur sa plaie, fit à ceux qui Tentouraient de telles instances pour les décider à se mettre en sûreté, qu'il triompha de leur généreuse résistance. Dans un moment où ses souffrances semblaient se calmer un peu, où le sang qui, pendant une heure, n'avait pas cessé d'arriver à ses lèvres, venait tout à coup de s'arrêter, où sa respiration prenait une allure plus régulière, on le quitta. Saladin lui serra la main avec émotion; puis, avec tous ses compagnons, il suivit Pierre et Wolfgang jusqu'à l'endroit où était amarré le vaisseau pirate le Cid Campeador.

Wolfgang et Pierre annoncèrent à leurs hommes qu'il fallait sur-le-champ mettre à la voile. L'imprévu n'étonne point les pirates : en quelques instants, le vaisseau fut prêt à s'abandonner aux vents, et, tandis qtie Favonette, dans le fond de sa hutte, était tiré par la vie d'un côté, par la mort de l'autre, comme un soudard par deux ribaudes, Narille, frais et bien portant, fumait une pipe à côté de Dranmor en regardant le Cid Campeador îeuire les flots. Saladin se promenait sur le pont du naviri^ en philosophant avec Mafré, et en levant de temps en temps les yeux vers les étoiles, qui, pour toute sorte de mystérieuses raisons, sont non moins chères aux chevaliers qu'aux poètes.

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Les pirates ! mot qui sonne pour certaines oreilles de jeunes garçons ce que sonne le mot d^atmoureux pour des oreilles déjeunes filles. Parmi ceux dont les yeux- d'enfaot ont vu la mer, qui n'a été pirate aux jours printaoiers de la vie, pendant de longues promenades au bord des flots? C*est un voleur si poétique qu'un pirate, que ce n'est plus un voleur. Quelle tache pourrait s'imprimer sur une existence qui se passe tout entière entre le bruit des balles, Téclair des épées et l'écume des vagues? Ainsi pense-t-on quand on court le matin sur le galet avec ses jambes de quinze ans, après avoir lu à son réveil Thistoire du capitaine Roch ou de Montbars l'exterminateur.

Saladin, qui avait de véritables pirates sous les yeux, De pensait point toul à fait ainsi : c'étaient, à vrai dire, des coquins assez repoussants que les marins du Gid Campeadm\ Cependant il ne faut point non plus exagérer ce qu'ils avaient de mal, et donner par là un trop grand triomphe à ces bonnes et ennuyeuses gens enne-^ mis de tout rêve qui veut se faire chair, dont c'est la tnaniede répéter : « Ahî ce que vous rêvez, vous ne le trouverez guère. Vous allez chercher des bergers comme Daphnis, n'est-ce pas? qui enchantent les arbres et se font

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aimer des étoiles, vous trouverez Pierrot et Jeannot; vous comptez vivre avec des pirates élégants, hardis, qui jouent au lansquenet avec une grâce de roués et prennent des sorbets avec une majesté de pachas : vous vivrez avec des soudards sales, grossiers, etc., etc. »Eh! bonnes gens! je sais aussi bien que vous ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans mon rêve. Je m'ennuie au coin de votre feu à causer avec vous sur votre voisin et sur votre jardin; je veux faire ceci parce que vous ne le faites pas; je veux aller là parce que je ne vous y verrai pas. J'ai rêvé que sur l'Océan, dans un vaisseau corsaire, je n'aurai pas sous les yeux vos faces de bourgmestres. En cela mon rêve ne me trompera pas.

Ce n'étaient guère des bourgmestres, en effet, ni des tabellions, ni des financiers, que Saladin regardait agir sur le pont du Cid Campeador; c'étaient des hommes, et cela seul formait leur bon côté, qui avaient, au milieu de toutes les passions brutales empreintes dans leurs mouvements et sur leurs traits, la distinction de la valeur et du désouci. Us étaient là des gaillards de tous les pays : des Italiens, des Espagnols, des Flamands, gens en définitive de même race, de la race à la forte échine et à l'œil sans peur, qui traitent la mort comme des écoliers turbulents traitent leur pédagogue, lui faisant mille niches, l'appelant tantôt par ici, tantôt par là, feignant de vouloir se laisser prendre, puis glissant en anguilles dans , ses doigts; atteints souvent cependant par sa férule, mais ^ ne quittant point l'air mutin vsous le coup.

Le moment où Saladin contemplait ces chercheurs de dangers était une belle et chaude après-midi où les lions

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de la mer (pour me servir de l'expression dont je ne sais quel Père de TËglise a baptisé les vagues) avaient Tair de faire leur sieste sous le soleil; les pirates se livraient à des passe-temps de toute nature : ceux-là sont habiles à taer le temps qui sont habiles à tuer les hommes. Beau*coup jouaient : les gens de mer aiment le jeu de passion; on jouait au lansquenet, au pharaon, aux dés, et à ce jeu italien, si cher à Arlequin et à Pantalon, qu'on nomme le jeu de mourre. Quelques-uns buvaient, d'autres devisaient. Parmi ces derniers, il y en avait un qui attira d'une façon particulière l'attention de Saladin : c'était ua grand homme au visage brun qu'éclairait un œil unique d'une lumière sombre et ardente.

— Ëh bien! Hatero, lui disait un compagnon au visage brun comme le sien, mais où brillaient deux grands yeux pleins d*une gaieté de Bohême, tu ne joues donc pas aujourd'hui, toi qui aimes le jeu comme ma mère aimait les grelots?

— Et avec quoi diable veux-tu que je joue, Gadil? répondit le borgne.

— Ëhl pardieu, fit Gadil, avec le prix de ton œil; les règlements ont été exécutés pour toi comme pour tout le monde. Tu as la chance de recevoir en pleiu visage une balle qui, au lieu d'aller se loger dans ton cerveau et de donner la volée à ton âme, pour parler d'une façon chrétienne, t'enlève seulement un œil dont personne n'a que faire, à moins d'être un dameret, l'œil gauche, et tu gapes ainsi trois cents écus ou un esclave. Tu préfères l'esclave à l'argent; on te le laisse choisir tel que tu pourrais en tirer maintenant six cents écus : c'est du moins

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ce que me disait Broque (et celui-ci doit se connaître en hommes, puisqu'il a été élevé dans la boutique de son père, qui tenait un magasin ambulant de cbair humaine sur rOcéan). Et c'est quand tu possèdes une pareille somme que tu t'écartes du jeu! Ah çà! Matero, deviendrais-tu prudeut, avare? Craindrais-tu les hasards aux dés? Par Belzébuth! j'en serais fâché; la couardise au jeu mène à la couardise dans la guerre.

— Tu parles comme un écerrelé, Gadil; tu as la manie de secouer des mots comme ta mère secouait des grelots pour entendre des sons, n'importe lesquels. Je crains les hasards comme ton frère Marfin, qui se fit pendre pour tenir compagnie à la Didana, craignait l'enfer. Si je ne joue pas» c'est que je n'ai rien à jouer: Je me suis assuré d'une chose dont je me doutais : mon esclave était un moine.

— Et alors?

— Et alors... tu sais fort bien ce que j'en ai fait. Il n'est plus rien maintenant que ce que nous serons tous un jour, je ne sais quoi dont je ne m'inquiète guère.

— Pour quatre mois passés dans les cachots du saînlofflce, tu as gardé contre la robe des moines une singu'^ lière rancune, Matero. Moi, je n'en voudrais pas à qui m'aurait fait passer dix ans dans un cul de basse-fosse^ Je trouve que ceci ressemble à cela, qu'on est partout à peu près de la même façon. Gomme mon frère Marfin^ pour faire plaisir à un compagnon ou à une maîtresse, je me laisserais accrocher à la potence;

— Toi-même, Gadil, tu te déplairais fort dans les prisons du saint-office, et pourtant, si les moines n'avaient

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&it que me mettre en prison, je n'aurais pas de haine contre eux; mais, en me mettant au cachot, ils ont tué tout ce qu'il y avait pour moi de vivant et d'aimé au monde. Tu ne sais donc pas comment s'est passé mon supplice, Gadil? J'allais me marier avec la seule femme dont \€ visage m'ait donné au cœur qlielque chose de gai et de bon; on célébrait mon repas de fiançailles. Â côté de ma fiancée, il y avait un moine ami de la maison, dont j'ai encore devant les yeux le crâne pâle et la trogne rouge. J'avais bu un peu, et le vin m'a toujours été dangereux compagnon; je vis ou je crus voir le moine qui prenait des libertés avec ma fiancée, je lui jetai un verre à la face. Son visage ne fut pas atteint; mais sa belle robe blanche fut gâtée. Il se leva furieux et voulut se retirer, malgré les instances de toute la compagnie, qui le suppliait de pardonner à un jeune homme pris d'amour et de vin. Le lendemain, j'étais jeté dans les cachots de l'inquisition, où mon corps fut mis à de rudes épreuves. Au bout de quatre mois, je sortis et je courus au logis de ma fiancée. 11 n'y avait plus dans son logis que son père et sa mère; l'oiseau de la cage, la fleur du vase, avait dis* paru. Pendant que je songeais à ma promise sur les chevalets, le chagrin l'avait emportée. Ahl me dis^je, voilà ce que cela me coûte, un peu de vin versé sur la robe d'un moine î eh bien! je verrai ce qu'on me fera payer pour le sang de tous les moines qui me tomberont entre les mains répandu jusqu'à la dernière goutte I Et je commençai contre le froc la guerre que je continue. D'abord, avec une bande de gens hardis, pleins de respect pour leurs caprices, maiS'de mépris pour le caprice des lois, je mis

260 BRIOLÂN.

• le feu au couvent de Mon ennemi, de mon moine au nez rouge et au front pâle. Celui-là se sentit mourir. Puis, avec ces mêmes gens, je m* embarquai sur la mer,- où plus d'un vaisseau m'a porté déjà, et toutes les fois, depuis ce temps, que dans un navire où je suis entré en maître j'ai rencontré un religieux, tu le sais, je me suis vengé de ce que j'ai souffert, de ce que je souffrirai toujours; j'ai mis du sang sur ma vieille plaie, qui ne peut point se guérir. L'homme que j'ai abattu cette nuit, j'avais découvert que c'était un moine, et j'ai préféré ma vengeance aux trois cents écus qui nie revenaient à cause de mon œil.

— Trois cents écus! fit Gadil. C'est une chose coûteuse que la vengeance, Matero, et, suivant moi, c'est un petit plaisir. Un homme est sitôt mort I on a aussi vite fait de tuer un homme que de boire un verre de vin.

Saladin ne perdit pas un mot de cet entretien, qui lui donna une idée exacte des mœurs de ses nouveaux compagnons. Tandis qu'il réfléchissait sur ces bizarres et barbares paroles, Pierre le Sombre s'approcha de lui tenant une paire de pistolets à la main.

— Tenez, fit-il en montrant ses armes à Briolan, ne voilà-t-il point de beaux pistolets montés avec élégance et somptuosité? Eh bien! ce n'est pas ce bois précieux, ce ne sont ni cet argent ni ces rubis qui en font la valeur; ce que je veux vous faire admirer, c'est leur justesse. Je parie que je coupe d'ici ce cordage que vous voyez là-bas.

Entre Pierre et l'objet qu'il désignait se trouvaient des

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groupes de matelots au milieu desquels sa balle devait forcément passer.

— Songez-vous sérieusement à tirer dans ce pêle-mêle d'hommes? s'écria Briolan.

n n'avait pas achevé ces mots, que la balle de Pierre était partie; en allant casser le cordage, elle avait sifflé aux oreilles de cinq ou six pirates dont pas un ne s'était retourné.

Brioian se souvint alors de ce que lui avait raconté Mafré sur ces boucaniers dont les repas étaient interrompus par des coups de pistolet que leurs chefs tiraient sous la table, dans leurs jambes, afin de leur rappeler ridée du danger. Quoique le monde , comme le pensait Mafré, pût être certainement plus varié et plus amusant qu'il ne Test, on doit reconnaître que les hommes sont fort différents les uns des autres. Au milieu des gens que commandaient Wolfgang et Pierre, il est plus d'un habitant de telle et telle ville qui se serait trouvé dans un mauvais rêve. Rien ne charmait plus Saladin que le mépris de la vie. La façon d'être des pirates avec le danger lui donnait de l'indulgence pour maintes choses qui plaisaient peu à sa délicatesse. Il était heureux dans ce monde de pistolets toujours chargés, d'épées toujours tirées, comme le serait un libertin dans un monde de ceintures dénouées, dans le monde de Giorgion et de Boccace.

Cependant une terrible épreuve allait s'offrir à son honnêteté. Au moment où le jour baissait, un pirate, logé à soixante pieds au-dessus du niveau de la mer, dans le haut d'un mât, cria qu'il apercevait une voile. Les gens

262 BRIOLAN.

du Cid Campeaior n'avaient pas été très-contents du dernier combat qu'ils avaient livré, et ils avaient été mécontents surtout d'une occasion perdue récemment par la prudence, nouvelle chez eux , d'un compagnon qui les commandait une semaine où Pierre et Wolfgang avaient été pris tous deux en même temps d'une épouvantable lièvre. Ce capitaine par intérim n'avait point voulu qu on attaquât un gros navire musulman qui lui semblait armé en guerre. On avait su depuis, par une circonstance fortuite, que ce navire était chargé de galions, de belles esclaves, et n'avait pour équipage que cinq ou six vieux Turcs. Tous les pirates du CH Campeaâor, indignés, avaient juré de s'élancer sur le premier vaisseau qu'ils rencontreraient, quand même il aurait aux flancs triple ceinture de canons. Ainsi donc, aussitôt qu'on eut signalé une voile, il n'y eut plus qu'une seule pensée, celle de se préparer au combat.

Saladin se mit à réfléchir, et le résultat de ses réflexions fut une situation d'esprit des plus pénibles. Il allait lui, galant homme, fils de preux, soldat au cœur sans tache, se trouver au moment d'un combat dans les rangs d'une troupe de bandits. Se battre avec des brigands contre des gens honnêtes lui semblait odieux, ne pas se battre lui paraissait dur et probablement ne l'empêcherait pas d'être pendu, si ceux avec qui l'avait mis le sort étaient vaincus. Or Saladin, cela va sans dire, aurait reçu une volée de balles en souriant, aurait vidé une coupe empoisonnée comme un verre de vin de Chypre, aurait même monté l'escalier d'un échafaud comme l'escalier d'une maison de fête ; mais de figurer sur une potence ainsi

BRIOLAN. 265

qu an larron, de sentir la corde de chanvre autour de son cou, que le fer seul avait le droit de toucher, c'était une pensée qu'il ne pouvait soutenir. Il voulut, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, conjurer cette chance ignominieuse , et il alla trouver Pierre et Wolfgang au moment même où ils devisaient entre eux avec joie sur la rencontre espérée.

Hafré, Dranmor et Narille, venant tous trois par un c6té opposé à celui d'où venait Saladin, abordèrent en même temps que lui les commandants du Cid Camfeador,

— Monsieur de Werchingen, dit Saladin (la figure de Werchingen, à Tinstant où lui parla Briolan, avaitquelque chose de guerrier, mais de noble et de doux, qui justifiait la confiance que notre héros venait de se sentir en lui), monsieur de Werchingen, si le vaisseau qu'on a signalé est un vaisseau de guerre, je conçois que vous l'attaquiez, et si ce n'est pas un vaisseau français, si par une heureuse volonté du destin c'est un vaisseau anglais, j'aurai grand plaisir à vous aider; mais, si c'est un de ces faibles et tranquilles navires, comptoirs ambulants tenus par des marchands pacifiques qui sont aussi bourgeois sur les mers que les bourgeois d'Amsterdam ou de Londres au fond de leurs rues, Tattaquerez-vous ? Laissez-moi espérer que non. Vous êtes faits, vous, le capitaine Pierre, et même la plupart des gens que vous commandez, pour la besogne des soldats et non pour celle des bandits. Avilir par un vol sans danger vos sabres, vos fusils et vos ligures guerrières, c'est ce que vous ne voudrez pas.

Pierre te Sombre fronça le sourcil. Werchingen ré-

364 BRIOLATf. '

pondit en gardant sur son visage l'expression de souriant courage, d'élégante hardiesse qui avait encouragé Saladin.

— Monsieur de Briolan, nous sommes des pirates, ce que vous saviez fort bien le jour où vous nous avez tendu votre main et où vous avez choqué votre verre contre les nôtres. Nous sommes braves, mais notre valeur n'est point valeur de chevalier. Vous autres, il y a en définitive dans la vie toutes sortes de barrières qui vous arrêtent ; vous ne respectez pas la force, soit, mais vous respectez la faiblesse. Nous sommes libres, nous, de tout respect. Notre course à travers ce monde ne rencontre aucun obstacle, c'est là ce qui eiffait pour moi tout le charme. J'ai enfourché un coursier qui ne se cabre pas plus devant le corps d'un enfant ou d'une femme que devant des légions armées. Nous marchons comme la moft, dont nous arborons la couleur au haut de notre navire, en i'enversant sans distinction tout ce qui heurte notre pied, celui qui résiste et celui qui cède, celui qui fait le vaillant et celui qui tremble de peur.

— Ma foi, fit Mafré en prenant brusquement la parole, il faut, Saladin, que je vous dise à ce sujet ma façon de.voir. Tous vos scrupules sont des entraves qui gênent Tâme dans son essor. Courir un peu à travers la vie de cette course dont vous a parlé si bien Werchingen, voilà qui offre quelque intérêt, quelque amusement digne d'une intelligence et d'un cœur sans vulgarité. Faites ce que vous voudrez, laissez votre épée dans son fourreau et vos pistolets à votre ceinture pendant que nous nous battrons. Pour ma part, je suis pirate au fond de l'àme, et

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je me jetterai avec plaisir sur le vaisseau, quel qu'il soit, qae f on mauvais destin amènera sous notre canon.

— Palsembleu! s'écria Narille, jMmiterai ce cher Nafiré ; je ne sais rien qui soit moins bourgeois qu'un pirate.

— Narille, fit Briolan, il y a quelque chose de fort roturier, c'est d'être pendu, et cela pourra bien vous arriver. Vous, Mafré, vous prendrez la potence en philosophe; vous, Dranmor, en bohémien. Aussi ne vous en parlerai-je pas. Bonne chance, messieurs ; prenez sans moi cet essor dans lequel je ne suis pas digne de vous suivre. Malgré mon goût pour les aventures, il est des aventures que je ne connaîtrai pas, celles que les Briolan d'aucun temps n'ont connues.

Gela dit, Saladin se retira dans la cabine où était son hamac. La nuit vint. Dans les premières heures, elle lui parut longue ; il pensait avec horreur et dégoût à la scène que pouvait éclairer pour lui le soleil du lendemain. Les gens dont la fortune l'avait fait le compagnon n'appartenaient à aucune nation ; c'étaient des pirates, et voilà tout. Un vaisseau français serait peut-être attaqué par le vaisseau qui servait d'asile à un Briolan. Saladin se promit, si la fortune ne pourvoyait point au salut de son honneur, d'y pourvoir lui-même. Il résolut de mettre dans sa bouche le canon d'un pistolet et de se faire sauter la cervelle dans le cas où les boulets partiraient du Cid Camfeador pour aller briser des mâts pavoises aux couleurs de France. En se tuant, il se pencherait sur la mer, qui recevrait son corps. Après la sépulture du cimetière de famille, il n'est pas de sépulture plus honorable, pour un

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homme de naissance et de valeur, que cet Océan où tant de nobles existences se sont intrépidement abîmées. Quand il eut pris son parti, Briolan se sentit ce calme aux martiales douceurs qui donne aux héros, la veille de leurs combats, les meilleurs de tons les sommeils. Il s'endormit de ce somme profond qui est le don des enfants et des braves. Le lendemain il fut réveillé par Mafré, qui lui cria en le secouant :

— Réjouissez -vous, Briolan : c'est un vaisseau de guerre, et un vaisseau anglais, qui est devant le Cid Campeador!

La joie de Saladin, on la devine. Les rayons du soleil qui étaient entrés avec Hafré dans sa cabine étaient moins éclatants que ses pensées; au lieu de Tinfamie, c'était la gloire qui venait à sa rencontre. Il allait se battre pour la France et contre les ennemis de la France qu'en fils des chevaliers de Poitiers et d'Âzincourt il avait le plus plaisir à retrouver devant son épée, les Anglais. Quand il monta sur le pont, tous les pirates y étaient déjà réunis. Devant le Cid Campeador ^ à une distance que le vol d'un boulet aurait pu quatre fois franchir, était

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un bâtiment pavoisé aux coulears anglaises. Les deux vaisseaux se tenaient immobiles dans ce redoutable silence, Tépreuve des cœurs vaillants, qui précède l'instant des combats. Ce fut le Cid Campeador qui rompit €6 silence le premier. Un boulet parti de ses flancs alla se loger dans la carcasse du navire anglais. Alors commencèrent les tonnerres et les éclairs, tout Forage des canons. Quoique le Cid Campeador fût de plus grande dimension que la plupart des navires pirates, il n'était pas de taille pourtant à soutenir avec avantage contre un vaisseau de guerre une lutte de bordées. Pierre le Sombre et Wolfgang songèrent, dès les premiers moments du combat, à commander la manœuvre familière aux flibustiers, c'est-à-dire Tabordage ; c'est ce que désirait ardemment Saladin, qui, inoccupé au milieu de tout ce fracas d'artillerie, attendait le moment du corps à corps comme un fiancé attend la première heure de la nuit nuptiale. Auprès de lui, Dranmor, Mafré, et mémeNarille, se servaient, les deux premiers avec beaucoup d'adresse, le troisième sans trop de gaucherie, d'excellentes carabines qui envoyaient aux Anglais de vraies balles de corsaire, des balles mâchées destinées à donner une mort accompagnée de tortures.

Le mouvement que le Cid avait à faire pour aller, comme une panthère aux flancs d'un lion, se suspendre aux flancs de son ennemi, était un mouvement dangereux. Une bordée de canons anglais atteignit avec tant de justesse, d'aplomb et de violence le vaisseau pirate, que tout l'équipage flibustier crut un instant en avoir fini avec la vie des combats. Le Cid bondit, puis lourna sur lui-

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même comme un homme frappé mortellement d'un coup de feu. Si ceux qui le montaient avaient eu Thabitude de la prière, plus d'une supplication se serait en ce moment élevée vers le ciel ; mais pas une parole, pas un cri, ne s'échappa des bouches intrépides que la mort menaçait de fermer.

Le CAd ne s'abîma point ; on eût dit qu*une âme héroïque respirait dans ce bois fumant et le soutenait audessus des flots. La manœuvre, un instant interrompue, fut continuée ; la distance qui séparait les pirates de leurs adversaires diminua et disparut enfin tout à fait. Le navire flibustier et le navire anglais se pressèrent l'un contre l'autre comme les chevaux écumants de deux cavaliers qui cherchent à se désarçonner. La voix de Pierre le Sombre retentit, et des harpons furent lancés, au milieu des balles, par des mains sanglantes et noircies, sur le vaisseau britannique; puis des hommes, ou du moins des êtres faits comme des hommes, s'élancèrent le pistolet et le sabre à la main, le poignard entre les dents, sur le bâtiment harponné. L'abordage commençait.

On se battit pied contre pied, et quelquefois poitrine contre poitrine. A chaque instant, des corps tombaient sur les planches sonores du navire et roulaient en décrivant de sanglantes traînées. La plupart des pirates mouraient à merveille. Un peu d'ombre au fond de leurs yeux, qui s'apaisaient sans rien perdre de leur fierté, voilà tout ce que la mort faisait en eux. Les convulsions, les regards effrayés, tout ce qui déshonore l'agonie, était inconnu à l'équipage du Cid Campeador,

Pierre Ie| Sçjnbre et le blond Wolfgang semblaient à

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Tabri du plomb et de Tacier. Us sortaient triomphants de toutes les luttes dans lesquelles ils s'engageaient, toujours le jarret plus souple, la main plus sûre et Tœil plus hardi. Quant à Saladin, il se faisait, comme à son ordinaire, distinguer parmi les vaillants. La lame de son épée était écarlate, un feu ardent et soutenu brûlait dans ses yeux. 11 se battait de tout son cœur, à la façon de Denri IV, du roi Jean, de François !•'. Moins accoutumé que ses compagnons aux combats de mer, il était trahi quelquefois par ses pieds, qui glissaient sur les planches vacillantes du vaisseau. 11 chancelait alors, mais bientôt il se raffermissait sur ses jambes. Son âme soutenait son corps, comme un cavalier soutient et enlève son cheval. Mafré et Dranmor étaient fort beaux, et Narille ne faisait point mauvaise figure.

Les heures passent vite au milieu des coups de sabre et des coups de fusil. La guerre réussit encore mieux que Tamour à faire prendre au temps une marche accélérée. Saladin croyait encore être au moment où il s'était éhncé du Cid sur le vaisseau anglais, et il y avait déjà près de deux heures que la tuerie de Tabordage avait commencé. Le nombre des hommes couchés augmentait, celui des hommes debout était, surtout du côté des Anglais, devenu d'une singulière petitesse; mais l'équipage du navire britannique savait qu'avec les pirates il y a peu de profit à se rendre, et aimait mieux en finir avec la vie que de s'engager dans la série de fâcheuses aventares qui devait commencer pour lui à sa captivité. D'ailleurs, son capitaine combattait encore. Ce capitaine avait ane belle figure de soldat, il était de grtnde taille, une

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de ses mains serrait un pistolet dont le canon était noir et fumant, l'autre tenait une épée rouge comme Fépée de Saladin. Le long de ses joues, sillonnées par des cicatrices et par des rides, tombaient des gouttes de sueur et serpentaient des filets de sang. Briolan, que la mêlée rapprocha de lui, fut saisi de respect en le voyant, et se sentit un ardent désir de Tarracber à la mort; il lui cria en anglais de se rendre ; mais, au moment même où sa voix s'élevait, un coup de pistolet fut tiré presque à bout portant sur le déterminé soldat; le capitaine tomba frappé d'une balle dans la poitrine ; alors les gens qui étaient autour de lui jetèrent leurs armes; le combat était fini, et Téquipage du Cid Campeador triomphait. Les pirates valent mieux dans le combat qu'après la victoire. Dans les regards où brillait une ardeur guerrière, Tardeur du gain s'alluma. Tous ces gens, qui tout à Theure étaient des héros, devinrent des voleurs. On se répandit sur le navire conquis comme dans une cité prise d'assaut. Tous les coins furent fouillés Saladin éprouva, comme on se T imagine, un profond dégoût au milieu de toutes ces marques de rapacité. Cependant il suivait avec curiosité, et, il faut bien le dire, avec amusement, la foule des pillards dans sa course à travers toutes les chambres du navire. Un grand plaisir, à mon avis, que le rêve seul donne aux gens paisibles, mais que la guerre donne aux gens remuants, c'est d'entrer comme chez soi en un lieu qui ne vous appartient point, de visiter d'autorité, en touchant à ce qui vous plaît et brisant ce qui vous offense, une demeure inconnue. C'est ce plaisir que goûtait Briolan.

BRiOLAN. 271

En traversant la chambre du capitaine, il aperçut sur le parquet, auprès d'un petit secrétaire qu'on venait de briser, un médaillon; il se baissa pour le ramasser. Le médaillon était un portrait de femme entouré d'un cadre dune grande valeur par les diamants et les rubis dont il était semé. Eh bien ! le visage du portrait valait encore mieux que son cadre, du moins ce fut Topinion de Saladin. Ce visage offrait quelque rapport avec celui de Brig[itte ; chose bizarre, il avait les traits particuliers aux femmes des Briolan : ce nez droit et mince qui rend une physionomie sévère, et ces grands yeux veloutés, fleurs célestes, qui tempèrent par leur douceur la sévérité des lignes les plus austères. Briolan contempla avec attendrissement ce calme et charmant visage. Au milieu du sanglant désordre qui F entourait, il ouvrait avec délices son cœur encore tout fumant des flammes guerrières aux fraîcheurs des amoureuses pensées. Les grandes et belles tendresses s'épanouissent dans les âmes viriles aux heures martiales; Saladin était pris de passion rêveuse pour ce portrait qui lui rappelait Brigitte.

C'est une loi de probité, observée rigoureusement parmi les pirates* de réunir chaque objet dont les hasards du pillage vous ont fait le maître à la masse des objets pillés. Cette masse sert au partage qui se fait entre les vainqueurs, d'après les règles fort anciennes du code flibustier. Tous les gens du Ctd, Pierre et Wolfgang, aussi bien que leurs soldats, s'étaient rassemblés sur le pont du vaisseau conquis, et avaient fait un monceau, qui aurait tenté un pinceau vénitien, de richesses de toutes natores. Le vaisseau anglais, quoique bâtiment de guerre^

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avait une cargaison de navire marcfaaDd. Il était chargé de présents qu'adressait à un souverain d'un lointain pays le gouvernement britannique , puis il renfermait tous ces objets de luxe que traînent avec eux les officiers de terre et de mer des armées anglaises. A côté du butin inanimé était le butin vivant. Ceux des Anglais qu'avaient épargnés les sabres et les balles étaient réunis en groupe, comme Timagination d*un poète peut en placer dans le royaume des tristesses éternelles, sur les bords d'un fleuve infernal. Ces malheureux, dépouillés de leurs vêtements et les mains liées derrière le dos, attendaient les maîtres qui les réclameraient pour esclaves, afin de les vendre dans les colonies ù des planteurs ou à des boucaniers.

Saladin assista en spectateur attentif à ce partage, qui se fit dans un ordre merveilleux. On commença par appeler les blessés à venir réclamer les droits que les lois leur donnaient. D'abord arrivèrent les borgnes, et même les aveugles ; il y avait deux hommes que les coups de feu avaient entièrement privés de la vue. Ceux-ci avec un de leurs yeux arraché, ceux-là avec deux trous sanglants à la place où leurs regards brillaient, s'avancèrent guidés par un des maîtres de leurs corps hideux et dé leurs âmes sinistres, par le démon du lucre, et demandèrent la portion de butin que leur assurait le droit de leurs blessures. Un des aveugles, ainsi que l'y autorisait la loi, choisit deux esclaves. Comme il les voulait sains et ro-

bustes pour en tirer meilleur profit, il promena ses mains encore toutes barbouillées de sang sur les membres nus des Anglais prisonniers. Ceux sur lesquels s'arrêta son

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choix étaient deux des plus blonds et des plus vermeils enfants de la Grande-Bretagne ; ils avaient des formes de lutteurs qui auraient intéressé un statuaire, de tristes et intrépides regards qui auraient rendu un poète songeur. C'était nn spectacle odieux que les mains de ce scélérat, déjà plongé à moitié dans la mort, se promenant sur cette noble et vivante proie. Le second aveugle et les borgnes prirent, l'un de Targent, les autres des objets précieux. Après ces blessés vint un flibustier qui avait eu les deux jambes brisées par un boulet : celui-là désigna, d'une voix éteinte et avec un regard mourant, pour sa part de butin, un harnois de cheval couvert de pierreries; puis vinrent des manchots, des hommes sans poignets, enfin des mutilés de toute espèce. Quand ces débris humains se furent consolés, dans les cupides jouissances, des coups qui avaient fait leurs corps laids et bizarres comme leurs âmes, Pierre et Wolfgang, par une courtoisie dont la bravoure de Saladin et de ses compagnons empêcha l'équipage de murmurer, appelèrent les étrangers du Cid à venir prendre les premiers leur part dans les dépouilles qu'ils avaient aidé à conquérir. Mafré, Dranmor et Narille ne firent aucune façon, chacun d'eux choisit ce qui était à sa convenance ; mais, cpiand on pressa Briolan de faire un choix à son tour :

— Je n'ai rien à prendre, dit-il; j'ai, au contraire, quelque chose à donner.

Et, tirant de sa poche le portrait qu'il avait ramassé, il en détacha le cadre, dont il fit remarquer les pierreries, et le remit à Wolfgang en le priant d'en faire ce qu'il jugerait à propos.

274 BRIOLAW.

— Pour moi, ajouta-t-ii, je demande seulement qu on me laisse ce petit morceau d'ivoire qui me parait plus précieux que tous les diamants dont il est entouré, car il est d'une valeur qu'aucun lapidaire ne peut apprécier.

— Ni aucun pirate, dit .en souriant Mafré.

On devine si la demande de Briolan fut accueillie. Pierre et Wolfgang firent des efforts pour l'engager à joindre un autre prix à ce prix modeste et fantasque de sa valeur. Quoiqu'il y eût là les plus belles armes du monde, et que le cœur de Saladin eût une grande tendresse à l'endroit des armes, il ne voulut pas autre chose que ce portrait. Les pirates ne comprirent rien à celte humeur, mais ne s'étonnèrent pas ; ils étaient habitués à ne s'étonner jamais.

Quand le partage fut terminé, l'attention de Saladin fut attirée par un spectacle plus émouvant qu'aucun de ceux qu'il avait encore vus. Les blessés anglais, ceux du moins qui pouvaient remuer, s'étaient instinctivement traînés les uns vers les autres sur un point de leur vaisseau. Là, ils souffraient, gémissaient, se tordaient, sans que nul songeât à les secourir. U n'était point d'usage, chez les pirates, de donner des secours aux blessés. Briolan aperçut, parmi ces malheureux, le capitaine, qu'il avait va tomber frappé d'une balle en pleine poitrine et qu'il avait cru mort, ce vieil et héroïque soldat pour lequel il s'était senti des mouvements d'admiration et de pitié. L'officier anglais était très-grièvement blessé, mais enfin il vivait encore. Son regard rencontra celui de Saladin quand notre héros se tourna de son côté.

Le gentilhomme français ne put point supporter la vue

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d'na homme brave, et qui semblait de naissance, mourant comme un chien au milieu de créatures humaines. Il appela Wolfgang et lui demanda avec instance, comme une faveur par laquelle il croirait ses services pendant le combat amplement récompensés, de faire donner des soins au commandant du vaisseau vaincu. Wolfgang dit qu'il y consentait, quoique ce fût déroger à toutes les . habitudes des pirates. 11 fit un signe à un grand diable an visage basané, qui portait une trousse de chirurgien à sa ceinture, et Briolan put contempler un docteur digne de faire le service médical d'une troupe de Bohémiens.

Le personnage qui venait d'accourir auprès de lui était dans un équipage sanglant et bizarre. Il y avait des taches rouges jusque sur le lambeau d'étoffe blanche qui entourait sa tête en manière de turban ; d'énormes lU'* nettes d'or, prises sans doute dans quelque pillage, encadraient son nez, qui s'abaissait sur une moustache dPhidalgo.Sur ses hauts-de chausse, d'une ampleur orientale, tombait un tablier d'apothicaire, humide et lourd de sang. Ce fut avec ce répugnant acolyte que Saladin s'en alla trouver F officier anglais. Il prit le blessé entre ses bras, et, suivi du formidable chirurgien, il se rendit, à traders une route coupée par des flaques sanglantes, comme un chemin de traverse par les eaux d'une pluie d'orage, jusqu'à la cabine qu'il occupait sur le Cid Campeador.

Après un examen attentif, le chirurgien bohème déclara que la blessure qu'il avait sous les yeux était mortelle. 11 n'y avait même point moyen de chercher à extraire la balle qu'elle renfermait; mais la mort, que cette plaie amènerait infailliblement, pouvait se faire longtemps at-

276 BRIOLAN.

tendre. Le eapitaine anglais était un de ces blessés qui sont condamnés, avant de partir pour Je voyage inconna qu'aucune puissance, ils le sentent, ne pourrait leur éviter, à rester de longues heures sur les confins de cette vie. Ces blessés ont un lamentable destin quand une mèn ou une maîtresse, une femme qu'ils aiment, est à leur chevet, mesurant avec l'infini de la douleur les instants de leur agonie. Quand ils meurent seuls ou entourés de visages virils, ils ont un sort heureux au contraire, puisqu'ils peuvent entrer d'un pas lent et digne dans la mort, comme fit le soldat qu'avait recueilli Saladin.

L'Anglais avait compris la pitié généreuse dont il était l'objet de la part de Briolan. Dès qu'il put parier, il se tourna de son côté, et lui dit d'une voix affaiblie, mais sans émotion :

— Je suis heureux, monsieur, d'avoir en mourant une figure comme la vôtre sous les yeux. Vous me paraissez un brave homme, et même, malgré la compagnie où vous êtes, un homme de qualité. Votre noble conduite et votre visage loyal m'ont fait du bien. Pour l'éternité comme pour une nuit, c'est un bonheur de ne point s'endormir sur des spectacles ou des pensers honteux.

— Hélas! monsieur, repartit Saladin, je regrette de n'avoir rien pu pour vous rendre à la vie, et de faire en cet instant si peu pour vous conduire honnêtement à la mort. Si je savais un moyen de donner à vos derniers moments en ce monde, je ne dirai pas du calme, ils en ont, mais quelque douceur, avec quel plaisir je le saisirais!

— Monsieur, reprit alors le blessé, je vous le répète.

BRIOLAN. 277

par voire façon d'agir et par votre aspect, vous m'avez déjà fait éprouver un bien dont je suis fort reconnaissant; mais ce qui pourrait me rendre mes derniers moments d'une véritable douceur, c'est une seule chose que personne ici, je le crains bien, même en ayant pour moi la générosité dont vous faites preuve, ne pourrait me donner. J'ai perdu, peudant le combat de ce matin, l'objet qui m'était le plus cher en ce monde, quoiqu'il fût iuanimé, du moins pour tout regard indifférent : le portrait d'nne femme qui a emporté, il y a bien longtemps, le meilleur de mon cœur et de ma vie en son tombeau. Un éclair de joie parut dans les yeux de Saladin.

— J'ai un bonheur que je n'osais espérer ! s'écria-t-il ; le portrait que vous avez perdu et que vous désirez si ardemment, je suis à peu près sûr de l'avoir trouvé. Mes compagnons ont pris le cadre, moi j'ai gardé l'ivoire ; tenez, le voilà.

Dn catholique qui voit arriver le dieu qu'il craignaitde ne pas sentir sur ses lèvres n'éprouve point plus d'allégresse qne n'en ressentit l'Anglais quand Briolan lui tendit la bien-aimée peinture.

— Voilà ce que j'aimais! fit-il, et ce que je reverrai, si Ton voit quelque chose là où je vais.

Et sa bouche se fixa au médaillon dans un long baiser; puis, se tournant vers Briolan, qui le contemplait d'un regard attendri, il lui dit avec une voix pleine de douceur et de noblesse :

— Je veux vous nommer, à vous qui me semblez si généreux et qui avez eu pour moi tant de bonté, celle dont la chère image me cause de tels transports de tendresse

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à mes derniers moments. Le portrait que j'embrasse est celui de ma femme, Anne de Briolan, comtesse de Windsay.

Ces mots causèrent à Saladin la vive émotion que font toujours éprouver au cœur et à Fesprit de Thomme les surprises du destin. Il avait entendu souvent parler à sa mère, dans son enfance, d'Anne, sa tante, qui avait épousé, en dépit de tous les instincts cavaliers, jacobites et catholiques de sa famille, un seigneur anglais, protestant et attaché à la cause de Guillaume d'Orange. Il savait qu'Anne était pleine de beauté et de vertu, et qu'elle était morte jeune. Aussi, avec l'humeur qu'on lui connaît, on comprend quelle tendre et mélancolique dévotion il avait eue, tout enfant, pour cette sainte inconnue de son ciel domestique.

— Monsieur, dit-il à lord Windsav, laissez-moi aussi baiser ce portrait. J'en ai le droit : c'est celui de ma tante. Je suis le comte Guv-Tancrède-Saladin de Briolan.

Ce fut le tour du comte de Windsay à s'étonner. Il interrogea notre héros sur les hasards qui l'avaient jeté dans la compagnie des pirates. Au fur et à mesure que Saladin parlait, son visage prenait une expression plus vive de confiance et d'amitié.

— Vous êtes, s'écria-t-il tout à coup en tendant la main à Briolan, de tous les jeunes gens que j'aie rencontrés jamais, celui dont l'air et les discours m'ont le plus charmé. Toutes vos paroles sonnent la franchise. Et puis, tenez, je ne m'étonne plus si votre visage me faisait tant de plaisir; vous avei dans les yeux quelque chose de cette fierlé

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et de cette candeur que donnait au regard de ma bienaimée Anne son âme haute et innocente.

Et le vieux capitaine essuya deux bonnes larmes de tendresse qu'un adoré souvenir fit tomber le long de ses jooes. Aux généreuses émotions dont son cœur était rempli, sa vie semblait s'être retrempée. 11 s'était éveillé dans tout son être une force inattendue ; mais il avait une de ces blessures qui ne pardonnent pas, comme l'on dit. La mort était en lui, et il s'en souvenait.

— Monsieur de Briolan, dit-il brusquement, mon cher neveu, j'ai encore une grâce à vous demander, vous à qui je suis si redevable déjà ! Je me sens en ce moment assez de force pour tenir une plume ; je voudrais avoir du papier, de l'encre, ce qu'il faut pour écrire, afin de tracer quelques lignes qui exprimeront de derniers désirs. Si vous ne finissez pas, comme moi, sur cette mer où nous nous sommes rencontrés, si vous retournez en Europe, vous veillerez à ce que mes volontés soient remplies. Dès que je serai mort, vous pourrez en prendre connaissance si bon vous semble.

Il n'est pas de navire, même de navire pirate, où l'on ne noircisse du papier, partant où Ton n'ait plume et encre. Briolan alla quérir ce qu'avait demandé lord Windsay. Le capitaine écrivit pendant quelques instants, puis remit à son neveu une feuille de papier pliée, et reprit avec lui un entretien dont il semblait recevoir un grand bonheur. Dans cet entretien, la mort le surprit, ou, pour mieux dire, l'emporta, car son visage digne et guerrier, quelques instants après celui où il était devenu visage de mort, n'exprimait pas plus la surprise que la terreur;

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Quand lord Windsay eut expiré, Briolau, après T avoir contemplé quelque temps, les yeux remplis de larmes silencieuses, afin de s'entretenir encore avec ce brave homme, déplia le papier qu'il lui avait remis. Il s'attendait à y trouver, sur un culte peut-être à continuer envers la mémoire de sa tante, enfin sur quelque pieux office, des volontés qu'il était décidé à remplir autant que ce serait en son pouvoir. Ce qu'il y avait sur ce papier, c'était à peu près ceci : a Moi, George-Henri, comte de Windsay, dernier de mon nom, je laisse à mon neveu, Guy-Tancrède-Saladin de Briolau, mon château de W..., mon château de S .., etc., etc. (il y avait deux lignes formées avec des noms de châteaux), plus tout ce que je possède en meubles et en argent. »

Saladin avait trouvé la fortune sur les mers.

Quand on est jeune et d'une âme haute, on songe peu à la fortune si elle vous dédaigne ; mais, lorsqu'elle vous sourit, lorsqu'elle attache sur vous son regard plus doux que les raisins du Midi, plus chaud que le soleil, quelque fierté et quelque jeunesse qu'on possède, on est séduit,

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et, pour quelques instants du moins, on appartient à l'ivresse. Saladin avait sous le front un gr^nd mouvement de pensées. Ce quMI avait été poursuivre à travers les océans, il le possédait; il était riche, plus riche que son cousin, le duc de Lorédan ; il pouvait retourner en France, acheter le plus fringant des régiments de hussards, le plus martial des régiments de dragons, et donner à sa cousine, pour sa fête, non point des bouquets de thym et de violettes, mais des bouquets d'émeraudes et de diamants.

Briolan se promenait sur le pont du Cid Campeador par une matinée un peu froide, mais où soufflait un vent agréable à un esprit en feu (le vent attise d'une façon qui nous charme les flammes de notre esprit). Tout en se promenant, il s'abandonnait vis-à-vis du destin à une certaine fatuité. Il croyait, ce qu'un chacun a pris tant de plaisir à croire un moment au moins dans sa vie, que le. sort l'avait distingué et lui accordait ses faveurs. Quoique personne sur le Cid n'eût conquis une fortune semblable à la sienne, beaucoup de pirates cependant devaient à la prise du vaisseau anglais des richesses qui augmentaient la joyeuse turbulence de leurs habitudes. On ne s'imagine point l'exaltation qui règne à bord d'un navire flibustier après un combat. Chez les uns, le souveuir de la mêlée, le goût attaché encore au palais du sang et de la poudre; chez les autres, l'amour de l'or, l'image des plaisirs qu'il promet, amènent, une ivresse bruyante et démesurée que peuvent seuls contenir, sans se briser, des coeurs accoutumés à retentir du fracas des canons et des tempêtes. Au milieu de toutes les folies, de

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tout le tapage de leurs gens, jouant, se battant, dansant, • f hantant et jurant, les deux capitaines du Cid, Wolfgang et Pierre, éprouvaient le seul plaisir que pût encore goûter leur brûlante et inquiète nature.

Wolfgang aborda Saladin au moment où toutes les pensées que nous savons sonnaient leur plus étourdissant carillon dans son cerveau.

— Venez voir, lui dit-il, un spectacle qui vous amusera. Un de mes hommes, à qui deux esclaves étaient^ tombés en partage, vient de les perdre aux dés; celui qui les a gagnés a dit qu'il voulait les dépenser pour divertir ses camarades. Ces esclaves sont deux grands Anglais nourris de bœuf, plus forts que des athlètes antiques. On va les faire battre à outrance avec des cestes, comme se battaient les Th races dans les cirques romains. Si vous voulez assister à un jeu d^empereur, et d'empereur des beaux âges païens, suivez-moi.

Briolan suivit en effet le blond Werchingen. Il était dans cet état d'esprit où Ton prend à tout mouvement ud plaisir passionné. Il arriva sur un point du gaillard d'arrière, où s'était formé, autour d'un espace vide, un vaste cercle de pirates. Dans cet espace ne tardèrent pas à être introduits deux hommes jeunes et beaux, nus jusqu'à la ceinture. C'étaient les deux Anglais, dont les blessures et le trépas devaient divertir les gens du Gid. Il y avait sur le visage des deux lutteurs, au lieu de l'expression martiale que l'assemblée aurait voulu y voir, une expression de dégoût et de tristesse. Les énergiques soldats de la Dacie devaient avoir cette contenance humiliée, ce visage abattu, quand, transformés en gladiateurs, ils venaient

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prostituer leur héroïsme pour amuser un public romain. Deux pirates espagnols, à la figure sombre comme les montagnes brûlées de la Sierra-Morena, aux yeux d'un noir à rougeàtres reflets, placèrent les deux esclaves en face Fun de Tautre et attachèrent à leurs mains des cestes de la plus formidable espèce, des lanières de cuir comprimant leurs poings de façon à en faire un instrument tranchant et lourd dont les blessures fussent plus cruelles que celles des sabres et des balles. Quand cette toilette des lutteurs fut achevée, on' les mit pied contre pied, leur interdisant de rompre. Alors les deux Anglais commencèrent à imprimer à leurs poings, placés devant leur poitrine, la lente et régulière oscillation qui fait partie de la garde des boxeurs; puis on leur donna un signal, et ils se portèrent les premiers coups.

C'est le plus long, le plus varié et souvent le plus re* doutable des duels, que le duel à coups de poing. Ces deux hommes, un instant nonchalants, devinrent des athlètes enflammés, aussi désireux Fun et Tautre d être victorieux que s'ils eussent dû acheter une couronne par leur victoire. Tous deux avaient le regard fixe et intrépide du boxeur qu'aucun coup, aucune douleur, ne troublent, dans lequel étincelle une âme ardente et stoique, au-dessus de tout ce que la chair peut souffrir. La première blessure grave fut reçue par le plus grand des jouteurs. Son adversaire, au moment où il fondait sur lui, l'atteignit en plein visage par ce coup terrible qu'on appelle un contre dans le langage de la boxe. Tous les pirates applaudirent; un des Anglais avait la figure coupée, les cestes se coloraient de sang. Le sang, liqueur mys-

térieuse plus puissante que le viu, car par son seul aspect il enivre; le sang, qui arrache des cris aux enfants la première fois qu'il frappe leur vue, le sang faisait passer dans cette foule des frémissements de plaisir comme en font passer le génie d*un grand poète, les vers de Nicomède ou de Rodogune dans la foule lettrée d'un théâtre.

On crut un instant que le lutteur frappé à la face allait tomber; mais il se raffermit sur ses jambes, se remit en garde, et bientôt, prenant à son tour son adversaire dans un piège habilement tendu, il lui rendit, au milieu de la poitrine, le coup qu'il avait reçu sur le visage. Cette fois le combat s'arrêta; celui dont la poitrine venait d'être atteinte chancela, ses paupières s'abaissèrent, et une écume de pourpre flotta sur ses lèvres. Alors les deux pirates espagnols qui avaient armé du ceste les deux combattants rentrèrent en scène; ils arrivèrent avec des flacons de vinaigre, les firent respirer aux deux jouteurs, puis les placèrent de nouveau l'un devant Tautre, sans même avoir essuyé le sang qui couvrait leurs joues, et le combat recommença.

Ceux qui connaissent la race des boxeurs savent combien il est facile de rendre mortel un assaut de boxe, quel acharnement plus puissant que* la douleur, que la mort même, qui se fait en vain sentir, saisit parfois deux champions et ne les quitte qu'avec le dernier élan de leurs forces et de leur vie. Les pirates arrivèrent à leurs fins. Il vint un moment où il n'y eut plus sous leurs yeux que deux cadavres déformés par des blessures. Alors on s'approcha de ces êtres humains, devenus des choses mortes.

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Briolan avait pris bien vite en dégoût ces coups de poing; il aurait voulu, sinon qu'on arrêtât le combat, du moins qu'on donnât aux combattants des épées. Ce fut avec un sentiment de répugnance et de pitié qu'il s'approcha de ces deux corps souillés de sueur et de sang : de* vaut ce laid spectacle, son exaltation s'éteignit. Celle de Wolfgang, de Pierre le Sombre et de tous leurs compagnons était au contraire à son comble. Ces coups et. ces blessures les avaient enivrés. Sous le ciel des Espagnes, par une matinée à brûler un Maure au fond de son harem, il ne se pousse pas plus de cris autour d'un taureau jeté d'un seul coup sur le sol par l'épée d'un matador, qu'il ne s'en poussait sur le Cid autour de ces lutteurs assommés; mais la grande différence qu'il y eut entre le blond Wolfgang et tous ses compagnons, y compris Pierre le Sombre, c'est que, tandis qu'aucun dégoût ne suivit Fivresse de ceux-ci, une grande et profonde tristesse, comme celle qui est connue, après certains transports de plaisir, des débauchés de vingt ans, fondit sur celui-là.

— Je souffre, dh Werchingen à Briolan, dont l'esprit sans moquerie lui inspirait de la confiance; je souffre en ce moment, comme une femme, de ce sang que j'ai eu du plaisir à voir répandre. II y a des instants où ces orgies de combats, de cris, de coups, de blessures, me font soudain ressentir autant d'ennui chagrin que des orgies de cabaret. Les passions qui m'ont jeté sur les mers crient qu'elles ne sont pas assouvies. Les deux amours de l'infini et de l'inconnu, entre lesquels ma jeunesse s'est écoulée, ces deux amours délicats et violents me disent que j'essaye vainement de tromper par des aliments gros-

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siers leurs ardents mais nobles appétits. Dans ces instants, si je croyais qu'il y a quelque chose sous les flots qui nous portent, que cette belle histoire antique d'Aristée dont mon enfance était si étonnée et si amoureuse pourrait se renouveler pour moi, que je trouverais sous les vagues de TOcéan les merveilles qui frappèrent les regards, du berger de Virgile, comme je m'élancerais avec transport dans la merl Vous qui avez tant aimé les forêts enchantées et les châteaux mystérieux des romans de chevalerie, vous devez me comprendre; je braverais des siècles de souffrance pour goûter à ce philtre de Tinconnu dont je ne puis boire dans aucune coupe.

Tandis que le blond Wolfgang parlait ainsi à Saladin, le Cid Campeador s'avançait dans une région océanique connue par les marins pour être une région de tempêtes. Évidemment des vents farouches avaient bouleversé, il y avait quelques jours, les flots que sa proue fendait. Sur les vagues encore agitées, murmurantes et brillant de raclât qu'elles prennent en leur colère comme des regards humains, on sentait les fureurs mal éteintes d'un orage récent. Dranœor, qui à quelques pas de Wolfgang et de Saladin contemplait d'un œil charmé cette beauté sinistre des ondes, s'écria tout k coup :

— Au diable cette sotte bouteille ! elle gâte la vague qui la porte. Voilà ce qu'il y a de plus dépitant aii monde^ une solitude détruite par cette ignoble morceau de verre.

— Cette bouteille, dit à son tour Saladin, nous apprendra peut-être le sort de braves qui nous sont connus. Moi je suis plus humain que Dranmor, j'aimerais à

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savoir ^els sont les hommes qui, songeant à leurs frères dans ce coin de l'Océan, leur ont adressé un souvenir confié, presque sans espoir, aux caprices des vagues et da destin.

— Moi, dit Wolfgang, cette bouteille secouée par les flots et perdue dans Tespace, qui renferme quelque chose que j'ignore, m'enflamme de curiosité. Pendant longtemps, toutes les fois que je voyais une lettre, j*espérais tOQJoors^ qu'il y avait sous son pli le secret que je cherche; quand je rencontrais un coffre fermé, je pensais que, dans cette prison de bois, était la merveille désirée. Je ymi savoir, par tous les dieux! ce qu'il y a dans cette bouteille, et je le saurai.

En disant ces mots, le blond Wolfgang se précipita dans la mer.

C'était une entreprise insensée pour le plus habile nageur de s'élancer au milieu des vagues qui battaient alors les flancs du Cid Campeador. Il fallait être las de la vie et vouloir en sortir pour se jeter dans ces flots écumants anx voix inhumaines, qui se soulevaient et mugissaient, comme un troupeau de bêtes infernales, sous un ciel d'une menaçante tristesse. Tous les pirates se penchèrent au bord du vaisseau et suivirent avec une ardente curiosité la destinée de Werchingen. Wolfgang savait à peine ûager; il n'avait pour se soutenir sur la mer que cet abandon^ propice aux situations dangereuses dans toutes les joutes du corps, qui naît de l'extrême mépris du péril. Tout à coup, de la cime d^une vague, il tomba dans un gouffre où il disparut; En cet instant, un nouvel événement se passa sur le Cid, Pierre le Sombre, repous-

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sant avec une force irrésistible deux compagnons qui voulaient l'arrêter, se jeta dans Tocéan à la poursuite de son ami.

Alors Fanxiété régna vraiment sur le vaisseau pirate, car les gens du Cid ne savaient personne parmi eux capable de succéder aux deux chefs qu'ils étaient menacés de perdre. On lança des cordes dans la mer, mais ces cordes étaient lancées au hasard. Pierre le Sombre et le blond Wolfgang s'étaient plongés dans des profondeurs où Toeil même ne pouvait point les suivre. Cependant on détacha du navire, et Von mit à l'eau, nne petite embarcation où montèrent dix hommes, parmi lesquels étaient Saladin et Dranmor.

Ce sont des recherches ardentes et désespérées que celles des corps perdus dans les flots. On sent que chaque instant de retard^ d'hésitation, de tentative gauche ou malheureuse, fait avancer d'un pas dans la mort ceux que l'on voudrait sauver. Les sondes, les cordes, les perches, que faisaient pénétrer dans la mer les hommes du canot, ne rencontraient rien. Pierre et Wolfgang étaient égarés dans les abîmes peuplés de monstres, de cadavres et peut-être de dieux. La recherche dura si longtemps, qu'on finit par perdre l'espoir de retirer des ondes deux vivants, et, comme les pirates ne sont pas gens assez pieux pour tenir beaucoup à des morts, on allait cesser des efforts inutiles quand, ramenés du fond des mers par une vague, deux corps apparurent à quelques pas du canot. On parvint à les saisir et à les mettre dans l'embarcation. Ces deux corps^ c'étaient Pierre le Sombre et Wolfgang se tenant enlacés comme un couple

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d'amis antiques, et tous deux couronnés du pâle diadème que la mort nous attache au front. Entre les doigts serrés et transparents de Wolfgang était la bouteille qui avait causé la mort des deux amis.

— Bouteille de tous les diables ! dit un pirate, j'ai envie de te rejeter à la mer.

C'était une envie partagée par Dranmor, et la bouteille, payée par deux existences, allait voler dans les flots quand Saladin la saisit. Remonté sur le pont du Cid, tandis que tout l'équipage entourait les corps inanimés des deux chefs, il brisa le vase et en tira un papier. Voici ce que ce papier contenait :

« Le 3 février 17..., le vaisseau français lé Fortuné^ se rendant à la Martinique, a sombré : son équipage n'a point péri encore, mais il est sur des embarcations qui ne peuvent être sauvées qu'en cas du plus inespéré des secours. Ceux qui montaient le Fortuné font donc leurs adieux à la vie et prennent la voix religieuse des morts pour recommander leur mémoire à ceux de leurs frères, de quelque nation, de quelque religion soient-ils, qui trouveront le dépôt confié par eux à la mer. Le Fortuné était monté par le duc de Lorédan, gouverneur général des lies, et son épouse, la noble dame Brigitte de Briolan... »

Saladin n'en lut pas davantage. Dans ces abîmes où s'étaient éteintes tout à l'heure la vie de Wolfgang et celle de Pierre, Brigitte était engloutie peut-être. De quelle façon ce nom chéri, cet adoré Souvenir, lui étaientiis rappelés ! Â quoi bon cette fortune que le destin lui avait donnée, si le seul être n'était plus pour lequel il

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souhaitait de vivre et d'avoir des trésors? Et Saladio sentit monter des profondeurs de son cœur à ses yeux des larmes comme il n'en connaissait pas encore, qui n'avaient aucune des douceurs mêlées aux pleurs des mélancolies printanières, des larmes qui n'étaient qu'amertume et stérilité. Cependant cette espérance, qui parfois nous suspend à ses lueurs jusqu'au chevet des lits mortuaires, jusque sur les frontières du néant, fit tout à coup luire une clarté aux regards de Saladin. Si le Fortuné avait sombré, son équipage n'était point mort. Ce destin qui l'avait secondé jusqu'à présent pouvait avoir amené un navire sur les vagues où étaient ballottés les naufragés français. Les mers qu'en ce moment ils traversaient n'étaient point loin de la Martinique. Peut-être Brigitte était-elle pleine de vie et de beauté sur des rivages qu'il pourrait atteindre en quelques jours. Saladin n'eut plus qu'une pensée, courir aux lieux où se rendait le Fortuné pour savoir si quelque dieu sauveur n'y aurait point conduit ceux qui le montaient.

Mais il vint tout à coup à se rappeler que le Cid Campeador n'avait plus de chefs. Les deux capitaines étaient morts tous deux d'un trépas conforme à leur destinée : l'homme qui avait vécu par l'idéal en suivant une pensée capricieuse, l'homme qu'avaient gouverné les événements en obéissant à un fait impérieux. Â qui devait-il s'adresser pour aller aux lieux où il aurait voulu être emporté sur un tapis magique? Qui dirigerait à présent les mouvements du Cid Campeador ? Tandis qu'il était tourmenté par ces pensées, il entendit un grand bruit d'acclamations, et il aperçut un homme qu'on élevait sur une sorte

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rie pavois, à la façon des anciens souverains des Francs : cet homme était Mafré. Boucanier, corsaire, pirate, qu'est-ce que Mafré n'avait pas été If II avait rassemblé les gens du Cid, livrés à Tembarras et à l'inquiétude d'une élection. Avec Taudace et la liberté qui le rendaient puissant sur tous les hommes, jointes à la science particulière qu'il possédait de son auditoire du moment, il avait prononcé quelques mots suivis du plus grand succès. Il s'était proposé pour successeur de Wolfgang et de Pierre. Ceux qui récemment l'avaient vu combattre, qui maintenant l'entendaient parler, étaient tous d'accord pour penser qu'aucun homme ne pouvait mieux que lui remplacer ces deux héros de la flibusterie .

Quand Saladin dit à Hafré, devenu capitaine du Cid Campeadar, son désir de se rendre au plus tôt à la Martinique, le nouveau chef des pirates lui répondit que ce désir s'accordait avec ses desseins. Les gens du Cid vou* laient aller tirer parti à la Martinique des dépouilles enlevées au navire anglais. Le matin du jour où l'on devait toucher à ces rivages si impatiemment attendus par Briolan, on fit à bord du navire pirate une cérémonie ton* chante. Pierre le Sombre et le blond Wolfgang, dans leurs habits de combat, leurs pistolets et leur poignard à la ceinture, leur sabre et leur hache d'abordage à leurs côtés, avaient été exposés pendant plusieurs jours dans la plus vaste chambre du vaisseau. Enfin le moment vint où il fallut se défaire de leurs corps, qu'on ne pouvait plus disputer à la corruption. C'est un des instincts païens de la nature de se révolter contre les morts, de ne point souffrir qu'ils attristent ses fêtes de leur effrayante

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immobilité. Eu les roDgeant d'une dent empoisonnée, elle force les vivants à leur chercher des retraites qui délivrent les bruits de Pair, la gaieté du jour, de leur silence et de leur terreur.

Un malin donc, tout l'équipage du Cid fut réuni par Mafré. Quatre marins soulevèrent le lit mortuaire où Pierre et Wolfgang étaient étendus, et portèrent ce lit sur le pont ; puis on alla chercher les boulets qu'on acoutume de suspendre aux pieds de ceux qu*on lance dans la mer. Le funèbre poids de fer fut attaché aux jambes des deux capitaines. Ces préparatifs achevés, deux pirates prirent avec recueillement d'abord le corps de Pierre le Sombre, puis le corps du blond Wolfgang, et les jetèrent l'un après l'autre dans l'Océan. Les flots, qu'éclairait alors un ciel beau, mais sans profusion de lumière, étaient teints de cette belle couleur verte qui est, on ne sait pourquoi, d'une si profonde mélancolie. Uo instant, les deux corps qu'on leur jetait: troublèrent leur calme, puis la mer reprit son mouvement paisible. Deux braves de plus reposaient dans le vaste cimetière d'où s'élève l'hymne éternel des vagues et des vents. Tous les visages gardèrent un instant, à bord du Cid CampeadoTy une expression songeuse ; puis ces âmes de marins, terribles et profondes, mais mobiles comme les vagues, ne tardèrent pas à faire disparaître toute trace de leur tristesse. Le Cid reprit sa physionomie accoutumée ; seul, Saladin, penché au bord du vaisseau, le regard attaché sur le point des mers à chaque instant plus éloigné de lui où s'étaient engloutis Pierre et Wolfgang, restait plongé dans une pieuse rêverie. Saladin était de ceux qui

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persistent, comme on Ta dit quelque part avec une grâce charmante, à se loger dans la tête V immortalité de Vâme; il se demandait si Pierre avait cessé de souffrir, s'il avait retrouvé les regards dont Téclat manquait à sa vie, si le blond Wolfgang était enfin satisfait dans la soif de Tidéal et de rinconnu. Mais bientôt Briolan fut tiré de ses pensées par un cri qui touche toujours sur les mers les poitrines humaines, quels que soient les sentiments quelles renferment, le cri de Terrée On apercevait les côtes de la Martinique .

On juge ce que cette vue fit éprouver à Saladin, qui, du secret qu'allaient lui révéler ces rivages, faisait dépendre sa destinée. Au bout de quelques instants, on découvrit le fort Saint-Pierre, grand bâtiment carré d'un aspect claustral et guerrier, battu éternellement des flots, qui un jour même y pratiquèrent une brèche où ils entrèrent en vainqueurs. Mafré fit hisser le pavillon français et se présenta hardiment à l'entrée du port. Aux officiers qui vinrent Tinterroger, il répondit qu'il était un corsaire venant de soutenir un combat pour Thonneur de la France avec UD vaisseau de la Grande-Bretagne. Le vaisseau démâté que le Cid traînait à sa remorque témoignait en faveur du capitaine et disposait les Français- de la Martinique, alors menacés par la mari ne anglaise, à lui faire un bon accueil. En temps de guerre, on est fort indulgent pour les braves; on ne s'inquiéta point si ceux-là étaient un peu plus pirates que corsaires ; ils arboraient le pavillon de France, ils venaient d'humilier le pavillon britannique, on ne leur en demanda pas davantage. Un officier dit à Mafré qu'il allait le conduire au gouverneur général des îles.

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— Quoi ! le gouverneur général des îles est ici? s'écria alors Saladin hors d'haleine ; il n> donc pas péri en route? il est donc arrivé, et il est'venu avec tout son équipage?

— Beaucoup de passagers du Fortuné, lui îut-il répondu, sont engloutis avec les embarcations qui les portaient ; mais un navire de commerce français est arrivé à temps pour recnieillîr, sur un canot près de sombrer, le duc et la duchesse de Lorédan,.et*..

Saladin n'en écouta pas davantage. 0 mon destin 1 se dit-il, ô Brigitte !

Nous Tavons dit en commençant cette histoire, Saladin, comme Jehan de Saintré, avait un corps merveilleusement apte à tous les exercices de chevalerie, mais dont la vigueur n'était pas celle d'un corps de muletier. Il y avait dans notre héros, ainsi que dans les chevaux de race, jointe à Timpétuosité et à Ténergie, cette délicatesse qui est nécessaire à rélégauce. Après Témotion qui venait de clore pour lui une attente pleine d'anxiété, un frisson parr>ourut tous ses membres ; sa tête devint lourde et

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embrasée ; ses yeux se fermèrent au monde visible pour s'ouvrir au monde occulte et fantastique des songeurs. La fièvre Tavait pris et Tentraînait daus son enfer.

Mafré fit transporter son ami dans une petite maison isolée, située auprès du couvent qui forme l'extrémité du fort Saint-Pierre. Les bruits dont les pirates remplissaient la ville ne parvenaient point à cette retraite. Là, Saladin, veillé tour à tour par Dranmor, Narille et quelquefois par le capitaine même du Cid Campeador, resta plusieurs jours dans le dédale peuplé de chimères où vous promènent les fièvres chaudes. Enfin, un soir il sentit le souffle d'un air délicieux, Tair qui venait des jardins du couvent, entrer par la fenêtre ouverte de sa chambre, et lui donner au front comme un baiser. Â partir de cet instant, il rentra dans la vie. 11 reconnut la belle figure de Dranmor, qui se tenait au pied de son lit, dans une de ses mystérieuses et immobiles attitudes. Il se souvint des mots et de leur valeur. Il parla, on lui répondit. Il avait reconquis son esprit.

Son cœur était toujours à Brigitte. Son plus impatient désir, c'était d'avoir avec Mafré un entretien un peu long sur le gouverneur général des îles. Mafré appartenait à cette race d'hommeTs dont fut Alexandre le Grand, roi de Macédoine, chez qui le goût de l'action n'empêche point le goût du discours. Il se plaisait à ces conversations sur toute chose qu'on a volontiers à cheval, par les chemins, vers le soir, alors que le ciel devient d'un beau rouge, que la campagne, dégagée du poids oppresseur du jour, prend je ne sais quoi de libre et de doux dont ou est tout charmé, qu'on se sent soudain la pensée vive et frai-

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i-lie, et qu OD aperçoit de loin les murs de la ville où vous attendent le repos et la gaieté du dernier repas. Enfin Mafré, comme beaucoup de sages , nombre de héros, tous les poètes, toutes les belles, trouvait une grande récréation à parler. Le jour donc où Saladin lui dit :

— Mais vous devez voir mon cousin le duc de Lorédan ? que devient-il ? comment vit-il? ({uel personnage fait-il en gouverneur?

Mafré, s'apercevant que Briolan était très en état de le comprendre, se recueillit un instant; puis, en homme qui savoure sa parole, voici ce qu'il répondit :

— L'homme, mon cher Saladin, est resté de nos jours la béte mystérieuse et formidable qu'il était il y a deux mille ans. Il est certaines natures qui, dans les villes de notre vieille Europe, retenues par toutes les entraves que les mœurs modernes mettent à T essor des grandes et primitives passions, semblent des natures raffinées et adoucies dont il serait insensé de comparer les vices aux instincts sauvages, effrénés, furieux, d'un Caligula ou d'un Commode. Eh bien! mon cher, ces natures-là ne sont que des monstres apaisés, dont le moindre changement de régime ou de climat peut réveiller les emportements. Avec sa voix qui cherchait toujours à flatter, sa bouche et ses yeux qui grimaçaient un éternel sourire, ses protectrices attitudes, votre cousin le duc de Lorédan vous semblait, n*est-ce pas ? appartenir à la nation qui peuple le Palais-Royal, Versailles et Trianon ? Vous n'auriez pas imaginé de voir en lui un grand du temps de Dioclétien. Or le duc de Lorédan est un de ces hommes

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marqués par le fer de Tacite et le fouet de Juvénal, qui sont possédés de la soif des bizarres et sanglants plaisirs. Voir un esclave disparaître sous la morsure des lamproies, en teignant de pourpre les ondes d'un vivier, voilà un des passe-temps qui seraient assurément les plus chers à votre cousin. Sous le ciel affable et modéré de Paris, entre les sofas, les éventails et les chinoiseries d'un salon, dans les allées soigneusement sablées d'un jardin à la française, on ne pouvait pas deviner ce quMI est devenu sous le ciel brusque et violent de ce pays-ci, entre les buttes des nègres et les hautes herbes peuplées de serpents des grandes prairies. Il s* est opéré en lui la plus étrange et la plus saisissante des métamorphoses. Vous Tavez connu laid, vous le retrouverez hideux. Le grand air a desséché et emporté le fard dont il se masquait. Toute, sa corruption est au jour et se montre dans une étendue d'horreur qu'on ne lui aurait point soupçonnée. Hier il a fait expirer sous le fouet une esclave enceinte. 11 est peu de ses repas qui ne soient ensanglantés. On prétend quMl traite sa femme...

Mais ici les yeux de Saladin prirent une telle expression d'angoisse et de courroux, que Mafré, qui avait déjà recueilli plus d'un indice du romanesque amour de Briolan pour sa cousine, s arrêta, craignant de produire sur l'esprit du malade quelque dangereux effet.

— Et il traite sa femme, et il traite ma cousine..., fit alors Saladin d'une voix haletante.

— Ha foi, reprit Mafré d'une voix légère et d'un visage indifférent, je vous ai fait de ce pauvre duc, en vous disant ce que je sais, un portrait assez noir pour que je

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n'aie pas besoin de vous le rendre plus noir encore, en vous disant ce que je ne sais pas. C'est par des gens de fort bas étage, et dont les discours ne m'inspirent aucune foi, que j'ai entendu parler des torts du duc de Lorédan envers sa femme. Ce qui est bien certain, c'est que la duchesse n'a point souffert dans ses attraits. Je l'ai aperçue hier au soir en chaise à porteurs. Jamais teinte plus vermeille et plus vif regard n'ont coloré et éclairé son digne et charmant visage.

Saladin ne put tirer de Mafré aucun autre détail sur l'objet de sa tendresse et de ses rêves. Le capitaine du Cid Campeador, laissant les matières philosophiques et morales pour aborder les sujets positifs, lui apprit que les gens du fort Saint-Pierre s'attendaient à être attaqués d'un instant à l'autre par les Anglais. L'équipage du Cid, fort mal en ce moment avec l'Angleterre, avait promis de prendre sa part des coups qu'on se baillerait dans cette occurrence. De là résultait que Mafré et tous ses hommes étaient accablés de caresses par le duc de Lorédan.

— Si vous aviez été en bon état de corps, mon cher Briolan, dit négligemment l'aventurier en terminant son discours, vous auriez assisté ce soir à un souper chez le gouverneur, qui doit faire pâlir, assure-t-on, les merveilles des repas antiques. Le fameux festin de Trinoalcion, auprès de celui-là, n'aura ni caprice ni grandeur. Au dessert,, on promet une surprise que n'aurait pas inventée, m'a dit le duc, même une imagination de pirate. Si cela est, ma foi, Héliogabale sera vaincu ; mais, ajouta Mafré avec un soupir mélancolique et un sceptique sou-

rire, je ne compte guère sur la nouveauté dans les inventions du duc de Lorédan. Quelques misérables nègres qu'on égorgera ou qui s'égorgeront, voilà tout ce que je m'attends à voir.

— Je suis fort content, dit Saladin, que ma santé ne me permette pas d'aller au souper de mon cousin ; il faudra bien, par exemple , qu'elle me permette d'aller au feu lorsqu'on entendra le canon des Anglais.

Le lendemain de cet entretien, fort avant dans l'aprèsmidi, aux environs de l'heure où se couche le soleil, Saladin était, comme d'habitude, dans son lit, quoique continuant à regagner sa santé. Il écoutait la voix des oiseaux qui chantaient dans le jardin du couvent, et savourait l'air déjà plus frais qui pénétrait jusqu'à son alcôve par sa fenêtre entr'ouverte, lorsque Narille et Mafré entrèrent dans sa chambre. Tous deux avaient le visage d^hommes qui sortent de ce chaos que fait la débauche dans la vie. On sentait que leurs fronts pâlis et brûlants avaient traversé sans être rafraîchis l'air que respirait avec délices Saladin. Toutefois, entre ces hommes, tous deux las des étreintes de l'orgie^ il y avait une grande différence. On voyait que dans le corps de Mafré la pensée n'était point lasse, qu'elle se tenait encore en son gîte, ardente et audacieuse comme une courtisane sur un lit de roses écrasées. Au lieu d'être éteint, le regard de ce vaillant convive n'était que plus enflammé. Chez Narille, au contraire, l'intelligence était encore plus épuisée, plus chancelante que le corps; l'œil que laissaient voir ses paupières rougies avait une expression incertaine et hébétée.

500 BRIOLAN. *

— Eh bien ! dit Saladin aux deux compagnons, comment s* est passé le banquet qui devait être si splendide? Avez-vous trouvé, Narille, qu'il n'était pas trop bourgeois? Avez-vous trouvé, Mafré, qu'il renfermait suffisamment de nouveauté ?

— Ma foi, répondit Mafré, le vin y était bon ; mais rinvention dii dessert était fort peu de chose.

— Peste! fit Narille, je ne sais pas ce qu'il faudrait montrer à Mafré pour qu'il daignât s'étonner. Satan n'est point venu danser au dessert, c'est vrai, mais que diable! nous avons eu un divertissement qu'on ne voit ni tous les jours ni toutes les nuits, sans compter cette fameuse scène, qui n'était point dans le programme, entre le duc et sa femme...

— Gomment ! s'écria Saladin, le duc avait-il eu la stupidité et l'insolence de faire assister ma cousine à un pareil repas? Malgré tout ce que vous m'aviez dit hier de lui, Mafré, la pensée qu'il pût commettre un tel crime ne m'était point venue un moment. Par là mordieu!...

— Allons, mon cher Briolan, interrompit Mafré, calmez-vous. Narille en ce moment voit autant de choses fabuleuses qu'en voyaient don Quichotte et Sancho Pança sur ce cheval de bois où ils se tenaient les yeux bandés au milieu d'un feu d'artifice. L'ivresse a mis un bandeau sur ses yeux et fait partir des fusées dans son cerveau. Je ne sais point, sur ma parole, ce qu'il veut dire. Peutêtre prend- il en ce moment dans sa pensée pour la duchesse quelqu'une des créatures que le duc de Lorédan, en hôte bien appris, avait jointes, dans son souper, aux

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bouteilles , pour que ses convives pussent jouir en même temps des deux grandes ivresses de ce monde.

Narille, dompté, comme d'habitude, par la parole de Mafré, le regardait avec des yeux pleins d'étonnement.

— Mafré, dit Saladin, il est quelque chose que vous me cachez.

— Non, sur mon âme! repartit Mafré avec un ion de franchise et d'insouciance. Tenez, Narille, partons; notre cher comte se porte assez bien ; mais nos discours Timportuneraient et le fatigueraient. C'est une sotte et mauvaise compagnie pour un malade que celle de deux hommes qui reviennent d'une orgie.

Hais celte fois Narille n'obéit point à la volonté de Mafré.

— Je suis las, dit-il, j'en conviens. Un homme de qualité peut avouer la lassitude qui lui vient d'un souper comme celui de cette nuit. Voici un petit canapé en joncs sur lequel je veux m' étendre et dormir. Je suis sûr que le sommeil ne sera point assez impertinent pour ne pas venir à mon appel, car je vais l'appeler.

--Voulez-vous vraiment dormir? fit Mafré, qui évidemment désirait emmener Narille, non point pour jouir de sa compagnie, mais pour dérober son bavardage à SaladJQ. Eh bien ! alors, dormez. Mieux vaut rêver tout bas et couché que de songer debout et tout haut comme vous êtes disposé à le faire.

Et, voyant que Narille s'installait sur'le canapé dans l'attitude d'un homme qui veut entrer en commerce avec les rêves, il quitta la chambre de Briolan. Le sommeil ne répondit point à l'appel de Narille. Tous les diables que

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renferment les bouteilles faisaieiit sabbat dshis la cenelle du pauvre marquis. Il se tournait, se retournait sur les nattes fraîches et flexibles où il avait étendu son corps plein d'une brûlante fatigue, comme s'il eût été couché sur le gril de saint Laurent. Saladin, de son côté, était inquiet, et soupçonnait Mafré de lui avoir caché quelque secret. Il entreprit donc de faire parler Narille, ce qui était chose facile, même pour un homme aussi peu rusé que notre héros.

Il s'était passé, en effet, au souper de la veille, une scène des plus étranges et des plus violentes entre le duc de Lorédan et sa femme. Voici, d'après Narille, ce que Briolan en apprit. La duchesse n'assistait point au souper, mais les femmes ne manquaient pas à la table du gouverneur. 11 y avait quelques mois, un corsaire français avait enlevé un vaisseau britannique qui transportait à Botany-Bay une cargaison de courtisanes. Il avait conduit à la Martinique ces belles persécutées, et les y avait établies dans une honnête maison comme celle que Mangione tenait à Camaldoli. Digne Mangione ! Boccacenous a conservé là un précieux nom. Les courtisanes étaient de hardies créatures à qui la vie d'aventures avait profité. Elles étaient digne.^ de fêter avec des pirates l'amour sans larmes et sans peur. Il y avait des vagues et du soleil'dans les caprices de leur cœur et dans les ardeurs de leur sang. Elles firent du souper du gouverneur une fête de la bonne déesse. Si les dieux païens ne sont point morts, comme le pensent quelques-uns, et si les bouches que ne parviendrait pas à purifier le charbon du prophète Isaîe, les bouches où chante réternelle allégresse des bn-

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veurs et des amoureux, peuvent encore parfois les évoquer, Baechus devait être couché au-dessus de celte orgie sur quelque nuée ardente faite des vapeurs du vin. II est certain, du reste, que les inspirations inhumaines du dieu des raisins et des tigres s'emparèrent du duc de Lorédan. ËD face de lui était une grande fille dont la robe à demi détachée laissait voir une épaule d'un rose lumineux d'où devaient sortir, comme elles sortent, suivant un ancien, des fleurs d*été, les voix provoquantes du plaisir. Cette beauté, (Ju'on avait surnommée Désordre, était la favorite du duc de Lorédan ; mais c'est par ceux qui ont la passion des jouets que les jouets sont brisés. Un premier caprice traversa l'esprit du duc de Lorédan.

— Désordre, dit-il, tu devrais danser.

Il y avait, suspendu au mur, à un trophée d'armes sauvages, un tambour indien à peu près semblable à ceux des danseuses bohèmes. Désordre le prit, et, le mettant tantôt au-dessus de sa tête, tantôt derrière son corsage, le frappant tantôt du revers de sa main et tantôt de son genou, elle se mit à danser une danse tellement ardente, faisant passer dans l'air qui l'entourait des frissons si embrasés, que saint Antoine les aurait sentis sous la bure de son capuchon rabattu.

—Désordre î s'écria le duc, sais-tu que tu as Tair d'une bacchante ? Tu me rappelles un tableau que j'adorais quand j'étais enfant, où Ton voit une grande et belle fille comme toi danser, en s'accompagnant du tambour, avec un tigre qui saute après elle. Morbleu î je serais curieux de voir cette image, qui me jetait dans d'étranges rêveries par ce qu'elle avait de féroce et de voluptueux, devenir

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une chose réelle. Le tigre seul me manque. Je vais le faire venir. Désordre, je veux que lu danses avec un tigre.

Si accoutumées que soient les courtisanes aux plus incroyables caprices, la fantaisie du gouverneur était tellement bizarre, que Désordre ne la prit pas d'abord au sérieux; mais un nègre fut chargé d'aller chercher le tigre, et, au bout de quelques instants, Ton vit entrer dans la salle du souper un Éthiopien à demi nu, tenant en laisse, comme un piqueur tient un lévrier, un énorme tigre à Téclatante, terrible et majestueuse fourrure, à Toeil étincelant de ce regard tyrannique, inquiet et jaloux des bétes sauvages.

— Désordre, dit le duc en montrant Tanimal à la courtisane, voilà ton danseur. Tu vas te mettre dans le fond de la salle, et faire sauter après toi ce compagnon des bacchantes, que Bambou (c'était le nom du nègre) tiendra toujours par le bout de sa chaîne.

A l'entrée du tigre, tous ks convives du duc de Lorédan, excepté Mafré et Dranmor, avaient laissé voir sur leurs visages empourprés par le vin une autre expression que celle de l'insouciance et du plaisir. Quant à Désordre, la pauvre créature commençait à trembler de tout son corps ; elle restait toute frémissante, ne se souvenant plus de ses danses, à l'endroit où elle s'élevait et retombait, il n'y avait qu'un instant, comme les perles d'une eau jaillissante dans une atmosphère lumineuse et parfumée.

— Désordre! cria le duc, m'entends-tu? Je veux que tu me donnes le divertissement d'une danse de bacchante.

Et il ordonna à un de ses nègres de la saisir, à un

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aulre, celui qui tenait le tigre, de pousser Tanimal sur elle. Alors une inspiration de désespoir et de terreur s'empara de la pauvre fille, et lui mit aux flancs cette arr deur, aux jambes cette agilité qui donnent une rapidité si merveilleuse à la fuite épouvantée du cerf. Elle se mit à courir droit devant elle, écartant ou .franchissant tout ce qui s'opposait à son passage ; elle sortit ainsi de la salle du festin, puis continua sa course à travers les galeries et les cours de Thôtel du gouverneur. Le duc Lorédan suivit la courtisane du pas et du regard dont le vainqueur dWrbelles, en celte nuit si funeste à la gloire de ses journées, suivit Clitus, qui allait mourir. Apercevant Désordre près de gagner la porte d'une cour, et partant de retrouver sa liberté, il cria de toutes les forces de sa voix, à des serviteurs que le bruit de cette scène avait mis sur pied, de barrer le passage à la fugitive. Quand Désordre se vit sur le point d'être saisie, elle se rejeta d'un bond dans la carrière fermée de toutes parts qu'elle venait de parcourir. Là, un instant, elle hésita; puis, menée ou plutôt emportée par une pensée étrange qui s'était tout à coup abattue sur cette tête perdue de terreur, elle se dirigea vers le corps de logis qu'habitait la duchesse de Lorédan.

Désordre connaissait Brigitte. Quand Mafré, dans le discours interrompu par sa prudence,, avait parlé à Saladin des torts du gouverneur envers la duchesse, il avait l'esprit occupé d'une scène qu'on venait de lui raconter, où Désordre jouait un grand rôle. Le duc de Lorédan, un soir, avait voulu forcer sa femme à souper avec lui et Désordre. Brigitte s'était trouvée un instaat commise avec

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la courtisane, dont elle n'avait pu sauver à son oreille l'accent insolent. Il y avait une rougeur qui n'avait pas été épargnée à son noble visage ; mais sa souffrance avait été de courte durée. D'un de ces regards d'archange que Raphaël a connus, à la fois si calme» et si indignés, si superbes et si candides, qui font trembler les dragons, elle avait chassé loin d'elle son indigne époux et le suppôt de débauche qu'il traînait avec lui. Quoique Désordre se fût retirée, la tête dressée, le dard entre les lèvres, en vipère irritée, la majesté de Brigitte l'avait frappée ; elle avait senti en son cœur la pointe du glaive céleste. Dans la situation de périls et d'épouvante où un monstrueux caprice la jetait, cette douce et imposante figure revint à son esprit, lui représentant la seule puissance protectrice et bienfaisante qu'elle pût invoquer en ce lieu de persécution et de malice ; elle courut à l'appartement de Brigitte. Chose naturelle dans une contrée où le corps et l'âme se refusent souvent à la vie pendant le jour, la duchesse passait sur un sofa, auprès d'une fenêtre ouverte, une nuit d'une sérénité, d'une mélancolie et d'une fraîcheur à faire pleurer des amoureux. Tout à coup elle vit une femme entrer dans sa chambre et tomber presque évanouie à ses pieds. Tandis qu'elle contemplait cette fename, reconnaissait Désordre, et se demandait en son esprit, traversé de pensers confus et rapides, qui amenait ainsi auprès d'elle, épouvantée, suppliante, celle qu'elle avait vue, il y avait quelques jours, enivrée de tant d'insolence, le duc et ceux qui le suivaient firent irruption dans Fasile où la courtisane s'était blottie. Pendant un moment, il y eut un étrange tableau : précédé de

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valets et de flambeaux, suivi de ses convives, possédés, comme lui, par Tivresse du vin, de la nuit, des discours sans pudeur, des pensées sans crainte, des actions sans frein, le duc de Lorédan se tenait, le regard fixe et embrasé, dans Tattitude d'un homme que tourmentent les fiiries du mauvais sommeil, à Tentrée du sanctuaire où respirait Tâme chaste, austère et bénie de Brigitte. Des têtes de débauchés et des têtes de courtisanes s'avançaient derrière la sienne, animées d'un sinistre délire. L'enfer envahissait un lieu consacré; mais il fut repoussé, et mieux, ma foi! qu'avec de Teau bénite.

Quel danger menaçait Désordre, c'est ce que ne pouvait pas deviner Brigitte ; mais elle comprit que la malheureuse créature venait chercher à ses pieds un refuge contre un caprice sanglant de son mari. Par un geste de souveraine, étendant sur ce front courbé sa belle main sévère et gracieuse, cette main faite pour des lèvres de héros dont rêvait si ardemment Briolan, elle s'écria :

— Monsieur le duc, j'entends que ma chambre soit pour cette femme un asile aussi inviolable qu'une église ! Retournez à votre festin, dont les monstrueuses folies n'auraient point dû venir jusqu'ici. En ce moment, votre présence et celle des gens qui vous accompagnent sont un outrage que je ne veux point supporter.

Toute la fierté des Briolan résonnait dans la voix de Brigitte. Il y avait sur ses joues le sang qui, aux heures du combat, gonflait les veines de Saladin. Le duc de Lorédan se retira tout tremblant, obéissant à cette puissance de bouclier enchanté qu'exerce sur les plus bizarres et les plus-impétueuses fureurs un courage noble, droit et

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simple ; mais quand, aprèt avoir lâché sa proie, il se fut retiré, avec ceux qu'il traînait après lui, dans la salle du festin, une colère effroyable s*empara de son âme. P^rmi les passions qui attisaient la flamme de ce courroux était un stupide orgueil de tyran qui se croit bravé. Il jura, en saisissant un verre qu'il brisa, que Désordre danserait avec un tigre, et que sa femme, mêlée aux courtisanes qui entouraient sa table en ce moment, serait forcée d^assister àce spectacle. Un convive exalta encore sa rage en lui disant qu il ne pourrait jamais faire eette violence à la duchesse. Il fit alors le serment de mettre à exécution son dessein, et prit jour pour obéir à ce serment. Ce jour était le lendemain de celui où Briolan apprenait de Narille tout ce que Ton sait à présent.

Ce que sentit Saladin pendant que Narille parlait, on le comprend. Il n'interrompit pas une seule fois son compagnon ; il ne voulait rien perdre de ce, récit, dont il suivait la marche étrange avec Tanxiété et Tardeur d'un chevalier qui suit les pas d'un fantôme. Quand Narille se tut, Briolan eut sur ses passions assez d'empire pour garder

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le silence; il ne dit pas uq seiil mot au marquis, que lo sommeil combla enfin de ses faveurs. Il avait rompu, lui, pour de longues heures avec le sommeil.

Après une nuit passée tout entière à accueillir et à repousser tour à tour les projets les plus violents, il se leva. La fièvre était encore dans tous ses membres, et, quand il mit le pied sur le parquet de sa chambre, il lui sembla * qu'il foulait le pont vacillant d'un navire : il faillit tomber; mais, par un effort d'une suprême énergie, il se maintint debout ; son visage avait une expression si guerrière, que Mafré, qui entra chez lui en ce moment, lui dit :

— Vous avez donc appris, mon cher comte, que le pavillon britannique est en vue du fort Saint- Pierre? Avec cette lente démarche et ce pâle visage que vous a faits la maladie, votre expression martiale vous donne Tair d'un Briolan, tué à Grécy, qui serait sorti de son tombeau pour se venger des Anglais.

— Quoi! s'écria Saladin, les Anglais sont près de. nous? Alors j'imagine que le gouverneur ne songe qu'à les repousser.

^ — Le gouverneur, reprit assez étourdiment Mafré, qui ignorait entièrement quelles pensées menaient l'esprit de Briolan, le gouverneur veut livrer encore un jour au plaisir. Le port est en ce moment rempli de vaisseaux étrangers auxquels nos ennemis vont donner le temps de sortir. Les premiers coups de canon ne seront certainement tirés que demain ; c'est en sortant de Torgie que nous irons à la bataille.

— Ah ! dit Saladin , il y aura une orgie ce soir ; eh bien I vous m'v verrez.

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— Vous! repartit Mafré. Vous voulez donc y jouer le rftle de spectre?

— Vous m'y verrez! répéta Briolan. Et, repoussant son compagnon qui voulait Tarréter, il sortit.

Il avait un conseil pris, celui d'enlever Brigitte à son indigne mari. La nuit qui allait venir devait voir cesser Tunion de la plus pure avec la plus souillée des créatures; mais, pour rendre sa cousine à la liberté, comment Saladin s'y prendrait-il? C'était ce qu'il ignorait. Notre héros pensa qu'avant tout il fallait s'assurer d'un vaisseau où il pût conduire celle qu'il était décidé à sauver de l'outrage et de la douleur. Il porta donc ses pas vers le port.

Le premier navire qui attira ses yeux fut un navire marchand sur lequel flottait le pavillon hollandais. Un grand mouvement régnait à bord de ce navire, qui faisait, comme tous les bâtiments du port, des préparatifs de départ. Assis au gaillard d'arrière, un homme fumait tranquillement, dont la figure sembla bien guerrière à Saladin pour une figure de trafiquant. En arrêtant son regard sur ce personnage, une idée le saisit, qu'il repoussa d'abord comme une illusion, puis qu'il fut bientôt forcé d'accueillir comme la plus certaine des réalités : l'homme qui fumait sur le pont du vaisseau hollandais était le capitaine Favonette.

Saladin courut vers le brave dont il croyait bien s'être séparé pour toujours. Franchissant d'un pied rapide l'escalier de bois qui joignait au port le bâtiment marchand, il fut en quelques instants dans les bras de l'ancien souverain caraïbe.

— Oui, c'est moi, dit Favonette, répondant aux ques-

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tioDs dont Brîolan Taccablait. Vous me retrouvez dans un équipage assez bourgeois pour un gentilhomme, un souverain et un guerrier. Je suis capitaine d'un navire marchand, et voici comme la chose est arrivée. Le grand Esprit, comme disait feu mon peuple (car tout mon peuple est décédé), ne nous favorisa pas, quand vous fûtes parti, dans la guerre contre les Grandes Bouches. Pendant que je souffrais du coup d'épée que m'a appliqué je ne sais comment le neveu de la Dentue, mon camp fut surpris, et, ma foi, presque toute la tribu fut détruite. Tout blessé que j'étais, je trouvai seul moyen, avec quatre ou cinq Caraïbes, de m'évader en canot par la grande route de la mer. Nous parvînmes à gagner une tle où nous aurions pu nous faire une vie assez agréable, car c'était u^e tle peuplée de gibier et déserte d'hommes ; mais les benêts qui s'étaient sauvés avec moi se laissèrent mourir les uns après les autres par regret de leurs huttes, de leurs femmes et de leurs enfants. Je régnais non plus sur des hommes, mais sur la nature, quand le vaisseau sur lequel vous me voyez vint toucher les rives où j'errais. Je reconnus le quartier-maître, vieux truand d'origine française, qui servait autrefois dans mon régiment, d'où il déserta pour aller se mettre «n Hollande dans les comptoirs. Quant au capitaine, on me dit qu'il s'était pendu ; mais je crois que c'était par les mains de son équipage et non par les siennes. On me proposa de le remplacer. J'ai été quelque peu pirate, de sorte que je m'entends assez bien à la mer, et nul des Hollandais ne savait comment se gouverne un vaisseau. Après avoir tué leur chef, car décidément ils l'avaient tué, ils se trou-

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vaient dans un embarras extrême; je vins humainement à leur secours. Je stipulai seulement qu'on me donnerait la moitié dans le produit de la cargaison, qui était de vin et de négresses, et je me mis à la tête des marauds. Je suis arrivé ici, où j'ai vendu au gouverneur mon eaude-vie et mes négresses; ce soir, à minuit, je pars. Je reconduirai mon navire non pas dans un port de Hollande, car là j'aurais peur d'être inquiété, mais à Dieppe ; puis, ma foi, je retournerai, je crois, à Favonette, vivre d'une façon conforme à mon rang. Maintenant j^ai de l'argent, et le ciel de l'Océan commence à m* ennuyer; je me sens depuis quelques mois un appétit enragé du ciel provençal.

— Écoutez, mon cher chevalier, fit brusquement Saladin, voulez-vous me rendre le plus grand de tous les services?

— J'ai toujours eu une épée, repartit Favonette, et pour le moment j'ai une bourse ; épée et bourse sont i votre disposition.

— Je reconnais bien votre âme de gentilhomme et de soldat. En trafiquant hollandais comme en souverain caraïbe, chevalier de Favonette, vous êtes toujours le même. Voici ce que j'attends de vous. Cette nuit, au moment où votre vaisseau sera sur le point de lever l'ancre, je remettrai entre vos mains une femme qui m'est chère comme mon honneur : que puis-je vous dire de plus? et je vous demanderai de conduire cette femme en France avec autant, ou, pour mieux dire, avec plus de respect que ne vous en inspirerait tout ce qu'il y a de plus grand, de plus puissant et de plus sacré en ce monde.

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— Soyez tranquille ; la femme qui vous iuléresse sera traitée dans mon vaisseau comme fut traité au château de mon père le cardinal Favonette; mais ne puis-je vous rendre un autre service que ce service insignifiant? La beauté que vous remettez à ma garde, vous Tenlevcz sans doute? C'est plaisir que de servir un ami dans un enlèvement.

Ainsi encouragé par Favonette, Briolan dit tous ses tourments. Il avoua au capitaine T incertitude dans laquelle il était encore sur les moyens à prendre pour mener à bien sa ferme résolution.

— Laissez-moi, mon cher comte, s'écria impétueusement l'ancien capitaine de grenadiers, me charger de votre enlèvement. J'ai enlevé des abbesses en Italie. J'ai pour ces sortes d'entreprises une méthode infaillible et simple -comme tout ce qui est bon. Justement j'ai encore deux négresses et trois barriques d'eau-de*vie à livrer au gouverneur. J'irai lui porter ces marchandises ce soir, à onze heures. En ce moment, soyez sous les murs de la maison, et, quand je vous crierai d'entrer, entrez avec conGance; votre affaire sera en bon train.

A r heure indiquée par Favonette, Saladin était sous les mues du bâtiment que le duc de Lorédan habitait. A TépoqUe où M. de Lorédan était gouverneur des lies, le lo^s des côtes de l'Océan, résidence des gouverneurs, avait été détruit par une célèbre tempête. On avait construit à la hâte, pour recevoir le duc, un vaste édifice dont presque toutes les cloisons étaient aussi légères que les murailles d'un carbet caraïbe.

Par une des plus belles nuits où le ciel des lies ait ce-

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lébré jamais ses fêtes sidérales, Saladin,, un manteau sur les yeux et à son côté la compagne de sa vie, Tamie de son cœur et de son bras, son épée, Saiadin se promenait ^us les murs de Tliôtel Lorédan. Au bout de quelques minutes de promenade, il vil arriver Favonette, escorté de quatre matelots qui portaient à bras les tonnes d'eau-devie et faisaient marcher devant eux, enveloppées dans des voiles blancs et rouges, comme des chevaux de course dans leurs couvertures, les deux négresses. Le capitaine lui fit comprendre par un mouvement de tête qu'il Tavait reconnu.

Saiadin attendit alors, à la fois plein d'anxiété et d'énergie, ce qui allait se passer. L'eau-de-vie et les femmes qu'amenait Favonette arrivaient à temps pour Torgie qui allait commencer. Saiadin vit Mafré, Dranmor, Narille et tous les convives du gouverneur franchir tour à tour le seuil de sa maison. Une iuquiétude passionnée fit bouillonner tout le sang de ses veines, comme le vent d'orage fait bouillonner les flots de la mer. En cet instant de sa vie plein d'imprévu, de danger, d'effroi et de mystère comme le rêve, tout n'était plus que mouvements désordonnés dans son esprit, quand une terrible et suprême crise vint l'obliger à régler, pour les mener à une action décisive, les forces de son âme.

Un tourbillon de flammes que rien n'avait annoncé sortit tout à coup comme d'un gouffre infernal de l'hôtel du gouverneur, enveloppant d'une clarté brûlante l'endroit tout à l'heure plein d'ombre où se tenait Saiadin, et la voix de Favonette cria :

— Entrez, comte, voici le moment.

Je souhaite à tous ceux qui aiment d'aller sauver leurs maîtresses à travers des murailles enflammées ce qu'éprouva Saladin quand il se précipita dans cette fournaise, c'est le divin secret de l'héroïsme et de l'amour. Toute la partie de l'hôtel du gouverneur qu'occupaient les appartements du duc où le souper devait avoir lieu était dévorée par un incendie. Cet incendie, Favonette l'avait allumé en quelques secondes, grâce aux tonnes d'eau-devie qu'il apportait. Séparé du logis qui brûlait par une cour, le logis de la duchesse était encore intact. Seulement il était baigné par les flammes voisines d'une lueur d'un rose éclatant, semblable à celle dont le ciel est baigné par le soleil du matin.

Saladin, guidé par Favonette, qu'il avait rencontré sur le seuil de la demeure embrasée, se dirigea vers les appartements de sa cousine. Brigitte tenait entre ses mains un petit poignard façonné en crucifix, comme les poignards espagnols. Je ne sais point ce qu'elle allait faire dn cette arme, mais elle avsut les yeux ardents, le visage pâle. Quand l'incendie vint rougir sa vitre, elle était sous le coup de la menace que le duc voulait accomplir contre die. Une esclave sortait de sa chambre, qui lui avait annoncé que, de gré ou de force, elle assisterait au sou* per de son mari. On devine si elle suivit Saladin. A minuit, le comte de Briolan et sa cousine étaient sur le vaisseau de Favonette. Le capitaine faisait tout préparer pour gagner le large le plus promptement possible. Saladin et Brigitte, dans la précipitation et les angoisses de l'action qu'ils venaient d'accomplir, ne s'étaient pour ainsi dire point parlé. Leurs deux âmes, emportées parla

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même passion, avaient bien certainement fait un ardent et rapide échange de pensées, mais leurs deux bouches étaient restées silencieuses. Â l'instant où le vaisseau s'ébranla pour s'éloigner des côtes :

— Un moment ! s'écria Saladin ; je suis obligé, moi, de rester sur ces rives, car, dans quelques heures, les boulets anglais y pleuvront.

Et il fit un mouvement pour s'éloigner de Brigitte, qui était à ses côtés. La duchesse sentit son corps trembler et son cœur défaillir. Elle fut sur le point de se jeter comme un enfant au cou de son protecteur; mais sa grave et austère humeur l'emporta sur ce mouvement passionné. Quand Saladin, qui devina sa douleur, lui eut dit : — Il le faut, ma cousine ; j'ai pourvu à votre sûreté, maintenant je dois pourvoir à mon honneur, — elle se tut. Seulement, elle tendit à Briolan, qui s'inclina et se découvrit, cette main... Ici, qae chacun pense à la main où il voudrait poser sa bouche.

Notre pauvre héros la sentit sur ses lèvres, cette main à laquelle il avait tant pensé, cette main qui l'avait jeté dans toutes ses aventures, le jour, on s'en souvient, où elle lui apparut parée d'une bague de rubis. Du reste, il avait enfin rencontré le bonheur. Je sais des joies plus brûlantes, mais je n'en sais point de plus tendre, de plus sacrée, d'une plus mystérieuse et plus divine profondeur, que celle de baiser une main qu'on aime et qui répond à votre baiser.

BHIOLAÎN. r,i7

Quelques mois après renlèvement de Brigitte, Saladin revenait en France, le cœur livré aux plus doux et aux plus ardents espoirs qui aient jamais enchanté un cœur. Le duc de Lorédan était mort, non point d'une balle anglaise, mais des transports de colère que la fuite de sa femme lui avaient causés. Rien ne s'opposait à ce que Saladin, devenu un des plus riches gentilshommes de l'Europe, grâce à lord Windsay, n'unît pour toujours ses desiins à ceux de Brigitte. Briolan croyait au mariage. Une femme, des enfants et un château, rien ne peut mieux remplir ta seconde partie d'une vie livrée dans sa première moitié aux voyages et aux combats.

Favonette avait promis à Saladin qu'il lui laisserait, à Dieppe, un mot où il lui rendrait compte de sa traversée. Saladiu trouva en effet, dès qu'il eut mis le pied dans le port français, la lettre que lui adressait Tancien capitaine de grenadiers. Cette lettre, écrite sur du gros papier, renfermait un petit billet que Briolan, par un instinct irrésistible, ouvrit et lut tout d'abord. Ce billet contenait cette ligne unique :

« Adieu, mon ami, je vous aime. »

Voici maintenant ce que Favonette écrivait :

518 BRIOLAN.

« Mon cher comte,

a Je suis obligé de vous annoncer quelque chose de bien triste, dont j'ai, ma foi, le cœur navré. Madame votre cou* sine est morte pendant la traversée. Dans Tétat où Tavait mise tout ce que vous savez, la pauvre femme ne pouvait point supporter la mer. Dès les premiers jours de notre voyage, elle a succombé. J'étais auprès d'elle dans ses derniers moments. Elle m'a demandé de quoi vous écrire le billet ci-inclus, que j'ai soigneusement cacheté. En mourant, elle a prononcé votre liom. Mon cher comte, vous allez avoir un terrible chagrin. Moi-même j'ai senti de cette mort-là une peine que je n'aurais cru aucune mort capable de me causer. Madame votre cousine avait un regard et des mots qui vous pénétraient jusqu'au fond de l'âme. Je n'ai pas pu me décider à jeter son corps dans la mer. On a trouvé un moyen de le conserver. En arrivant à Dieppe, je l'ai fait enterrer dans un endroit du cimetière qu'on vous indiquera. 11 est sous un arbre et dans de la terre. J'ai pensé que vous aimeriez mieux cela. Adieu, mon cher comte, vous avez plus besoin de courage à présent qu'au temps où nous étions ensemble chez les Caraïbes.

(( Chevalier de Favonette. ))

Ce qu'éprouva Saladiu, il est bien peu d'hommes qui ne le sachent ou ne doivent le savoir. C'est le grand secret de douleur que nous sommes presque tous destinés à connaître dans notre vie, secret ingrat qui ne répand

BRIOLAN. 519

pas de clarté nouvelle sur nos jours, mais leur retire, au contraire, tout ce qu'ils avaient de douce et profonde lumière.

Le comte Saladin de Briolan se fit chevalier de Malte. 11 mourut, comme sa cousine, à bord d'un vaisseau, où une fièvre d'espèce incertaine et de marche inconnue remporta dans sa jeunesse, un an après son grand chagrin ; mais, comme celles de sa cousine, ses dépouilles ne furent point rapportées sur le rivage français : on les jeta aux flots. Dans cette vaste tombe marine qu'il avait si souvent contemplée avec mélancolie, son corps alla rejoindre les corps de Mafré et de Dranmor, car ces deux aventuriers périrent dans un naufrage d'où le destin sauva Narille. Narille et Favonette vécurent longtemps.

Saladin était de ceux dont la mort est éprise. C'est bien certain ce qu'on dit, que la mort aime les beaux et les jeunes. La destinée de notre héros fut tout à fait une destinée humaine. L'or lui devint inutile quand il tomba dans sa bourse. Quand sa maîtresse lui dit : <( Je faime, » le trépas faucha son amour. Son pauvre amour! l'histoire en fut bien courte ; mais les grandes amours ne sont pas celles qui ont les plus longues histoires.

Le grand défaut d'Houdéisse, c'est de ne point distinguer bien nettement son existence de ses rêves. Il est déjà parvenu à Tâge oîi Ton doit quitter, pour le commevce avec les êtres réels, le doux commerce des fantômes, et il est encore comme les enfants. Si vous lui avez parlé hier au soir de la princesse Gracieuse, il vous dira peutêtre ce matin qu'en vous quittant il a passé la nuit avec elle chez l'ambassadeur de Naples. 11 nous a soutenu dernièrement qu'il avait élevé des licornes, et je lui ai connu un grand perroquet vert dont il affirmait tenir chaque jour une sentence ou un bon mot.

Il y a deux ans, la veille de son départ pour Murcie,

il était assis, je le vois encore, sur la cheminée de Tyvarlan, cette grande cheminée qui ne porta jamais autre chose qu'une paire de babouches en maroquin rouge. Nous étions presque tous reunis, mais la conversation languissait un peu. La séparation des voyages comme celle de la mort peut être prise de deux façons. On peut la regarder comme une très-bonne occasion pour parler beaucoup, ou comme une excellente occasion pour se taire ; c'est cette seconde manière de voir qui semblait vouloir dominer chez nous. Houdéisse n'est pas élégiaque. «c Le ciel de Murcie me rendra~t-il la santé? Chers compagnons, vous reverrai-je ? Et de vous-mêmes, pendant mon absence, que décidera le destin? En te donnant la fièvre pour maigrir, comme lord Byron, te tueras-tu, mon gros Nardy ? et toi, Tyvarlan le querelleur, recevras-tu un coup d'épée ou une balle? » Voilà ce qu'il aurait pu dire avec des soupirs et des regards attendris. II s'écria •tout à coup, comme un homme auquel les médecins n'auraient ordonné aucun voyage, dont h vie ne serait pas sur le point d'être changée, mais qui, iien loin de là, devrait revoir et le lendemain et les Jours suivants les figures qu'il aurait à l'heure même sous les yeux, il s'écria tout à coup : a Ah çà! est-ce que personne d'entre vous n'a rencontré l'hiver dernier le comte de Rochefée? C'est bien l'être le plus accompli que j'aie jamais connu; et puis son histoire est si merveilleuse I »

— Houdéisse, lui dit Tyvarlan, si tu as envie de discourir sur M. de Rochefée, passe-toi cette fantaisie; le nom de ton héros ne nous rappelle rien, mais ce n'est pas une raison pour que ton récit ne nous amuse pas,

LE ROI ARTfHUR. 525

et d'ailleurs, s* il t* amuse toi-même, ce sera déjà beaucoup.

— Si mon héros ne vous rappelle rien, reprit Houdéisse, cela prouve que vous trouvez moyen de vivre à Paris, comme MM. de Keroven et deKerleuc, mes cousins, vivent en Bretagne, ne sachant rien que ce qui se fait et se dit entre vous. Encore étes-vous plus coupables que mes parents, car eux au moins s'enterrent au milieu de fusils, de couteaux de chasse, de cors, enfin d'objets honnêtes et connus, tandis que vous passez votre existence entre de grandes pipes, des vases extravagants, des livres qui ont Tair de grimoires et de vieux tableaux où je vois moins clair que dans les plaques des cheminées du château d'Houdéîsse, enfin parmi une foule d'objets incroyables, absurdes et aussi indignes de chrétiens que de gentilshommes. Cela dit, je reviens au comte de Rochefée. Si vous aviez été là où était votre place, cVsl-à-dire dans cette société respectable et sensée qui continue autant qu'elle le peut, au milieu du débordement des idées nouvelles, la tradition de la société ancienne, M. de Rochefée serait connu de vous. C'était au commencement de Thiver dernier, un jeune homme établi dans le monde par les meilleurs et les plus brillants débuts qu'on ait vus jamais! Il était parfaitement beau, et d'une de ces beautés utiles qui gagnent toutes les âmes à ceux qu'elles parent . de leur éclat. Ses grands yeux d'un bleu clair étaient doux et francs. Le courage et la bonté respiraient sur sa bouche. Sa chevelure était une de ces chevelures lumineusement blondes qui font auréole autour du front, et sa grande taille mince et souple avait quelque chose de

céleste et de guerrier comme celle de Tarchange Saint- Michel. On le disait très-bien né, et ses amis affirmaient qu'il était fort brave. Il parlait peu, mais n'exprimait jamais que des pensées élevées et des sentiments généreux. On ne lui connaissait aucune passion flétrissante ni aucune liaison scandaleuse. Le seul reproche qu'on lui adressât était un peu d'exaltation chevaleresque, mais encore s'accordait-on à dire que cette exaltation ne s'exprimait jamais d'une façon indiscrète.

M. de Rochefée me plaisait infiniment, mais le hasard ne m'avait point rapproché de lui, quand un soir, chez la comtesse de Toraldy, la marquise de Séloncey nous présenta officiellement l'un à l'autre. La maison de madame de Toraldy n'était point des plus divertissantes ce soir-là. On y faisait une assez médiocre musique, et cette musique servait de prétexte à reléguer tous les hommes dans des embrasures de portes où ils s'entassaient pour ne voir que des turbans, des plumes et des boucles de cheveux. Après être restés quelque temps à causer, M. de Rochefée et moi, dans la plus gênante des positions, les épaules resserrées, les coudes rentrés en dedans, les pieds appuyés au sol par leurs pointes, l'idée nous vint en même temps à tous deux d'aller chercher un peu de lil)erté ei d'espace dans un petit boudoir bleu tendre, éclairé par un demijour, une de ces attrayantes retraites des salons aussi chères à la rêverie que les retraites même des bois. Au fond de ce charmant asile, les accents qui tout à l'heure dispersaient nos pensées se transformèrent en sons vagues et lointains qui les ralliaient doucement. Je m'aperçus que je plaisais à M. de Rochefée tout comme il me

LE ROi ARTHUR. 525

plâisah. Au bout d'un quart d'heure, une véritable inti« mité s'établissait entre nous.

Je remarquai que le comte, dont la mise était du reste des plus simples, portait à sa cravate une épingle à laquelle était monté un médaillon d'une forme singulière. Je regardai ce médaillon avec soin, un pinceau d'une incroyable délicatesse y avait représenté une tête de jeune fille.

— Quelle est cette charmante figure? m'écriai-je, jamais je n'ai vu une expression d'ingénuité si frappante et si vraie que celle dont est paré ce joli visage. Les têtes de Greuze lui-même ne sont auprès de celle-ci qu« des peintures épaisses et sans grâce. Cette bouche est fraîche comme le matin. Ces yeux bleus comme un ciel printanier. Quelle âme confiante et pure devait errer dans ce regard et sur ces lèvres?

— Hélas! répondit M. de Rochefée, mademoiselle Esther de Trenmoêl avait bien reçu en effet une des âmes les plus pures et les plus confiantes qui se soient abattues jamais du ciel sur cette terre; mais elle ne fut pas assez confiante encore cependant pour rompre l'enchantement dont je gémis.

Vous savez qu'aux révélations les plus inattendues, aux plus bizarres confidences, mes traits n'ont exprimé jamais d^étonnement ni d'ironie. Tous les gens qui poursuivent d'impossibles amours et des rêves étranges sentent pour moi une sympathie mystérieuse. Le comte de Rochefée, voyant qu'à son mot d'enchantement il n'avait paru sur ma figure qu'une expression de curiosité douce et sans moquerie , s'écria en me prenant la main :

— Ah! tenez, vous êtes jusqu'à ce jour le seul être

que j'aie senti dès mes premières paroles prêt à me croire d'une façon complète. Aussi je suis attiré vers vous par un sentiment de confiance sans réserve que je n'avais pas encore éprouvé. Après ce que vous allez entendre, tout autre que vous rentrerait dans le salon et s'en irait dire: «Je viens de causer avec un fou. » Mais vous, j'en sais convaincu, vous recevrez gravement ma confidence et vous l'emporterez au fond de votre esprit dans un sérieux recueillement. Vous croyez être assis à côté du comte de Rochefée, sachez que la maison de Rocbefée n'existe pas, et que cependant celui qui vous parle n'est pas un avenurier, mai» appartient au contraire à un rang près duquel est bien humble le rang qu'il a pris. Tous ces noms qui sonnent pour vous comme des cymbales et font passer devant vos yeux, dans une sorte d'éblouissement magique, des dames sur des palefrois, des bannières blasonnées, des Maures emportés par des cavales, des varlets, des nains, des hérauts d'armes, tous ces noms qu'on ne peut se lasser de redire, les Salvaing, les Timur, les Montfort^ les Penhoet, s'effacent devant le nom qui m'appartient. Je suis non point la fleur, mais la tige même de la chevalerie. Je suis plus que Roland et plus que Charlemagne. Je suis le roi de la table ronde, je suis Arthur de Bretagne. Vous savez que toujours des puissances mystérieuses se sont intéressées aux héros et ont tftché de les soustraire à la mort. Aux temps antiques on les transportait dans les étoiles; aux temps modernes les étoiles ne les reçoivent plus, mais des esprits compatissants veillent encore sur eux et les cachent dans des grottes profondes ou dans des îles vertes. Là, au mur-

LE ROI ARTUUR. 327

mure du vent dans les bruyères ou sur les eaux, ils dorment jusqu'à rinstant où, soit pour uoe année, soit pour des siècles, des combinaisons du destin leur permettent de revenir sur la terre. Hpn sommeil, à moi, est interrompu tous les cent ans, et chaque fois que je me réveille, un an m'est donné pour recouvrer dans ce monde la place que j'y ai perdue. Si je puis rencontrer jamais une femme noble, jeune et belle qui m'aime avec assez de foi pour ne point s'étonner, nepoint s' écrier: Vous êtes fou, quand je lui dira^ : <( Je suis le roi Arthur, j> mon royaume me sera rendu, et on y verra renaître avec moi les temps évanouis de la chevalerie.

Mais cette femme, je désespère maintenant de la trouver. Cent ans après le jour où commença mon premier sommeil, il n'y avait déjà plus dans le monde assez de foi pour que la condition mise au rétablissement de ma gloire pût s'accomplir. Je m'adressai aux jeunes filles qui avaient le plus d'innocence au front, le plus de naïveté dans les yeux, les plus candides paroles sur la bouche, et toutes se prirent à sourire ou s'écartèrent de moi avec frayeur comme d un insensé, quand je leur dis ! « Je «uis le roi Arthur. » Aussitôt qu'une femme a douté de moi, l'amour que je ressentais pour elle s'envole et fait place à une déchirante tristesse ; j'attends donc avec an<goisse et je retarde sans cesse l'instant de mon for^ midable aveu. Je tâche d'amener, peu à peu, par une série d'épreuves, celle que j'ai choisie, au moment où rien de moi ne l'étonnera plus, et toujours mon espoir I est trompé, presque toutes les beautés trouvent bon que je mette l'épée au poing, parce que leurs yeux n'ont point

paru assez grands ou leur bouche assez miguonne ; quelques-unes même s'accommodent de me voir porter leurs couleurs; mais il n*en est aucune qui ne se révolte à ces paroles décisives : « Je suis le roi Arthur. » Mademoiselle Esther de Trenmoël, ainsi que vous pouvez le voir à sa coiffure, vivait environ vers le milieu du dix-septième siècle. C'était la pensionnaire à la fois la plus romanesque et la plus honnête du couveni de Selmeville, un vieux couvent avec un parc aux arbres séculaires, bordé par les eaux de la Seine, dans une des plus belles contrées de la Normandie. Elle avait lu les exploits d'Amadis et ceux d'Esplandian ; elle voyait un géant dans tous les grands arbres qui se dressaient le soir au bout du jardin, une fée dans toutes les colonnes de vapeur qui sortaient le matin des ondes de la Seine. Elle m'accordait des rendezvous dans le parc, et je Taimais autant qu'il soit possible d'aimer* Il n'y avait point dans mon cœur un élan auquel un élan de son cœur ne répondît. Nous parlions de la chevalerie avec la même passion ; qu'un palefroi parut soudain, et elle était prête à s'élancer derrière moi sur sa croupe, serrant de ses petites mains blanches mon corselet d*acier. Enfin un jour arriva où, m'agenouillant devant elle, j'osai lui dire : « Eh bien ! soyez la compagne du prince des chevaliers, je suis le roi Arthur. » Je vis alors combien sont attachées à la terre les âmes même que soulèvent le plus souvent les ailes des songes. Ces yeux charmants oti brilla tant de confiant enthousiasme, laissèrent voir une expression d'effroi. Elle retira de mes mains sa main où venait de s'imprimer ma bouche, et ç'enfuit dans une allée profonde où je I9 suivis d'un re-

gard dl^solé. J'ai appelé un géuie de mes amis, qui d'habitude voyage sous les eaux où il trouve dans les coquillages des couleurs d'un merveilleux éclat, dont il se sert pouriixer ensuite, soit sur des feuilles d'ivoire, soit sur des écorces de bouleau, les figures de ses rêves, et je lui ai demandé de me faire le portrait de mademoiselle de Treamoêl. Il s'est blotti un matin dans les roseaux pendant qu'elle rêvait au bord de la Seine, et il a fait, sur cet émail qu'a. monté le gnome qui travaille aux parures de la fée Urgande, la peinture que vous voyez. Je porte toujours cette peinture sur moi, afin qu'elle me sauve de l'amertume des déceptions en me mettant en garde contre la folie des espérances. S'il n'y a pas eu, sous ce front si blanc, dans ces yeux d'un bleu si tendre^ dans toute cette créature idéale, qui eût posé son pied sans le faire crouler sur le seuil du palais des Songes ; s'il n.'y a pas eu la foi enthousiaste que je cherchais, je dois renoncer à ma poursuite. Les eondiUons du sort sont dériaoïras. Il m'est imposé une de ces tâches impossibles à remplir que les esprits malfaisants inventent pour la torture des âmes. —

Après un instant dé silence, M. de Rochefée reprit : —Vous comprenez qu'au dernier siècle je n'ai même point été tepté de recommencer mes expériences. Les cheveux poudrés, les joues fardées, les yeux aux coins marqués par des mouches n'appelaient point sur mes lèvres Taveu que vous savez. Je passai sans amour mon année d oxis" tence ; après un séjour de quelques mois à Paris et à Versailles, j'allai m'établir dans un vieux manoir de Bretagne où je fis la guerre aux loups. Oii est moins léger

aujourd'hui qu'où ne l'était il y a cent ans, mais on est peut-être encore moins candide, et les croyances chevaleresques, à coup sûr, n'étaient pas alors aussi mortellement frappées qu'aujourd'hui. Depuis que je reviens sur cette terre, j'ai toujours vu Tépée qui jadis faisait, pour ainsi dire, partie du corps même d'un gentilhomme, s'amoindrir et diminuer comme un membre malade; maiutenant elle a tout à fait disparu. Quand, sortant de mon sommeil séculaire, je me suis réveillé, pour la première fois, au bal chez le duc de Gaffre, il m'a semblé qu'un génie dans une fantaisie grotesque avait organisé pour se divertir un ballet de tabellions.

Je ne crois donc pas qu'il y ait rien à entreprendre pour moi dans votre société telle qu'elle existe; mais, je l'avoue, je viens d'éprouver une joie bien inattendue et bien vive en rencontrant un homme dépourvu de ces sots ou méchants sentiments d'effroi, de surprise et d'ironie qui jusqu'à présent ont fait mon malheur. —

A mon tour, je pressai la main du comte de Rochefée en attachant sur lui un regard de reconnaiss^'ce. Car, j'en conviens très-volontiers, sa confidence me flattait et les paroles qui la terminaient m'allaient au cœur. Vous savez que jamais je n'ai dit d'une chose : cr Elle est folle, ni elle est impossible. » Il n'y a point de siècle où quelqu'un n'ait conversé avec un mort. Il n'est pas de nuit où sous les crânes les plus épais il ne se passe une plus étrange comédie que celle du Dante. Savez-vous pourquoi la mer remplit d'un charme magnétique ceux qui vienneot s'asseoir sur ses rives? et pourquoi ces fleurs que cueillait Ophélia, ces fleurs qu'on appelle des doigts de mort, por-

LE ROI ARTnUft. 551

tent ceux qui les coatemplent à pleurer? Le mystère est partout, dans leû yeux des femmes, dans la chevelure des arbres, dans le reflet de l'eau. Pour ma part, peosai-je, quand je fiis sorti de chez madame de Toraldy, en descendant sur les quais, le long de la Seine, que j'entendais frissonner dans Tombre sous son voile de vapeurs humides ; pour ma part, je ne vois rien qui s'oppose à ce que le comte de Rochefée soit en effet le roi Arthur.

. — Certes, poursuivit Houdéisse, des gens qui n'ont pas connu le comte de Rochefée peuvent très-bien n'avoir jamais entendu parler de la princesse de Saffy. Sachez donc que la princesse de Saffy est fille du marquis de Talère, et que le marquis de Talère est de toute l'émigration le gentilhomme qui a eu la plus étrange destinée. Après avoir fait quelque temps la guerre sur le Rhin avec le prince de Condé, H. de Talère se rendit en Angleterre et entra au service de la compagnie des Indes; c'était un homme d'une extrême hardiesse et d'une admirable beauté. Envoyé contre je ne sais quelle nation voisine de Tempire des Hogols, il plut à la fille du roi qu'il avait

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vaincu, la reçut pour femme et emmena avec elle une dot' composée de plus gros diamants que ceux qui sont renfermés dans les cassettes des souverains de TËurope. Tous les Nababs de la compagnie des Indes furent éclipsés par le marquis français. Il se fit construire, sur les rives du Gange, à quelques lieues de Calcutta, un palais où une péri eût été heureuse de donner des fêtes. Ce palais exisjte encore, et quelques voyageurs qui Font visité m'ont dit qu'un de ses plus grands charmes, c'était le bizarre mélange qu'il offrait partout des souvenirs féodaux avec la pensée orientale. Ainsi Técusson des Talére, cet écusson de gueules, à la croix d'hermine que supportent deux chevaliers bannerets armés de toutes pièces, et qu'entoure cette vieille devise bretonne : Gric à Tolère, brille au-dessus d'un portail semblable à celui d'une pagode. Dans une immense galerie qui donne sur le Gange et dont les voûtes sont marquées de signes symboliques, tous les portraits des Talère sont réunis. Le jour enflammé du ciel indien, que laissent entrer des fenêtres garnies d*une mousseline mouchetée d'or, va frapper de sombres visages de guerriers droits et farouches dans leurs armures ou de cardinaux inclinés et pensifs, sous la pourpre foncée de leurs barrettes. Le dernier des Talère s'était fait peindre dans un costume asiatique, avec un poignard comme celui d'Orosmane à sa ceinture, sur sa tête une aigrette formée du plumage diamanté du paon, et à ses pieds des babouches semées d'arabesques d'or; en cet équipage, il regardait le premier de ses ancêtres placé juste vis-à-vis de lui en habit de croisé. Ce iiit dans ce palais, si rempli de pensées diverses et

bigarrées, que naquirent deux enfants, dont l*un est le marquis de Talère actuel, etPautrela princesse de Saffy. Raoul, c'est le nom que portaient depuis des siècles les aînés des Talère, et Hirkah, c'est le nom que voulut donner à sa fille rindienne qui était entrée dans cette famille de preux, devinrent tous deux en grandissant de la plus surprenante beauté. Il y a cinq ans à peu près, M. de Talère, qui avait perdu sa femme, les conduisit à Paris, où lui-même mourut au bout de quelques mois. Raoul prit du service dans la marine, et Hirkah épousa le vieux prince de Saffy, de cette antique maison de Saffy, entée sur celle de Mélagènes, qui, après les guerres de Charles VIII en Italie, créa les premiers jardins français où Ton ait vu des caisses d'orangers.

Tavais déjà rencontré souvent, partant souvent admiré la princesse de Saffy ; et il me sembla pourtant la voir pour la première fois, tant elle brillait d'un éclat extraordinaire, le jour où elle fit sa rentrée dans le monde, dont elle s'était tenue éloignée trois ans après la mort de son mari. C'était chez la duchesse de Pemezan. Elle présentait dans sa personne le bizarre et charmant assemblage qu'offrait le palais de son père. Vous avez tous dans vos portraits de famille quelque bisaïeule ou quelque grand'tante peinte en chasseresse avec une peau de tigre sur les épaules et des cheveux à la Fontange ou à la Pompadour. La princesse de Saffy avait dans le dessin et l'expression même de ses traits le contraste que ces beautés des anciens temps présentent dans leurs costumes. Son nez, mince et uji peu recourbé, était celui de la race franque; ses yeux, qui ouvraient sous de longs cils noirs

leurs profondeurs d'azur, avaient l'expression extatique et sauvage des regards de bayadères ; son cou svelte , sa taille élancée, ses proportions d'Atalante faisaient songer aux filles des forêts, et sa démarche digne, posée, d'une grâce décente, était celle d'une pensionnaire de Saint- Gyr jouant Esther devant madame de Maintenon.

On était au mois d'avril, la duchesse de Pemezan donnait une matinée dansante. Madame de Pemezan habite, dans le fond du faubourg Saint-Germain, un grand hôtel qu'entoure un véritable parc. J'aperçus dans Tembrasure d'une fenêtre, devant des vitres, à travers lesquelles on voyait trembler un feuillage d'un vert tendre, une tête blonde toute baignée de la lumière d'un jour printanier, et je reconnus le comte de Rochefée, ou, si vous l'aimez mieux, le roi Arthur. Nous ne nous étions presque point revus, car ainsi va le monde, ceux qui vous ennuient sont toujours sur vos talons, et ceux qui vous plaisent ont l'air de voyager dans des planètes ; nous ne nous étions presque point revus depuis le jour où nous avions échangé des paroles de sympathie. Je m'approchai de lui, et lui tendant la main :

— Vrai Dieu ! m'écriai-je, je suis heureux de vous rencontrer, car je craignais que vous n'eussiez fait ce siècleci comme le siècle dernier, que, las des hommes félons et des femmes sans candeur, vous ne vous fussiez retiré en Bretagne pour guerroyer contre les loups.

— J'ai pensé à prendre ce parti, me répondit H. de Kochefée, mais je ne sais quelle vague espérance, que je m'efforçais en vain de repousser, m'a fait rester ici, et depuis un instant, ajouta-t-il tout rêveur, il me semble

que j'ai [reiplication de ce sentiment mystérieux d'attente. Je suivis la direction du regard dont il accompa- ^a ces paroles, et je vis la princesse de Saffy, qui, aux bras du jeune duc de Ramfalen, valsait dans un tourbillon de pétales rouges et argentées, tombant en pluie d'un énorme bouquet de fleurs étrangères agité sur son, sein.

— Jamais, dis-je à H. de Roehefée, je n'ai détourné quelqu'un qui m'était cher d'une pointe d'épée ou d'un regard de belle. Vous qui avez tant d'amour pour la chevalerie, qui êtes la chevalerie même, obéissez à l'appel de ces yeux. Vous n'avez plus à interroger le visage de mademoiselle de Trenmoêl ; il ne pourrait rien vous apprendre sur celui de la princesse de Safiy. C^est tout un nouveau monde de pensées qu'on sent vivre sous ce front qui porterait avec la même grâce le turban d'une péri et le cercle d'or d'une châtelaine. Allez, mon noble ami, croyez-moi, ne désespérez point de votre destinée ; tout peut-il vous sembler perdu, quand vous voyez luire un sourire, comme celui qui jette en ce moment une vraie lumière de paradis sur le visage que nous contemplons.—

H. de Rochefée fit beaucoup mieux que de me répondre ; il alla prier madame de Pernezan de le présenter à la princesse de Safly, que le duc de Ramfalen venait de reconduire à sa place, et, au bout de quelques instants, il s'élançait avec la belle Française des rives du Gange sur le sol frémissant des régions harmonieuses où la valse vous entratne. Vers le déclin du jour, M. de Rochefée et moi, nous quittâmes tous deux Thôtel de la duchesse de

Peraezan..Le roi Ârtfaor me proposa de me reconduire, et quand il eut pris place à côté de moi au fond àê, sa voiture :

— Oui, s'écria-t-il, j'aime et j'espère. Mais, fit-il après on instant de silence, je ne sais point pourtant si la princesse de Safify daignera répondre à mon amour. Ce n'est point une des conditions les moins difficiles parmi celles qui me sont imposées que de séduire les cœurs dans lesquels je dois chercher la foi. Tous les siècles c'est une entreprise qui me présente plus d'obstacles. Car, tel que tous me voyez, j'ai fait peu de progrès dans l'art de la galanterie. J'en suis resté à la méthode qui me réussissait au temps oti les femmes pansaient les blessures et aimaient les grands coups de lance. Pour plaire à la princesse de Safïy, je recommencerais bien mon combat contre le chat-tigre du pays d'Ostun, j'irais bien couper la tête d'un calife dans son palais, je pourfendrais bien cent géants, mais jamais je ne saurais me débrciuiHer. dans des intrigues de Lauzun et de Pronsa«.

— Mon'dher comte, lui répondis-je, * ne vous mettez pas en peine, vous avez la qualité qui de tout temps a le mieux valu, en amour comme en guerre, le courage. Quand on est prêt comme vous à escalader, et, s'il le faut, à brûler une maison ; quand on a un sang généreux dont on payerait par une goutte chaque sourire de sa belle. et que ce sang coule dans un beau corps, on n'a pas besoin d'avoir beaucoup de tours au fond de son sac.

— Enfin, pourtant, reprit M. de Rochefée , par où commencer*? Madame de Saffy part cette nuit même pour

une terre qu'elle possède dans la Touraine, où elle doit rester jusqu'au mois de juin, qu'elle ira passer à Dieppe. A Dieppe je pourrais la voir facilement; mais le mois, de juin est le dernier que j'aie à vivre dans ce siècle-ci, il faudrait qu'à cette époque je fusse déjà parvenu à lui plaire.

— Eh bien ! cher comte, m'écriai-je, ayez confiance en moi. Partez demain pour la Touraine en même temps qu'elle. Vous trouverez peut-être quelque château où vous pourrez vous établir dans le voisinage du sien. En tous cas, vous rôderez sous ses murs, vous l'épierez, et vous qui êtes fait pour les aventures , voqs pouvez être bien certain que le destin ne vous laissera point longtemps perdre votre' peine. M. de Bochefée suivit mon conseil, et voici ce qui arriva.

La princesse de SafTy habitait un vieux château sur les bords de la Loire. Elle vivait là avec son frère, qui depuis quelques mois était de retour d^un voyage sur les côtes de la Lybie. Le marquis Raoul de Talère a l'hu-

meur hardie et fantasque de sod père» il a toujours eu un sentiment de tendresse passionnée pour sa sœur. Du reste, c'est un véritable Hippolyte, non point comme celui de Racine, bien entendu, mais comme FHippolyte antique. Le bruissement des mers, celui des forêts, le hennissement des chevaux et le cri des bêtes sauvages, voilà les seules sources de son ivresse et de ses rêveries. Malgré toutes les représentations de l'équipage avec lequel il était embarqué, jamais il n'avait pu se décider à laisser sur la terre d'Afrique un lion et une lionne de taille gigantesque qu'un roi nègre lui avait donnés; il était revenu jusque dans son château de la Touraine avec le redoutable présent du prince africain.

Une femme élevée autre part que sur les rives du Gange aurait eu grande peine à faire un cordial accueil aux hôtes que M. de Talère amenait. Mais, quoique moins farouche que son frère, Hirkah avait un peu de ses goûts. Le lion et la lionne ne Teffrayèrent pas, elle promena sur leur peau fauve ses petites mains blanches, et les admit à coucher à ses pieds comme un couple de lévriers. Elle fît même plus encore : son frère voulut leur donner pour logement une grande chambre démeublée qui attenait à la sienne; elle y consentit, quoique cette chambre communiquât par une porte dérobée avec son propre appartement. Les gens de M. de Talère et de la princesse de Saffy ne partagaient point leur sympathie pour les habitants du désert. Quatre valets déclarèrent successivement à Raoul qu'ils ne voulaient plus se charger de soigner des lions. Un jour le marquis entretenait Hirkah, en revenant de la chasse avec elle, de Tinsolence d'un cin-

(jnième laquais, qui le matin même s'était révolté à son tour, quand le frère et la sœur aperçurent en même temps un grand jeune homme en habit de paysan, assis an pied dun arbre devant le eadavre d'un loup-cervier dont il venait de couper la tête.

— Holà! Tami, cria Raoul, que faites-vous? comment ce loup est-il entre vos mains? serait-ce vous par hasard qui r auriez tué?

Le jeune homme tourna vers son interlocuteur une figfure virile et avenante, quoiqu'elle fût en partie masquée par un large bandeau noir.

— Ce loup est entre mes mains, dit-il, parce que je l'ai tué à mon corps défendant, en loyal combat. Je viens de couper sa tête afin d'en faire hommage au marquis de Talère, qu'on dit être un brave gentilhomme, et à la princesse de Saffy, qu'on proclame partout la dame la plus accomplie qui ait jamais habité un château.

— Le marquis de Talère et la princesse de Saffy sont devant toi, reprit Raoul, et ils acceptent ton hommage. L'ami, tu parles d'une façon qui me plait. Tu m'as l'air d'appartenir à une race de paysans comme on n'en voit plus naître sur nos terres. Au lieu de te faire soigner des chiens et des chevaux, je te confierai la garde d'un lion et d'une lionne que j'ai ramenés d'Afrique. Jusqu'à ce jour, tous ceux à qui j'ai donné cet emploi se sont conduits comme des faquins. Aux premiers rugissements qu'ils ont entendus, ils sont venus me déclarer, tout mourants de peur, qu'ils ne feraient plus leur service, lin homme qui coupe la tête d'un loup avec autant de bonne grâce que toi n'aura point de ces ridicules

frayeurs. Allons, décide-toi , et, si ma proposition te convient, suis-nous.

Le roi Arthur, car à quoi bon ne pas le nommer, se leva, et, chargeant sur ses épaules les dépouilles sanglantes de la béte qu'il avait tuée, suivit à pied le frère et la sœur jusque dans le château. Dès le soir même il eut à remplir ses fonctions, et il entra dans Tasile des lions, portant deux agneaux entiers, avec autant d'aisance que s'il fût entré dans un pigeonnier, un sac de millet à la main.

On devine bien toutefois que Tunique pensée du preux était de se ménager un entretien avec celle dont les beaux yeux lui avaient fait prendre un si humble emploi. Ce n'était point chose facile. Le marquis de Talère ne se séparait jamais de sa sœur. D chassait avec elle le cerf, même le sanglier, dînait avec elle et la suivait Taprès-dlner dans son appartement, d'où il ne se retirait qu à rheure du coucher. Un seul personnage se mêlait à cette intimité du frère et de la sœur, c'était le lion Kadjih. Radjih laissait le soir sa compagne, beaucoup moins sociable que lui, dormir sur le lit de feuillage où il s'était tenu avec elle pendant le jour, et il se glissait dans la chambre de la princesse. Hirkah faisait coucher devant son fauteuil le formidable animal, et s'en servait comme d'un coussin pour poser ses deux petits pieds. Souvent elle restait ainsi des heures entières, ses pantoufles mignonnes à demi cachées dans la crinière dorée de Kadjih, à s'entretenir avec Raoul des bords du Gange et des forêts indiennes.

On était au commencement du moi de mai, partant les

jours n'avaient pas encore atteint toute leur longueur. Lorsque la princesse et son frère quittaient la table, Fombre régpoait dans la grande pièce où ils allaient causer. Tous deux préféraient la lumière de Tétoile qu'on voit s'allumer à travers les vitres dans la mystérieuse profondeur des cieux, à la clarté d'une lampe on d'un ean* délabre. C'était d'habitude au milieu du crépuscule que se passait leur téte-à-téte de l'après-dlner. Un soir, le marquis de Talère, assez fatigué de la poursuite d'un vieux cerf, qui avait employé contre lui toutes les ressources de son expérience, eut avec sa sœur une conversation des plus languissantes. H ne lui parla guère que d'une chauve-souris qui venait, lui disait-il, toutes les nuits troubler son premier sommeil, et contre laquelle il méditait une embuscade ; puis il bâilla, dit qu'il avait envie de dormir, et se retira enfin, après avoir déposé sur le front d'Hirkah un baiser fraternel.

Quand la princesse fut sente, elle sentit trembler d'une façon singulière le lion, qui toute la soirée était resté sous ses pieds tellement immobile qu'elle l'avait cru endormi. Pendant qu'un vague sentiment de surprise et d'inquiétude arrêtait tous ses mouvements, une voix sortit de la masse sombre qui gisait devant elle et lui dit: •

— Pardonnez une ruse, princesse, à l'homme le plus amoureux qui fût jamais. Dans cette peau de lion sur laquelle vos pieds ont daigné s'appuyer ce soir, est quelqu'un qui a eu l'honneur de valser avec vous chez la duchesse de Pernezan, le comte de Rochefée. Si j'avais eu, madame; l'esprit plus adroit, plus souple, plus de ce

monde où je vous ai rencontrée, j'aurais sans doute trouvé un moyen moins extraordinaire que celui auquel j'ai eu recours pour vous apprendre ma passion. Mais je n'ai rien imaginé de plus ingénieux que de me faire faire une peau toute semblable à celle de votre lion Kadjib. et de m'y blottir. Oh! madame» ne rendelfc pas amer par des paroles de courroux le souvenir des bienheureux instants que je viens de passer sous vos pieds.

En achevant ces paroles, H. de Rochefée s'était mis peu à peu à genoux auprès de la princesse. L'ombre n'était pas assez profonde pour que Ton ne pût point distinguer sa blonde tête substituée tout à coup à Timmence crinière qu'avaient foulée les pieds d'Hirkah.

— Monsieur, s'écria madame de SafTy, éloignez-vous à l'instant, si vous voulez que le souvenir de votre extravagance ne me soit point odieux. L'estime en laquelle je tiens le rang de gentilhomme m'empèbhe seule d'appeler mes gens. Mais relevez-vous, monsieur, relevez-vous donc et partez, je souffre pour vous comme pour moi de cette ridicule situation.

Tandis que la princesse traitait le pauvre comte avec cette classique cruauté, un coup de fusil retentit dans un appartement voistn, et Ton entendit la voix du marquis de Talère qui criait :

— Hirkah ! Hirkah ! je viens de tuer ma damnée chauvesouris sur le casque de Contran le templier, je vais te la montrer. Ses grands yeux jaunes brillent encore.

A cette voix, la princesse de Saffy laissa échapper une exclamation de terreur. M. de Rochefée n'hésita point un instant sur le parti qu'il avait à prendre. U ne se diri-

gea point vers la porte, il fût tombé entre les bras de Raoul, qui Tauraît reconnu ; il ne s'élança pas vers la fenêtre, les fenêtres du château avaient des gonds qui grinçaient pendant une heure avant de s'ouvrir. Il se précipita vers la chambre où Kadjih et sa compagne étaient renfermés. Avant que le marquis de Talère fût entré, il avait tiré le panneau de la boiserie qui donnait passage dans cette retraite, et il était tombé, encore revêtu de sa peau de lion, entre les corps velus des terribles souverains du désert.

Le lion et la lionne, troublés dans leur repos, se mirent à flairer avec de sourds rugissements Têtre bizarre qui venait se jeter au milieu d'eux. Il n'y avait pas un coin du château où la rouille ne rongeât dans l'ombre quelque masse d'arme, quelque tance rompue ou quelque vieille épée. H. de Rochefée avait avisé plusieurs fois dans la chambre des bêtes une grande lame à deux tranchants dont la poignée de fer eût recouvert les mains d'un géant. Avec un sang-froid égal â sa dextérité, il laissa entre les dents de Kadjih sa peau d'emprunt, et, tandis que l'animal étonné retournait ces dépouilles dans sa gueule, il s'empara de l'arme des anciens temps. Un homme de nos jours aurait été fort embarrassé avec une semblable rondache ; mais pour le roi Arthur, qui avait manié la fameuse Escalibor, cette épée n'était pas plus difficile à tenir et à diriger qu'un fleuret pour un maître d* armes. A peine s'en fut-il emparé, qu'il fondit sur le lion, et lui porta un coup d'estoc qui fit pénétrer dans ses entrailles trois pouces de l'épaisse lame, puis, d'un revers de la rapière ensanglantée, il atteignit la lionne

5i4 lu; aOI ARTHUR.

an cou, et lui fit un large collier de pourpre. Ses deux adversaires ainsi blessés, il se précipita d'un bond dans la chambre du marquis de Talére, qui communiquait, on s>n souvient, avec la chambre des animaux. Les murailles du château étaient tellement épaisses, qu'il espérait empêcher par cette manœuvre le bruit de ce combat d'être entendu chez la princesse de Saffy. Le lion et la lionne se précipitèrent sur ses pas. Il s'arrêta pour leur faire face. Heureusement ses ennemis ne Tattaquèrent point ensemble. Ce fut Kadjih qui s'élança sur lui le premier. J Il enfonça son épée dans la gueule béante du monstre ; elle en sortit tordue par TefTort des deux plus formidables mâchoires qui aient jamais déchiré des ventres d'éléphants et brisé des cous de gazelles, mais elle en sortit rouge jusqu'à la garde. Kadjih avait les entrailles déchirées, et râlait sur le parquet. Alors il saisit à deux mains son arme, qui n'était plus qu'une masse de fer presque informe, et s'en servit comùie d'une massue. Il en asséna sur la tête de la lionne des coups comme ceux dbnt il fendait autrefois la tête et le corps d'un chevalier armé de toutes pièces. Quand il vit les deux bêtes africaines étendues à ses pieds dans des flaques de sang, il courut à une fenêtre qui s'ouvrit avec fracas, et se trouva sur un balcon suspendu à vingt pieds au-dessus de la Loire. La lune, qui était dans son plein, éclairait la surface jaune du fleuve. Le roi Arthur contempla un instant l'eau et s'y précipita. Au moment où son corps tombait dans les joncs et faisait s'envoler les roartins-pécheurs effrayés à travers la nuit, le marquis de Talère rentrait dans sa chambre, appelait ses gens, courait aux armes, et croyait

qu'un monstre d'une espèce inconnue était entré dans son château.

^ Quelques jours après ce terrible combat dont il n'avait pu éclaircir le mystère,. Raoul fut obligé de quitter son château pour aller s'embarquer. La princesse de Saffy resta seule. Un matin que l'aube était venue jeter à sa fenêtre un sourire plus attrayant que d'habitude, l'idée lai vint d'aller visiter dans lés bois une source dont les eaux passaient pour avoir une pureté merveilleuse et des propriétés salutaires. Elle se mit en marche à pied et sans domestique. Elle prit un sentier creux qui renfermait, entre deux bords d'émeraude, un sable si luisant et si fin qulon l'eût pris pour de la poudre d'or, et, au bout de quelques instants^ elle Ait au milieu d'un bois tout baigné de fraîcheur et d'ombre, où se cachaient sous leurs rideaux vert tendre, maints couples amoureux d'oiseaux. La rêverie s'empara de ses esprits ainsi qu'il devait arriver dans un semblable endroit, et elle se mit à rendre aux violettes, qui s'ouvraient pour elle dans l'herbe, leurs tendres regards. Quand elle parvint à la

fontaine, qui était le but de sa promenade, elle avait la romanesque ivresse de ceux dont le cœur s'est abandonné aux enchantements des forêts. Sur le tertre même de gazon d'où la source s'échappait, se tenait debout un grand jeune homme vêtu d'un habit de velours noir et les flancs ceints d*un couteau de chasse. Au premier regard qu'elle jeta sur lui, elle le reconnut. Quelle autre chevelure que celle du beau comte de Rochefée eût si bien marié ses reflets à ceux de Téblouissante verdure des arbres qui se penchaient sur la fontaine? Quand le roi Arthur eut aperçu la princesse, il lui dit :

— Mes pressentiments ne m'ont point trompé. J'espérais, madame, qu'en des lieux si beaux j'aurais du bonf heur : je suis heureux, puisque je vous vois.

Une femme qui rencontrerait, même dans un salon, au sortir de sa voiture, un homme dont le visage lui rappellerait une aventure comme celle dont M. de Rochefée venait d'être le héros, éprouverait certainement pour cet hoBime un très-vif sentiment d'intérêt. Dans ce bois, par cette belle matinée, et après les rêveries d'une marche solitaire, qu'on juge de ce que le roi Arthur devait être . pour la princesse de Saffy. Hirkah adressa la parole au comte avec bienveillance. Les manières du comte étaient si nobles et si réservées, que cette bienveillance alla toujours en croissant. Le roi Arthur avait une façon d'être avec les femmes dont le secret est perdu. On sentait dans ses regards autant de flamme que pouvaient en renfermer les regards du maure de Venise, et son ardeur était tempérée par un tel respect, que sainte Elisabeth l'eût pris pour écuyer quand elle allait, à Tinsu de son mari, faire

ces pieuses tournées qui nous ont valu le charmant miracle des roses. Nulle beauté ne pouvait apprécier une pareille nature plus vivement que la princesse de SaiTy, elle en qui la dignité d'une épouse de chevalier se mêlait à la pureté d'une nymphe chasseresse. Après une explication qu'elle provoqua avec bonté, et qui fournit au comte de Rochefée Toccasion de montrer tout ce que la courtoisie a de plus séduisant, la tendresse de plus délicat, le dévouement de plus propre à toucher, la princesse s'éloigna en disant :

— L'absence de mon frère m'empêche de recevoir en ce moment qui que ce soit dans mon château ; mais dans une semaine je serai à Dieppe ; et, quoique vous soyez teint du sang de mon favori Kadjih, je puis vous assurer que je vous y verrai sans horreur.

Il y eut Tété dernier beaucoup de monde à Dieppe, et la passion du comte de Rochefée pour la princesse de Saffy fut, parmi les baigneurs, le sujet de toutes les conversations. La princesse permettait au roi Arthur de lui rendre

5tô LE ROI ARTHUR.

ses soins à la face de tons ; le roi Arthur profitait de cette tolérance pour suivre dans son amour les us chevaleresques. Ainsi madame de Saffy s'éprit tout à coup de la couleur verte, le roi Arthur fit peindre en vert toutes ses voitures, habiller en vert tous ses laquais, et ne parut plus nulle part sans un bouquet de feuilles à sa boutonnière. Le jeune vicomte de Blarthen, un officier de la marine anglaise, soutint un jour qu'il avait vu à Valence, derrière une jalousie, à travers une touffe de jasmin, un regard plus profond que celui d*Hirkah. Le roi krûm provoqua le vicomte deBlarthen. Une circonstance acheva de rendre ce duel étrange, c'est que M.* de Rochefée voulut absolument se servir de deux épées du temps de Bayard, qu'il avait découvertes dans la boutique d'un bro* %anteur. La princesse de Saffy passait à sofn amant toutes ses bizarreries. Une femme habituée à se promener au bord du Gange entre des portraits de croisés et à rêver le soir, les pieds dans la crinière d'un lion, n'était point Sicile à étonner. Le roi Arthur pouvait croire que le destin avait enfin formé la créature qui devait mettre un terme à son enchantement.

Un jour, c'était le dernier du mois de juin, le comte de Rochefée et la princesse de Saffy se promenaient au bord de la mer. Ils étaient à quelque distance de la ville, sur une grève où s'élevaient seules quelques cabanes de pêcheurs. Le soleil, qui depuis quelques heures seulement était sorti de son manteau de pourpre, n'avait pas encore chassé du ciel les brises matinales. L'air était à la fois brillant et frais ; la mer avait dans ses reflets, dans ses murmures, dans le doux balancement de ses vagues,

ce charme étrauge, et pourtant senti de tous, qui fait que l'on en est amoureux, qu'on l'appelle perfide, qu'elle arrache au cœur des soupirs, jette sous le front la rêverie, calme, irrite, subjugue, exerce enfin tout l'empire de la beauté que les poètes antiques firent sortir de sou sein.

H. de Rochefée, la chevelure au vent, tournait des regards pleins d'exaltation vers le côté de l'horizon où sa pensçe saluait les rives de la Grande-Bretagne. Oh ! s'écria-t-il tout à coup en saisissant la main de la princesse de Saffy, je ne serais pas étonné, quand un vaisseau à la carène d'or viendrait nous prendre pour nous transporter dans une île où je placerais au faite d'un trône la fleur de votre beauté; mais je voudrais conquérir ce bonheur par quelque action héroïque. Ce ciel briUant, cet air pur et votre regard^ votre divin regard, madame, remplissent tout mon être d'une vigueur que je brûle de consacrer à un noble usage; je désire faire un de ce^ efforts^ comme les grands combats en inspirent, qui portent soudain l'âme jusqu'aux astres et la ramènent dans le corps tout inondée d'éclat.

Le roi Arthur achevait à peine ces paroles enthousiastes qu'il vit s'approcher du rivage une barque d'où sortirent deux marins portant sur leurs bras un de leurs compagnons tout baigné de sang. La grève, se couvrit en un instant de pécheurs. Une pauvre femme» suivie de deux petits enfants pendus à son tablier, courut auprès du corps que l'on rapportait et se jeta à genoux en sanglotant; la princesse de SaRy interrogea un marin sur ce qui 8e passait sous ses yeux, et on lui répondit : — C'est

r,50 LE ROI ARTHUR,

rncore, madame, un coup du requin; depuis huit jours il s est blotti dans les sables du petit îlot que vous voyez là*bas un requin dont les dents sont plus tranchantes que des lames de couteaux. Il faut bien que nous allions de son cAté, car il est établi à Tendroit où Ton pêche les meilleures huîtres; et, avant tout, on doit faire son métier. La bête a déchiré, ce matin, Matthieu, le père de ces enfants qui pleurent là auprès de leur mère ; il en avait tué d'autres hier, et peut-être qu'il en tuera d'autres demain.

M. de Rochefée, dès qu'il eût entendu ces mots, s'approcha silencieusement de la mer. L'horreur que lui inspirait un costume sans épée faisait qu'il était presque toujours en habit de chasseur. Il se dépouiUa de ses vêtements, mais garda son couteau, qu'il plaça entre ses dents, et se mit à nager vers l'îlot où était embusqué le requin. Ce furent des cris de terreur sur toute la côte quand on le vit se diriger vers ce redoutable endroit. Le cœur de la princesse de SafTy, malgré sa force, ne put résister à l'émotion qu'il ressentit; Hirkah fiit portée évanouie dans la cabane d'un pêcheur. Pendant qu'on rétendait sur un pauvre lit, entre des filets, son amant, suivi par tous les regards, touchait presqu'aux sables où le monstre était caché. Ce fut au milieu même des flots qu eut lieu son combat. Le requin était à moitié endormi sous une plante marine d'un vert sombre avec laquelle la couleur foncée de son corps le confondait, quand une odeur de chair humaine le tira subitement de son sommeil. Ouvrant sa gueule énorme, meublée de dents aiguës et tranchantes comme des instruments de chirurgie, il se

dirigea en nageant vers Rochefée. Le roi Arthur plongea dans les flots de façon à se trouver sous le ventre de son ennemi, et, avec autant de sang- froid que s'il eût combattu en plein air avec un paladin, il lui enfonça, au défaat de sa cuirasse d*écailles, le couteau dont il était armé. Un moment le roi Arthur et le requin disparurent au milieu d'un gouffre dont Forifice devint tout sanglant; puis, l'homme revint sur les ondes, traînant après lui le corps de la béte tiré par le couteau de chasse comme par un harpon.

Le roi Arthur faillit être étouffé par les marins; c'est à grand'peine qu'il parvint à se délivrer de leurs embrassades, à reprendre ses habits et à gagner Thumble maison où la princesse de Saffy avait été transportée. Hirkah venait de rouvrir les yeux au moment où, suivi d'une foule qui baisait ses vêtements, il entra dans la cabane. Quand elle Taperçut, elle poussa un cri et lui tendit la main; le roi Arthur s'agenouilla, baisa la petite main de sa dame comme un prêtre peut baiser le bois d'un crucifix; puis, lisant dans le regard qui s'attachait sur lui une expression de tendresse enthousiaste :

— Madame, si vous m'aimez, s'écria-t-il, ne craignez point de le faire voir, je suis digne de vous, je suis le roi Arthur.

En prononçant ces mots, il regarda la princesse avec une anxiété impossible à rendre. De la première expression qui se peindrait sur ce visage, des premiers mots que prononcerait cette bouche, allait dépendre toute sa destinée. Un moment dans les profondeurs bleues des grands y,eux d'Hirkah la foi lutta contre le doute et la

552 LE ROI ARTllUft.

surprise; mais, hélas 1 la foi n'eut point la victoire. Lei^ paysans qui entouraient le comte de Rochefée, aux t^ zarres paroles qu'ils venaient d'entendre, s'étaient tous regardés, et ces mots avaient été murmurés sur quelques bouches : « Mon Dieu ! serait-ce un fou*? )) On confond si volontiers Théroïsme avec la folie dans ce misérable monde, que l'exploit même pour lequel tous ceux qui étaient là venaient de regarder H. de Rochefée comme leur sauveur augmenta la force de leur doute. Le doute est de tous les sentiments celui qui se communique le plus vite; Hirl^ah elle-même, Hirkah, la mystérieuse châ- . telaine des bor,ds du Gange, subjuguée par Tétonnement qui éclatait autour d'elle, murmura tout bas :

« Hélas! serait-il devenu fou? »

Ces mots n'eurent point plutôt frémi sur ses lèvres, que les yeux du roi Arthur, tout pleins d'espérance et d'amour, laissèrent voir une expression de douleur dont les monstres qu'il avait tués auraient été attendris. Il se leva, sortit, sans qu'on pût le retenir, de la cabane, «courut à un rocher et se précipita dans la mer.

0 princesse de Saffy ! pourquoi ne l'avez-vous pas cru? Il est retourné dormir de son sommeil séculaire dans l'île d'Avallon. Au lieu d'être muette et insensible comme le granit de la grotte dans laquelle il repose, si vous aviez eu foi en lui, il ferait maintenant jefleurir en Angleterre les beaux jours de la chevalerie. 11 vous en aurait coûté si peu pour reposer la couronne sur ce noble front où siégeait la candeur intrépide du preux î 0 princesse de Saffy ! que vous avez été cruelle ! combien votre œil bleu l'a fait plus souffrir que n'auraient pu le faire souffrir ja-

LE ROI ARTHUR. ô.m

mais l'épée d'uu guerrier /les griffes d'uu tigre ou le dard eoflammé d'un dragon !

Ici, Tyvarlan interrompit Houdéisse : — Tu sais., dit-il, quel faible j'ai toujours eu pour la chevalerie. J'aime infiniment ton héros; ses grands coups d'épée me ravissent, j'admire son combat avec les lions, et son duel avec le requin me va au cœur, car il me rappelle un souvenir de famille. Au siècle dernier, un marquis de Tyvarlan paria avec des officiers de marine qu'il combattrait un requin dans la mer à la node des nègres, et il gagna son pari. Mais, si ton héros me plaît, l'espèce de légende dans laquelle tu le fais figurer m'est tout à fait désagréable. Je lai trouve une physionomie symbolique comme celle d'un récit allemand. Je te soupçonne d*avoir voulu faire entendre qu'une femme, en ayant foi dans son amant, lui donnait une véritable royauté.

— Mon cher, repartit Houdéisse, je suis un gentilhomme français et non pas un poète germanique. Je ne m'amuse pas à mettre des symboles en récits, et je ne comprends pas trop d'ailleurs quel serait le sens de celui que tu m'accuses d'avoir inventé. J'ai réellement connu le comte de Rochefée et la princesse de Saffy.

— Mais comment se fait-il, cria-t-on de toute part à Houdéisse, que les personnages dont tu parles ne rappellent rien à aucun de nous?

— Cela lient à ce que vous ne connaissez ni le monde ni les armoriaux. Hier soir, au bal, chez la comtesse de Toraldy, j'ai vu valser le marquis de Talère, qu'une intrigue avec une grande Anglaise à la taille de roseau et aux yeux couleur de myosotis semble devoir adoucir un peu.

11 y a quelques jours, dans un armoriai de Provence, je vis les armes des Saffy écartelées avec celles des Mélagènes. Les armes desMélagènes sont d'or plein, et celles des Saf{y sont d'azur à un demi-vol d^argent.

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