‹ Aventures du temps passéChapitre 16 sur 37 · BRIOLAN · texte numérisé non relu

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uns s'étaient établis au milieu des branches comme des chats-tigres, et une pluie de traits mêlée de quelques balles commença à tomber dans la forêt. Ni Mafré ni Dranmor ne semblaient novices dans ce genre de combat. Tous les deux s'étaient jetés à bas de leur cheval et s'étaient logés derrière des arbjes, d'où ils envoyaient à leurs ennemis des balles portant toutes la mort avec elles. Les chênes qui servaient d'abri à ces deux terribles tirailleurs avaient leur écorce toute déchirée de flèches. Saiadin regardait toute arme qui se lance comme arme de poltron ou de valet. Il attendait avec une brûlante impatience rinstant où l'on renoncerait aux projectiles pour engager le corps à corps, cette forme de combat si chère à l'héroïsme, où les cœurs, en battant les uns contre les autres, sentent ce qu'ils valent. En attendant cet heureux moment, il négligeait avec trop de dédain de se garantir des traits dont l'air était traversé. Une des redoutables flèches dont nous avons parlé Tatteignit à la cuisse ; elle avait été décochée sans doute par une main vigoureuse, car son fer disparut entièrement dans la chair de notre héros, qui devint sanglante et gonflée.

Mafré, qui vit la blessure de sou compagnon, s'élança à travers les traits, saisit le gentilhomme au milieu du corps, et l'entraîna malgré lui derrière son rempart. Cependant le sort ne semblait pas se déclarer pour les Longues Oreilles. Ils avaient été surpris, ce qui est un malheur presque irréparable dans une guerre de sauvages. Leurs ennemis, mieux garantis qu'eux, souffraient moins et faisaient plus de mal; tous les guerriers longues oreil-

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les attendaient avec la même Impatience que Saladin la fin d'un combat où évidemment ils avaient le dessous; mais, au moment où les traits de leurs adversaires s'épuisaient et où ils espéraient dans leur valeur pour changer la face de la bataille, une attaque vint fondre sur eux, terrible, imprévue, et d'une nature à faire bien autrement frémir Briolan d'indignation que toutes les balles et toutes les flèches du mondç.

Les Grandes Bouches lançaient contre leurs ennemis ce qu'on appelle en Amérique les casques, c'est-à-dire les chiens sauvages. Ce sont des chiens abandonnés par les boucaniers, qui, dans la liberté et le péril des bois, ont pris la nature des bétes féroces. Ils sont d'une maigreur effrayante, qui toutefois ne nuit point à leur force. Les lévriers qui composent dans les forêts allemandes la meute du chasseur infernal doivent avoir ces corps efSanqués où se cache le démon de la vitesse, ces yeux creux et éclatants qu anime le démon du carnage. Ce sont des spectres hideux de lévriers, mais des spectres qui mordent et qui dévorent, dont on sent l'haleine et la dent. Une affreuse lutte s'engagea entre les Longues Oreilles et ces formidables alliés des Grandes Bouches. Le combat de l'homme contre la béte a quelque chose de monstrueux, d'infernal, d'impie, qui doit faire pleurer les dieux. Entre ces mâchoires vivantes, qui versent leur bave dans les blessures, la chair humaine éprouve des frissons d'horreur que ne feront jamais pénétrer en elle ni le fer, ni l'acier, ni le plomb. Sous la morsure de ces atroces et indignes adversaires, les êtres de notre espèce sentent le dégoût mêler ses tortures à celles de la douleur; puis,

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h tout ce qui nous frappe et nous terrasse déjà dans une pareille lutte se joint encore une terreur de mystère : ce «ourage qui nous étonne, cette furie qui nous déchire, ne sont ni notre courage ni notre furie* Nous ne savons point de quels soufBes ces passions sont nées; les éclairs de ces yeux sanglants partent d'un foyer inconnu. C'étaient de terribles objets que les cadavres dont ce combat couvrait le gazon de la forêt. Quelques lambeaux Ae chair informes, quelques ossements fumants et empourprés, indiquaient seuls la place où un guerrier était tombé. Les Grandes Bouches avaient lancé sous les arbres un immense troupeau de casques ressemblant aux vagues d'une marée, horribles vagues qui déchiraient tout ce qu'elles avaient renversé.

La déroute fut bientôt générale parmi les Longues Oreilles; devant cet effroyable amas de gueules sanglantes, on fuyait comme <}evant des flammes et des flots. Dranmor et Mafré placèrent entre eux deux Saladin, à qui sa blessure rendait douloureux chaque pas. Ils rejoignirent Favonette, qui, dans sa retraite, avait longtemps montré la poitrine. Ils arrivèrent sur ses traces, après avoir dépisté Taffreuse horde de bétes et d'hommes qui les poursuivaient, au carbet d'où ils étaient partis le matin avec de si joyeux espoirs.

Une grande confusion régnait au quartier des Longues Oreilles. A tout instant arrivaient des guerriers épouvantés et blessés qui se laissaient tomber, le regard consterné, la bouche muette, tous les membres appesantis, dans chaque coin du carbet; les femmes et les enfants, cherchant des époux et des pères qui ne reparaissaient

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pas ou qu'ils voyaient revenir sanglants et frappés de terreur, poussaient des cris à déchirer sous la terre les oreilles dés morts. Favonette, au milieu de ce tumulte, conservait sa tranquillité et son énergie. Il marchait d'un pas calme à travers cette foule effarée; lorsqu'il rencontrait devant lui un corps étendu sur le sol, il se baissait pour voir si c'était la mort ou la peur qu'il avait devant les yeux, et, quand c'était la peur, il avait des imprécations guerrières qui souvent mettaient sur leurs pieds, en armes, des gens qu'on n'aurait cru bons qu'à dormir sous terre.

Favonette n'osa point toutefois, malgré le courage qu'il était parvenu à faire rentrer dans nombre de cœurs, attendre les Grandes Bouches au sein de ses foyers. Ses gens n'étaient point encore en état de recommencer avec quelque chance de succès une bataille. 11 résolut de quitter son carbet avec toute sa tribu, les femmes, les enfants, les blessés qui pourraient marcher ou qu'il serait possible de transporter, et d'aller camper au bord de la mer sur une baie voisine. Cette baie offrait, entre les flots et des rochers, un espace presque inaccessible, et, cet espace envahi, les Longues Oreilles avaient . en rade Qoe petite flottille de canots sur lesquels ils pouvaient fuir leurs ennemis et gagner une île prochaine.

Hais la retraite ordonnée par Favonette devait être chose difficile et cruelle. Il ne s'agissait point seulement d'abandonner des lieux connus, ce qui est une terrible douleur chez toutes les nations, et surtout parmi les sauvages, car les sauvages ont pour les lieux l'amour des enfants. Ils ont, là où ils habitent, mille secrètes intelli-

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gences avec toute sorte d'êtres invisibles qui enchantent leurs heures silencieuses. Il s'agissait d'une chose plus déchirante encore pour ces malheureux que d'une séparation avec un toit, des foyers et des arbres ; leurs ennemis allaient paraître, leur fuite devait avoir lieu surJechamp; il y avait là nombre de blessés qu'ils ne trouvaient aucun moyen d'emporter avec eux.

Il y a deux blessés qui nous intéressent, nous : Tun, c'est notre ami Saladin ; l'autre, c'est ce pauvre Narille, auquel peut-être on ne pense plus guère. Narille avait été blessé, s'en souvienl-on ? dans le combat qui avait failli finir pour Favo nette par un auto-da-fé, et sa blessure, encore fort^mal guérie, ne lui avait point permis le matin de prendre part à Texpédition générale ; toutefois il pouvait marcher. Mafré et Dranmor, qui avaient un instant abandonné Saladin pour courir à la case de Narille, trouvèrent le marquis debout, habillé et examinant ses armes ; ils lui apprirent en quelques mots les événements de la journée, et lui enjoignirent de les suivre. Le sang-froid ne manquait pas à Narille, puisqu'il était brave comme on l'a vu déjà ; mais ce qui faisait défaut à notre bourgeois-gentilhomme, c'était la façon simple et silencieuse de prendre les choses qu'acquiert difficilement l'espèce essentiellement bavarde et affairée à laquelle il appartenait. — Comment diable les Grandes Bouches s'y étaient-ils pris pour battre les Longues Oreilles? — Ils s'étaient servis de chiens. — Bon ; c'étaient donc de bien terribles bêtes que ces chiens? Comment étaient-ils faits? Que ne les avait-on assommés? Tandis que Narille faisait toutes ces questions, auxquelles ses compagnons ne ré-

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pondaient qu'avec impatience et en le pressant d'achever ses préparatifs de départ, il se passait du temps. Les événements marchent vite dans des instants comme ceux qui s'écoulaient alors pour la tribu Favonette. Quand, Narille enfin équipé et la'ssé de faire des questions mal accueillies, les trois aventuriers arrivèrent dans la grande salle du carbet, une portion de la tribu était déjà partie. Quelles furent la surprise et l'inquiétude de Mafré et de Dranmor lorsqu'ils ne retrouvèrent plus Saladin à l'endroit où ils l'avaient laissé? Le pauvre Briolan souffrait tellement de sa blessure, où le fer était encore plongé, qu'évidemment il n'avait point pu marcher. Ses amis comptaient le prendre sur leurs bras. Quelque sauvage, dans une barbare pitié, aurait-il imaginé de le tuer et d'aller jeter son corps à la rivière voisine? Mafré se souvenait qu'autour de lui on projetait d'en agir ainsi envers des blessés qu'on voulait à toute force soustraire aux Grandes Bouches et à leurs chiens. Rempli d'anxiété, il court vers Favonette et l'interroge. Favonette, tout entier occupé à surveiller laf retraite de ses guerriers, n'avait rien vu. On était au milieu d'une foule, d'un mouvement, d'un bruit à désespérer toute recherche. Mafré, cependant, ne perdit point courage et se mit à traverser dans tous les sens cette cohue pour retrouver son compagnon. Ses efforts furent inutiles ; il ne pouvait point pourtant se résoudre à quitter le carbet sans connaître le sort de Briolan.

Déjà il restait presque seul sur les lieux où tout à Theure tant d'êtres se pressaient. La colonne de guerriers dont Favonette fermait la marche, et à laquelle il

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avait forcé Dranmor et Narille de s'adjoindre, s'éloi^ait. Mâfré ne voyait autour de lui que quelques enfants et qut'lques femmes à qui la retraite avait plus coûté qu'aux autres membres de la tribu. Avec un chagrin que tempérait seule cette confiance dans le hasard qui n'abandouoe jamais entièrement un aventurier, il prit enfin le parti d* aller rejoindre le gros de la troupe fugitive.

La marche, jusqu'au campement nouveau qu'on allait chercher, eut toute la tristesse qu'il est facile d'imaginer. La perte de Saladin, pour qui l'on avait entrepris une guerre si désastreuse, augmentait les soucis que laissait voir sous ses tatouages le front de Favonette. Il y avait quelque chose de si franc, de si expansif, d'un charme si viril, mais si puissant dans la personne de Briolan, que les plus rudes et les plus insensibles natures s^attachaieut à lui. Dranmor même semblait ému ; sur ses beaux traits, aussi étrangers à la pitié que les traits d'Apollon ou de Mercure, on lisait la même expression de regret que sur la face de dragon chinois du capitaine Favonette.

Cependant on touchait à l'inexpugnable asile où les ' Longues Oreilles devaient enfin braver les Grandes Bouches. Déjà quelques femmes, quelques enfants, quelques guerriers sans armes, qui marchaient à Uavant-garde, avaient franchi la ceinture de rochers dont était entouré ce lieu. Ainsi qu'il arrive presque toujours dans la marche des grandes foules, dans les émigrations que causent les pestes ou les guerres, quand on arrive au but désiré, au sol promis, il y a un moment de confusion incroyable. Chacun veut loucher le premier la terre qui ne brûle plus

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des pas de rennemi, d'où ne s'exhale plus une haleine malade, et Ton se pousse, l'on se heurte, souvent même on se bat. La folie s'empare de ceux qui jusqu'alors avaient soutenu les autres de leur calme. Ces scènes de tumulte se passèrent dans la tribu des Longues Oreilles, qnand tous les yeux virent la retraite souhaitée. Les guerriers que Favonette était parvenu à réunir en troupe ré* gulière rompirent leurs rangs. Le désordre se mit dans tontes les bandes qui composaient l'émigration. On voyait des créatures humaines se précipiter les unes sur les autres, comme des moutons que poussent des chiens à l'entrée trop étroite d'une étable. Mafré, Dranmor etNarille se tenaient à l'écart pendant que s'écoulaient les flots orageux de cette cohue. Tout à coup ils voient passer devant eux, à l'endroit où la foule est le plus tumultueuse et le plus pressée, quelque chose qui attire leurs regards, une femme portant un homme sur ses épaules. Cet homme, ils le reconnaissent, c'est Saladin, Saladin évanoui, car le gentilhomme aurait plutôt souffert mille morts que de se laisser porter par une femme. Quant à la robuste héroïne qui sauve ainsi Briolan, on Fa deviné, c'est le îimge rose.

Le Nuage rose prouvait son dévouement pour Saladin à son énergique et sauvage manière. Ne songeant plus à ce qu'elle avait appris sur sa dignité de femme, occupée d'one seule chose, de sauver l'homme pour qui elle s'était prise de passion/ elle portait son précieux fardeau bardiment et lestement, comme le parlefroi favori d'une châtelaine porte sa maltresse. Les trois compognous de Briolan la virent disparaître derrière un rocher, dans la

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rouie où elle s'était engagée résolument, avant d*avuirpa lui faire comprendre leurs signes.

Quand la confusion eut enfin cessé et que la tribu tout entière eut pris possession de son campement, ils se mirent à la recherche de leur ami et de celle qui l'avait sauvé. Près d'une source comme on en rencontre souvent en Amérique sur les rivages de la mer, ils découvrirent ceux qu'ils cherchaient. Le Nuage rose, agenouillée sur la terre, avait appuyé contre son sein la tête du jeune comte, qu'elle baignait d'eau fraîche. Saladin ouvrait les yeux, et les tournait, pleins de la tendresse instinctive d'un regard d'enfant pour le visage maternel, vers la figure penchée sur la sienne. Â peine revenu à la vie, il sentait le bien-être d'une atmosphère féminine. Mafré appela Favonette, qu'il aperçut en ce moment à quelques pas de lui. Le capitaine s'entendait assez bien à l'art de panser les blessures, surtout les blessures faites par les flèches des Caraïbes ; il ne perdit point de temps à témoigner sa joie de ce qu'il retrouvait un compagnon aimé, il se mit sur-le-champ à une opération qui fut douloureuse, mais efficace. En fouillant avec un instrument en fer dans la blessure comprimée par des bandages, il parvint à arracher la pointe de la flèche. Quand Favonette eut mené à bonne fin son entreprise chirurgicale, Mafré, Dranmor et Narille s'entretinrent avec leur compagnon, lui racontèrent leurs inquiétudes et le dévouement du Ntuig^ rose.

Une vive émotion couvrit de rougeur les traits de Saladin, lorsqu'il apprit de quelle manière il avait franchi la distance qui séparait le carbet où il s'était évanoui des

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lieux où il revoyait la lumière. Il saisit la main da Niuige ;

rose, qui ne s'était pas éloignée pendant que Favonette faisait son office de chirurgien, mais avait servi constamment d'oreiller au blessé, attachant sur lui, avec une in-> trépide tendresse, un regard qu'enflammaient également le courage et la douleur. Il saisit cette main et y appuya quelque temps sa bouche. A cette caresse d'un caractère si touchsfnt, si nouveau, si étrange pour elle, que SaladÎD lui avait faite déjà, mais jamais d'une façon aussi ardeate et aussi respectueuse à la fois, la pauvre créature seotit tout le sang de ses fortes veines gonfler son cœur à le faire éclater.

Gl-GIT LE i\UAGE ROSE.

Le camp des Longues Oreilles occupait un vaste espace^ d'une part bordé par la mer qui Téchancrait, de l'autre entouré de rochers. Cet espace semblait avoir été destiné 3 1 usage auquel il servait. Une nation entière pouvait y trouver un asile pendant des mois. L'eau, ce besoin du' corps, et je croirais presque de l'àme, l'eau n'y manquait point. On y voyait une source profonde et limpide en-

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tourée de gazo» et d-où s'échappait uu rutôseau qui allait à travers les sables du rivage se perdre dans la mer. C'était un de ces lieux comme il s'en trouve sur les côtes de notre patrie où les Gaulois se réfugièrent pour lutter contre les légions romaines, lieux de grand air, lieux de plein ciel, où le cœur se sent toute sorte d'énergies.

Les Longues Oreilles avaient construit à la bâte des huttes où s'était établie chaque famille. Dans une de ces cabanes, une des plus verdoyantes et des mieux tournées, Saladin s'abritait avec le Nvage rose. Le cousin de la belle Brigitte était plongé dans la vie sauvage. Tout en restant chevalier, et chevalier bien épris de sa dame, par ces secrets qu'il possédait de concilier les choses diverses, l'humeur d'Amadis et le tempérament de Galaor, il était tout rempli de douceur pour la charmante fille des Grandes Bouches. Comme on s'impatiente contre Esplandian, quand on le voit tenir obstinément rigueur à cette demoiselle qui le suivait en habit de page ! Saladin, tout en entendant aussi bien le grand amour que s'il fût né du beau Ténébreux, savait s'y prendre avec les autres amours. Jl n'écrasait point ces chères violettes, quelquefois d'une odeur si douce et si enivrante, sous leur jolie cape verte, qu'on rencontre dans tous les chemins tant qu'on voyage avec la jeunesse. Ne faisait-il pas bien? Du reste, quHl fit bien ou non, voilà ce qu'il faisait.

Le Nuage rose eut donc avec notre chevalier de belles et heureuses journées, de ces journées qui deviennent de désespérants et de charmants fantômes qqand elles ne sont plus et qu'on leur survit ; mais le Nnage rose devait* elle survivre à son bonheur? Un soir, la fille des bots

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éuit couchée aux pied& de Saladin, sur le seuil de ia hutte qui avait été pour elle un pafais, un temple, un paradis. Les guerriers longues oreilles, après leur repas, se livraient à des danses que conduisait gravement Favonette, et que regardaient avec intérêt Narilie, Dranmor et Hafré. Le Nuage rose et Saladin se tenaient à l'écart dans risoiement cher aux couples amoureux. Le Nuage rose avait appris quelques mots de français, et Saladin, comme nous Favons vu, parlait assez couramment le caraïbe. Puis d'ailleurs les jeunes hommes et les jeunes femmes de tous les pays parlent à peu près la même langue, ce que chacun sait fort bien. Saladin et sa compagne s'entendaient donc à merveille. Livrés aux enchantements de leur jeunesse, du ciel, du soir et de Famour, ilsYoyaient s'écouler des heures au vol et au gazouillement d'oiseau.

Le matin même on s'était battu ; les Grandes Bouches avaient donné un assaut au camp des Longues Oreilles. Saladin s'était, comme toujours, signalé parmi les hardis. Plus d'un guerrier sauvage, escaladant les rochers avec an cœur de Titan, avait, grâce à l'épée de Briolan, suspendu à l'herbe des montagnes, perles rouges d'une effrayante rosée, les gouttes du sang qu'il perdait. Le Nuage rose parlait au gentilhomme de ses combats; elle lui demandait si, parmi ceux contre lesquels il avait lutté deTœil et du bras, il n'avait pas remarqué un guerrier à la taille gigantesque, d'un aspect sombre et menaçant, comme un châne qui se dresse dans un ciel nocturne : ce guerrier portait une coiffure faite avec deux cornes de buffle, des plumes d'aigle et une peau de renard blanc

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qui descendait jusque sur son dos; il avait le visage rayé de blanc et de uoir/ une bouche qui n'avait rien d*humain, des yeux qui jetaient à tous ceux qu'il rencontrait le frisson et la pâleur.

— Il me semble, dit en souriant Saladin quand le Nuage rose lui eut tracé ce portrait, il me semble, ma belle, avoir vu le personnage dont vous me pariez, qui est, en effet, accoutré comme une figure de cauchemar, et a la prétention évidente d^étre fort effrayant. J'aurais aimé le saisir par une de ses cornes, et lui faire avec mon épée une raie rouge sur son visage bariolé de noir et de blanc; mais cela n'a pas été possible : le drôle ne se démenait pas de mon côté. Comment appelez-vous ce fils d'enfer.'

— On rappelle le Vent d'Hiver, répondit le Ntuige rose, et ou l'a toujours appelé ainsi, même quand sa mère était encore jeune et s'inquiétait pour lui du sort des premiers combats. Comme le vent d'hiver, il a toujours été impétueux et malfaisant. C'était le frère de VÉclair qui tm, le maître dont vous m'avez délivrée. V Éclair qui tue, auprès de lui, était bon comme une ondée de printemps. Le Vent d'Hiver ne s'est jamais plu qujà faire souffrir et^ tuer ; et, quoiqu'il ne craigne pas la mort, quoiqu'on ne voie rien sur son visage quand il pénètre dans sa chair du fer ou du feu, ce sont les êtres sans défense, les enfants et les femmes, dont il aime par-dessus tout les tourments. De toutes ces belles choses qui font qu'au lieu de me glacer d'effroi votre courage me fait pleurer de tendresse, lui n'a jamais rien su. Il trouvait toujours que YÉclair qui tue n'était pas assez cruel pour moi. Une fois il me frappa au visage et voulut me

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crever un œil, parce que j'avais refusé de laver le poitrail de son cheval. Quelle haine il aurait contre moi, quels coups il chercherait à nous porter, s'il savait que la mort de son frère et tous les combats qui Tout suivie viennent de nous!

— Mon cher Nuage rose, fit Saladin, je me moque -de votre Vent éPHivery de ses haines et de ses vengeances. Vous savez comment je le recevrais s'il venait nous poursuivre ici. Ne pensez plus, ma belle, à cet homme stupide et lâche; car ce sont des lâches, malgré la bonne contenance qu'ils trouvent moyen de faire pendant qu'on les rôtit, tous vos infâmes sauvages! ce sont des lâches, puisqu'ils ne craignent pas de frapper qui ne peut répondre â leurs coups! Oubliez, pauvre reine méconnue et outragée, tous Jes butors dont vous, avez été forcée de subir les sots et farouches caprices pendant si longtemps. Vous avez trouvé enfin ce qu'on nomme un chevalier dans la langue des vrais braves, c'est-à-dire un homme qui, au lieu de crever ,les yeux des belles, les adore, en fait ses étoiles, ses soleils, ses dieux; un homme qui, au lieu d'être le tyran et le bourreau des faibles, est leur serviteur et leur soldat; enfin vous avez trouvé un homme qui vous aime et vous le dit de la façon qui vous plaît.

Le Nuage rose étendit ses deux bras vers le cou de Saladin, attira vers sa bouche le noble visage de son amant, et, sur ce front qu'enflammaient les pensées héroïques, déposa un baiser où frémissait toute son âme, celte âme jeune et sauvage inondée alors d'un amour profond comme les gouffres de la mer, pur comme Tair des forêts. Cependant la nuit arrivait* Les danses des

Caraïbes touchaient à leur fin; les amants rentrèrent dans leur cabane. Bientôt on n'entendit plus dans le camp des Longues Oreilles que le frémissement de la mer, les murmures du vent, et ce bruissement mystérieux que font partout les ténèbres.

Pourtant tout le monde n'était pas endormi dans cette cité guerrière. Sans parler des amoureux, qui ne sont pas fort dormeurs de leur nature, bien des gens, chez les Longues Oreilles, étaient éveillés. Si Ton était entré dans la hutte qu habitait Favonette, on eût, je crois, trouvé le digne souverain fêtant, en compagnie de Hafré, de Narille et de Dranmor, Toutre où il puisait d'aussi philosophiques inspirations que celles qu'offrait à Caton d'Utlque le divin Platon. Mais un homme dormait qui n'aurait point dû dormir, ou du moins, s'il ne dormait pas entièrement, soutenait une lutte assez malheureuse contre le sommeil; c'était la sentinelle qu'on avait placée à la porte du défilé par lequel il était le plus facile de pénétrer dans le camp. Si cette sentinelle coupable avait eu le cerveau plus libre, l'œil plus ouvert, elle aurait remarqué là tournure suspecte d'un renard blanc qui, venu du côlé des montagnes, se dirigeait vers les huttes qu'elle était chargée de garder. Ce n'est pas chose étonnante qu'un renard blanc dans une île américaine, mais ce serait chose étonnante partout qu'un renard blanc marchât comme marchait celui*lù. Les sauvages mettent des peaux de renard blanc pour s'approcher des bisons; un œil de bison seul aurait dû prendre pour un vrai renard Tétre qui venait de s'introduire chez tes Longues Oreilles. II y avait trois jours, un guerrier longue oreille, mécontent de son

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roi on de ses coDcitoyens, avait passé chez les Grandes Bouches. Le Vent (THiver avait donc appris les amours de Saladin et du Nuage rose, Texistence qu'ils menaient, et jusqu'à Tendroit qu'ils habitaient dans le camp. Maintenant, en voyant le renard blanc se traîner vers la hutte occupée par Brlolan et sa beauté caraïbe, on peut, je crois, deviner quel ennemi et quel danger menaçaient les deux amants.

I C'était un tableau inouï que celui qu'éclairait alors la lune de son regard malade. Un renard à la fourrure blan- I che glissait sur le gazon; mais, en avant et en arrière de I ce renard se dessinaient, comme les membres monstrueux ' de quelque fabuleux animal, des jambes et des bras humains. Il y a un diable caché, dit-on, dans le cerf que la meute du chasseur noir poursuit dans la nuit, à travers les clairières brumeuses des forêts d'outre-Rhiii; il y avait un être qui ne valait certes pas mieux qu'un diable I caché, mais, par exemple, caché assez mal dans le renard, I qui se traînait en ce moment sur les rivages de la Do- I minique.

1 La hutte de Saladin et du Nuage rose renfermait une couche fort étroite, faite, comme toutes les couches de sauvage, avec un peu de feuillage et quelques peaux de bêtes. Un époux caraïbe, pressé du désir de dormir, n'aurait point manqué de s'installer sur l'unique lit de la cai bane et de faire coucher sa femme par terre. Saladin connaissait parfois le besoin du sommeil (c'est un besoin auquel Amazau se livrait près d'attraits qui valaient ceux du Nuage rose, quand il fut surpris par la princesse de Babylone); mais Saladin, comme on le sait de reste, pour

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goûter le plus nécessaire des repos, n'était pas homme à rien faire contre sa chevalerie. C'était le Nuage rose qui occupait la couche du logis. Briolan était étendu sur le sol en travers de la porte, et protégeait ainsi de son corps, tout en dormant, le sommeil de sa compagne, comme un serviteur dévoué protège le sommeil de son roi.

Le Nuage rose, ainsi que tout enfant de race sauvage, avait les sens plus fins, plus sûrs et plus prompts que ne le sont des sens d'Européens. Accoutumée à dormir au milieu des périls, des surprises, dans de frêles abris assiégés de maints effrois, le moindre bruit chassait de ses paupières le poids léger que le sommeil y déposait. Un bruit presque imperceptible que fit en s'entr'ouvrant, poussée par une main de la plus merveilleuse dextérité, la . porte en joncs de la cabane, éveilla le Nuage rose; la fille caraïbe se mit sur son séant, et, à la clarté d'une lampe sauvage faite avec une huile particulière qui jette en brûlant des lueurs argentées, elle aperçut au seuil de la hutte le renard blanc. Ce n'est pas un œil comme celui du Nuage rose qu'un déguisement aurait pu tromper. D'ailleurs, tout déguisement disparut bientôt. Arrivé au but qu'il voulait atteindre, l'être humain qui se cachait dans une fourrure de renard rejeta en arrière la peau velue sous laquelle étaient masqués ses traits; le Nuage rose vit alors un personnage comme nos jeunes filles n'en verront jamais dans leurs plus cruels et leurs plus désordonnés cauchemars : le Vent d'Hiver était devant elle; le regard féroce et mystérieux de la béte fauve éclairait son visage rayé de blanc et de noir; entre ses dents luisantes

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et aiguës brillait un couteau à scalper. 'Le Nuage rose sentait l'horreur courir dans tous ses membres, le feu dévorer son cerveau, le froid mordre son cœur; cependant, en fille intrépide des forêts, elle cherchait à soutenir cette vision terrible. Par un effort surhumain, elle était parvenue à rassembler ses esprits prêts à la quitter, et la voix, que les affres avaient arrêtée d'abord dans son gosier, arrivait enfin dans sa bouche quand elle aperçut le Vent d'Hiver se pencher sur Saladin endormi, et, saisissant le couteau qu'il tenait entre ses dents, en menacer la gorge de notre héros, \lors, par un mouvement énergique et rapide, par un bood prompt et sûr comme celui d'un chat-tigre, la Caraïbe s'élança sur celai qui voulait tuer son amant. La terreur, elle ne la sentait plus, elle s'était délivrée de ses étreintes glacées; le sobHme vainqueur des épouvantes, le dévouement, embrasait de ses ardeurs ce cœur passionné de femme; elle saisit d'une main, dont un instant les nerfs furent de feu, les muscles d'acier, le bras que le Vent d'Hiver levait contre Saladin.

Notre gentilhomme fut réveillé par un bruit de lutte et par le choc d'un corps qui tombait sur lui. Ce corps, c'était celui du Nuage rose, frappée dans la poitrine par son ennemi. L'héroïque fille, en tombant, trouva moyen d'occuper encore celui qui l'avait frappée, et de crier à Saladin :

— Défends-toi, ami, je meurs pour toi.

Elle n'avait pas achevé ces mots, que Briolan était debout, l'épée à la main, ardent et terrible comme la vengeance et la colère. Entre le gentilhomme français et le

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Caraïbe, le combat ne fut pas long. L'épée de Saladin entra, sortit et rentra dans le corps du Vent d'Hiver en épée qui veut se désaltérer et qui n'y parvient pas.

Oh! la puissance de la mort, elle ne nous a pas été refusée, elle nous a été accordée à pleines mains; il n'en a pas été de même de la puissance de la vie. Saladin avait tué le Vent (THivei'; le corps de cette bête humaine était là inanimé et sanglant devant lui, devenu cette chose qu'on nomme cadavre; mais le Nuage rose aussi gisait sur le sol. Dans ce gracieux corps, qu'animait il y avait quelques instants une âme généreuse, rien ne vivait plus. Sur ce sein chaud encore, mais d'une chaleur décroissante, et dont la source était désormais tarie, sur ce sein tout à rheure frémissant des élans héroïques et amoureux, la mort avait posé son implacable et inerte main. Une morne blessure d*où suintaient quelques gouttes de sang, voilà ce qu'offrait cette poitrine faite pour les bouquets de fleurs et pour les baisers.

Saladin ne pouvait pas se décider à croire que toute espérance était perdue; il alla chercher Favonette, si ex- . pert en blessures. Le chef des Longues Oreilles arriva, suivi de Narille, de Dranmor et de Mafré. U avait bu quelques coups de trop à la source de sa philosophie, à son outre sacrée. U était en ce moment de sa plus insouciante humeur. C'est une chose chère aux hasards cruels, aux dieux mauvais, que de faire venir la légèreté et l'indifFérence là où il faudrait la charité et la tendresse. Sur la route où les larrons ont laissé un homme à demi tué, il est bien rare que ce soit le bon Samaritain qui passe. Du reste, Favonette n'aurait rien pu pour sauver le Nuage

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rose, quand il aurait eu le cœur de^aint Vincent de Paul et la main d'Ambroise Paré. Il n'avait que trop raison lorsqu'il dit, en promenant son regardde Caraïbe et de greaadier du Nvjage rose au YeM d'Hiver :

— Voilà des gens qui sont morts autant qu'on puisse Têtre. La femme a une blessure étroite, mais profonde; la mort lui a été injectée au cœur. Quant à Thomme, il est troué, ce qui s'appelle troué. Quelles furieuses bottes vous lui avez portées, Saladinl Je voudrais que toutes les Grandes Bouches en eussent autant que lui à travers le corps. Toutefois^ s'ils étaient tués de cette façon, il serait impossible à ceux de mes gaillards qui ont conservé UQ goût endiablé pour les rôtis humains de contenter leur gourmandise. Au point de vue chevaleresque, cet homme est très-bien tué, mais il l'est mal au point de vue culinaire.

L'air et les propos de Favonette, en cette occurrence, irritaient Saladin. Il lui répondit d'une manière irès-sùccincte au sujet du Yent d'Hiver, sur lequel le chef des Longues Oreilles l'accablait de questions, et il finit même par le congédier, ainsi que Mafré et Narille. 11 ne voulut garder auprès de lui, pour rendre les derniers devoirs au Nmge rose, que Dranmor. dont la figure était dure et impassible, mais recelait cette vertu qu'a la beauté de n'être jamais pour l'esprit, dans quelque situation qu'il se trouve, un objet d'irritation.

Avec Dranmor, il veilla près du Nuage rose toute la nuit, et le lendemain l'enveloppa dans un linceul fait avec les peaux les plus douces qu'il put trouver. Il ne voulut point, dans les funérailles qu'il fit à cette fille

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des forêts, suivre les us des sauvages. Le pauvre Nuage rose avait trop souffert des mœurs au milieu desqneUes sa vie s'était passée. Il Tensevelit aussi simplement qu'une créature trépassée puisse être ensevelie. Sur le rivage de là mer, à Fendroit où le sable finit et où le gazon commence, il creusa une tombe. Cette tombe était voisine de la source où il s'était réveillé de l'évanouissement causé par ses blessures sur le cœur qui maintenant ne battait plus. Il déposa précieusement ce trésor sacré d'un corps que Ton a aimé dans la fosse qu'avaient creusée ses mains. 11 combla cette fosse avec de la terre, et, aidé de Dranmor, scella dans cette terre un morceau de rocher sur lequel il écrivit :

Ci-gît le Nuage rose.

Le tombeau du Nvjage rose regarde la mer du côté du levant. Les premiers rayons de Taube y glissent; dans le flux, il sert de limite aux vagues. Je ne sais point quelle sépulture plus digne, je dirais presque plus charmante, pourrait être désirée par ceux qui attachent quelque prix à la façon dont doivent reposer leurs restes.

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Briolan n'était point rêveur : homme de guerre et non poète, s'il était mort à Thôpital, il n'aurait point fait pendant son agonie des élégies à la façon de Gilbert. Toutefois la mort du Nitage rose lui donna de la mélancolie. Pendant plusieurs jours, il alla au soleil levant et au soleil couchant s'asseoir sur le tombeau delà rive, où, tout comme s'il eût été rimeur de son métier, il prétait un sens mystérieux d'un vague rapport avec sa tristesse aux vents, aux nuages, à tous les jeux d'ombre et de lumière ; puis son chagrin s'affaiblit, et il passa de l'humeur attristée à l'esprit ennuyé, ce qui n'est pas un changement très-heureux. Le fait est que sa situation n'avait rien de bien gai. Les yeux qu'il aimait, les yeux de Brigitte, où brillaient-ils? À des distances de son regard que des rayons d'étoiles auraient pu seuls parcourir. La pauvre fleur sauvage que de bons destins lui avaient envoyée pour parfumer les heures de l'exil, le vent de la mort Tavait cueillie. Enfin le passe-temps des braves cœurs, le danger, lui manquait depuis quelques jours. Les Grandes Bouches n'avaient point vengé la mort du Vent d'Hiver, Devant l'enceinte où s'étaient réfugiés les Longues Oreilles, ils se tenaient d'un air découragé.. Hafré avait fait remarquer qu'étant montée en artillerie à

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peu près comme Tarmée d'Âgamemnon, il n'y avait point de raison pour que Tarmée assiégeante ne fit pas durer ses travaux pendant dix ans. Un siège de dix années à soutenir dans un coin de la Dominique, ce n'était point, pour une âme aventureuse, une perspective séduisante. Saladin était donc tout à fait morose, quand un soir il lai sembla que la bienfaisante déesse des aventures daignait de nouveau s'occuper de lui.

On peut toujours regarder la mer avec une espérance. Bien souvent on n'y voit passer que des mouettes et des hirondelles, mais on sait qu'il y a certainement un endroit sur son immense et redoutable surface, celui-'là ou celuici, que traversent, à la merci de maintes puissances inconnues, quelques existences humaines. Toujours à Thorizon quelque embarcation peut paraître : d'honnêtes gens, de bons pécheurs, de tranquilles marchands, ou des garnements sans autre boussole en cette vie que la boussole marine, qui vont où veut et sait le diable. -

Le vaisseau qu'on aperçut un soir ji la hauteur du camp des Longues Oreilles ne paraissait point appartenir à Tespèce des navires inoffensifs et laborieux ; x' était un bâtiment aux formes élancées et audacieuses, aux voiks et à la carcasse noires, qui avait dans son allure je ne sais quoi de provocant et de matamore, sentant enfin son pirate d'une lieue.

Ce bâtiment s'avança vers la baie qui échancrait le camp des Longues Oreilles. Favonette, dés qu'il aperçut ce mouvement, appela tous ses hommes aux armes. Saladin et ses compagnons ne furent pas les derniers à se mettre sur le pied de guerre. Quand chacun fut armé

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jasp'aux dents, on s'avança sur la rive au-devant du Taisseau, qui se mettait en état de défense. Ainsi, des deax côtés, arcs bandés, canons et fusils chargés, enfin iurmes prêtes à frapper. C'est ainsi que s abordent volontiers les hommes quand ils se rencontrent par hasard aa milieu des solitudes de la nature ; cela soit dit en passant et sans amertume, a II faut bien que Thumanité se saigne un peu,x» répétait souvent Favonette du ton dont quelques-uns disent : € Il faut bien que jeunesse se passe. 9 Du reste, en cette occasion, il n'y eut point de sang versé.

Les gens du camp laissèrent avancer le vaisseau jusqu'à une portée de mousqueton, et, quand le navire fut à cette distance, Mafré s'écria : « Hais, si je ne me trompe, c'est le Cid Campeador que nous avons sous les yeux, et voici, sur le gaillard d'arrière, deux de mes anciennes coQDaissances : Pierre le Sombre et le blond Wblfgang de Werchittgen , couple héroïque d'amis qui défie tous les couples de guerriers antiques. Voilà tantôt dix ans que Wolfgang et Pierre boivent la vie à la même coupe. Toujours à côté l'un de l'autre dans les combats, le même boulet les a souvent menacés. Ils pendront au même gibet, comme deux fruits jumeaux à une branche d'arbre, s'il leur arrive jamais d'être saisis par la potence. Ha foi ! je les revois avec plaisir. La dernière fois que je les ai quittés, c'était dans les mers de la Chine. Comme on se rencontre dans cet univers! Cela prouve bien (Hafré retombait ici dans sa triste et habituelle réflexion) que le monde est malheureusement fort petit.

Cependant, tout en parlant ainsi, le vicomte Ascagne

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attachait au bout de son fusil un mouchoir blanc qu'il agitait en signe de salut fraternel. Ce signe ne fut pas laissé sans réponse par le vaisseau. Deux hommes d'une belle tournure, dignes de commander au Cid Camnfeador^ se penchèrent en dehors de la balustre, travaillée comme le balcon d'une maison andalouse, qui bordait le gaillard d'arrière de Télégant vaisseau, et témoignèrent par leurs gestes qu'ils reconnaissaient celui dont ils recevaient les saluts. Le fait est qu'avec de bons yeux on pouvait recoQnaltre Mafré de fort loin. Il ne ressemblait point à celoioi, à celui-là ou à cet autre ; il était fait comme le fils seul de sa mère. Narille aurait bien dépensé trois millioDs d'années, si les années lui avaient été données par millions, pour apprendre la façon dont son compagnon portait la tête, s'appuyait sur ses jambes, levait la main...; et c'aurait été temps dépensé en pure perte. Mafré était l'inimitable Mafré.

Le Cià Campeador, désormais traité en ami, s'avança donc en changeant d'allures, avec un air de royale confiance, dans la baie où il se disposait tout à l'beore à entrer mèche allumée. On jeta l'ancre tout près de la rive que couvraient les Longues Oreilles, et sur cette rive furent bientôt portés par un canot agile les deux hommes qo'avaient salués Mafré, Pierre le Sombre et Wolfgang de Werchingen. Lequel était Pierre? et lequel était Wolfgang? C'est ce qu'on pouvait facilement distinguer. Les deux amis étaient à peu près de la même taille ; tout deux avaient des formes hautes et hardies comme le vai0^ seau sur lequel ils étaient montés ; mais l'un avait sur st chevelure la couleur des ailes du corbeau, et Tautre

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celle des épis ; l'un avait les ^feux d'un noir luisant comme la cavale d'un démon, l'autre avait les yeux d'un bleu rif comme le manteau de Jésus-Cbrist. Ces physionomies aux traits si différents étaient éclairées par un même regard, par un regard intelligent, triste et audacieux, se ressentant de la mer et du danger, des combats et des orages, un regard* de pirate penseur. 11 n'y a point de raison pour qu'un penseur ne soit point pirate,

Pierre et Wolfgang, Mafré et Dranmor, car Dranmor connaissait tous ceux que connaissait Mafré, se donnèrent Taccolade ; puis le vicomte Àscagne, conduisant les nouveaux venus au capitaine Favonette, lui dit avec cet accent que Narille cberchait à graver dans sa mémoire :

— Voici, mon cber chevalier, deux vaillants auxquels vous serez heureux, j'en suis certain, de donner Thospitalitédans votre <;amp. MM. Pierre le Sombre etWolfgang de Wercfaingen, commandants du vaisseau pirate le Cid Campeador, sont de ces hommes que vous chérissez quand vous ne vous coupez point la gorge avec eux. Ce soir, s'ils viennent dtnersous votre toit, vous serez, mon digne Favonette, président d'une vraie Table Rond«. Le roi Ârtus, que vous connaissez bien, car vous m'avez dit que, dans le château de Favonette, il y avait des romans de chevalerie, le roi Artus n'avait point la joie de promener ses regards sur plus braves visages que ceux dont vous serez entouré. Si ces messieurs veulent nous donner un coup de main, nous ferons passer quelques mauvais instants aux Grandes Bouches et à leurs, chiens.

Cette dernière phrase sonna d'une façon particulière-

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ment agréable aux oreilles de Favonette, et il tendit la main aux deux capitaines pirates avec toute la grâce bienveillante dont il pouvait disposer; puis, dans un discours bref, mais amical, il leur offrit le libre usage de son camp et de tout ce qu'il contenait. Pierre et Wolfgang répondirent qu'ils avaient besoin seulement d'eau, que leur équipage en manquait, et qu'ils étaient venus en chercber à celte source, qui leur était connue, des rives de la Dominique. Favonette, en grenadier français, ne manqua point de faire toutes les plaisanteries que peut tenir en réserve contre l'eau un buveur de vin ; puis, après ce sacrifice aux grâces badines, il assura ses deux hôtes, d'un ton sérieux, qu'ils pouvaient faire remplir à la source de son camp toutes les tonnes de leur vaisseau ; enfin il termina son discours en les invitant à venir prendre leur part dans sa hutte d'un dîner où l'eau ne manquerait point, mais, comme disent les Caraïbes, l'eau de feu.

Quelques heures après ce dîner, quand on en eut fini avec toutes les danses qui suivent les repas des sauvages et que l'élément caraïbe pur se fut tout à fait retiré de la société, Mafré raconta l'histoire de Kerre le Sombre et du blond Wolfgang de Werchingen. « J'aurais pu, dit-il en s'adressant aux deux pirates, qui étaient assis en face de lui, vous laisser le soin de nous apprendre vousmêmes vos aventures : je sais que je vous rends un service en vous épargnant cette besogne. Vous êtes tous deux de ceux qui aiment mieux penser et agir que parler. Moi, je ne crains point la parole; je l'avouerai, elle mamuse. J'aurais aimé, comme César, faire voler sous les

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pieds de mon cheval, au milieu des traits, le galet des rives bretonnes, et me livrer, dans le sénat, à des disser^ tations sur Timmortalité de Tâme. »

Mais les dissertations de César, j'en suis très-fermement convaincu, l'amusaient plus qu'elles n'amusaient le séoat; les récits de Matré dans toute leur ampleur ne divertiraient peut-être pas le lecteur autant qu'ils le divertissaient lui-même. Voici donc en très-peu de mots ce qu'il apprit fort longuement à ses compapons sur les gestes et les caractères des deux capitaines du Cid Camfeador.

Rien de plus distinct à leur source que les deux existences dont une amitié romanesque avait maintenant con^ fondo le cours. Une même passion s'était emparée de Pierre ie Sombre et du blond Wolfgang, Famour du danger et de Taventure ; mais c'était par deux routes opposées qu'ils étaient arrivés tous deux à la fantasque et orageuse région de la vie où leurs âmes se complaisaient. Pierre avait eu tous les malbçurs accablants et réels qu'il peut y avoir pour une créature humaine en ce monde. 11 était né en Espagne, dans les cachots du saint-ofSce, d'une fille noble, persécutée par toute sa maison pour une faute amoureuse. Â la plus lugubre des enfances avait succédé pour lui la plus douloureuse des jeunesses. Sa mère venait d'être rendue à la liberté et réunie à Tbomme qu'elle aimait, quand cet homme mourut atteint par une vengeance. Pierre vit son père expirer sous ses yeux; des horreurs du cachot il passa aux horreurs de l'assassinat. Plus tard, en Corse, où sa destinée errante l'avait conduit, il devint épris d'une jeune fille; cette jeune fille

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