‹ Aventures du temps passéChapitre 19 sur 37 · D'UN HOUZARD · texte numérisé non relu

D'UN HOUZARD

Suivant moi, une des plus grandes souffrances de ce temps-ci, c'est la lutte que les sentiments les^lus opposés se livrent au fond de notre cœur, beaucoup d'entre nous sont, en politique, ce que serait en amour un homme qui aurait passionnément aimé vingt maîtresses. Vous voulez désormais vivre pour deux yeux bleus, tout à coup deux yeux noirs s'ouvrent devant vous ardents et impérieux.

Voilà le drapeau tricolore qui passe, et vous criez Marengo, Âusterlitz, Wagram ; puis, que votre regard rencontre au front de quelque édifice l'écusson mutilé

i CARACTÈRES ET RÉCITS OU TEMPO.

d'une royauté proscrite, et vous pensez que Fbntenoy valait bien Arcole.

Je, voudrais peindre les souffrances d'une âme où cette lutte causa ses ravages les plus douloureux. J'espère que ce récit ne paraîtra point trop vieux, quoique je le place à une époque séparée de nous déjà par bien des événements. Presque tous nous éprouvons encore, à différents degrés , les souffrances morales de mon héros. jQui n'a p]&3, sous les deux <prapeaux' que le soufflé maudit des révolutions pousse avec tant de fureur l'un contre l'autre, maint objet d'ardente tendresse? Nos démocrates, je veux le croire, malgré toutes les folies de leur langage, n'ont point rompu dans leur pensée ni avec Thumanité, ni avec l'honneur ; et nous , ne portortô-nous pas , attristée mais adorée, au fond de notre cœur l'image de la liberté î

L'homme obscur dont je veux raconter les douleurs aima les deux drapeaux de ce pays. L'un était celui de ses pères, l'autre était le sien. Il tenait à l'un par le sang qui coulait dans ses veines , à l'autre par le sang qu'il avait versé. Aux souffrances que lui causaient ces deux amours, un amour d'une autre espèce joignit de cruelles tortures. Mais je vais laisser parler les faits.

Tous les émigrés ne trouvèrent pas à l'étranger ia fortune adverse. Le comte de Cadolles , qui est mort pair de France sous la Restauration , répétait souvent

tES SOtJFFIUNCBS D^CN H0U2ARb. f^

que ses plus heureux jours s'étaient écoulés au delà du Rhin. Le fait est qu*un aimable esprit et une |[racieuse figure lui avaient valu , dès sa premier^ jinnée d'exil, Tamour d'^ne jeune fiUe qui possédait, QUtfe deux yeux d'un bleu sçraphique et une cheve-*. lure de Jfçe, le plus beau château dont le phin réfléchisse Jeç tours, te château d'Permorah est uni songe romantique. I.*eau, la verdure, le ciel, les montagnes réunissent leurs enchantements pour en (aire une demeure digne d'up ManfrecJ. Dans ce château naquit le héros de cette histoire, que s^ mère voulut appeler du nom gerr«anique de ^olfgang, et que son père appelait le oîarquis 4e CadpUes, suivait un usage de ça maison.

Wolfgang avait dix-bijit ans quand un horrible malheur emporta tout à coup toutes les joies de sa jeunesse, et jeta sur sa vie de ces ombres qu'aucune lumière humaine ne dissipe plus : Wolfgang perdit sa mère. Pendant quelques mois, il fut enseveli sous le linceul de cette chère morte, pu^s le monde vivant où il était condamné à rester longtemps encore s'empara de lui de nouveau. Le temps, une fois de plus, accomplit son habituelle et triste cure. La pâleur d'une éternelle cicatrice remplaça la blessure béante que lui avait faite la douleur, et il recommença la mystérieuse odys^e qu'il ne nous est permis d'interrompre pour aucune halte ni dans la tristesse ni dans le bonheur; mais il sentit qu'un immense changement

4 CAttACTfelitô ET AiCtTS m TEMPd.

s'était opéré en lui. La rêverie lui causait cette insupportable souffrance que nous cause un air auquel s'attache le souvenir d'une personne que nous avons aimée et qui a disparu. L'action était devenue son besoin impérieux et incessant. On eût pu le prendre pour le chasseur noir, à l'infernal galop de son cheval sous l'ombrage des forêts allemandes, hb soir, il revenait sans être las, et il s'abîmait régulièrement alors dans une lecture qui augmentait, au lieu de l'apaiser, la fiévreuse ardeur de son âme. Le comte de Cadolles recevait les journaux de France, et c'était alors le temps des sanglantes merveilles de l'Empire. ^

C'était le temps où les premiers-Paris commençaient comme des poëmes épiques. Une odeur de poudre, un bruit de tambour, s'échappaient des feuilles françaises. En lisant les faits accomplis chaque jour par les soldats de Bonaparte, Wolfgang se rappelait qu'il n'était pas Allemand.

Il aimait tendrement son père, mais il avait avec lui peu de relations. M. de Cadolles était un homme d'un esprit agréable et cultivé, <|ui faisait des vers sur le modèle des vers de l'abbé Delille. Je suis persuadé qu'il s'était traduit sa femme comme Ducis traduisit Hamlet. Le mélange de passion et de rêverie qui faisait le caractère de la comtesse Hermengarde lui avait échappé, sinon dans sa forme extérieure, du moins dans sa secrète et profonde originalité. M. de Caddies était en un mot le Français tel que Ta peint

tSS SOUFFRANCES d'uM HOUZARD. $

d'ordinaire madame de Staël, tel qu'il fut longtemps, et, il faut le reconnaître, tel qu'il est encore volontiers^ impropre à toute vraie passion, ennemi de toute profonde étude, superficiel avec conscience» léger avec onction. M. deCadollês avait composé une épitaphe en vers pour sa femme, et l'avait fait graver sur un mausolée de marbre blanc d'une forme antique. Puis, ce devoir pieux accompli de cette romanesque façon, il avait cherché, disait-il, des consolations dans les belles-lettres et une distraction dans une société choisie. Six mois après la mort de sa femme , M. de Cadolles recevait dans le château d'Hermoràh toute la noblesse des environs.

Wolfgang se refusait obstinément à toute société Dès que les hôtes de son père arrivaient, il s'enfuyait dans sa chambré; mais il emportait avec lui lé Jovr^nal de FEmpire^ et souvent toute sa soirée se passait danë des visions guerrières. — Et moi aussi, se disait-il, je pourrais être soldat français I — Un hasard des plus insignifiants en apparence vint tout à coup décider dé sa vie.

Ce hasard fut Tarrivée à Herftiorah d'un trompette au 1*' houzards qui s'appelait Robert Triton. Triton ne savait pas s'il devait le nom qu'il portait à son père, ou bien à un ancien capitaine de dromadaires qui avait pris soin de ses jeunes années, homme in • struit, qui lui agirait donné ce nom-là, disait-il, par rapport à d'anciens sonneurs détrompe; c'était, du

reste, une question qui le tourmentait peu. Triton, depuis bngtemps, ne connaissait qu'une seule famille, c'était le 1"* houzards. Les hommes s'en vont, mais les régiments restent. Depuis que nous avons en fac6 de nous des batteries qui détruisent en quelques tietires des corps d'armée, les gloires Individuelles se font rares. Tel qui aurait peut-être été Bayard a son affaire, comme dit le troupier^ la première fois qu*il va au feu. Ce sont des numéros de régiment qui héritent dés grandes renommées chevaleresques. Quelquesuns sont tentés de s*en plaindre, et moi Je dis : Tarit mieux, plus le métier des armes exige d'abnégation,' plus il est beau. « Aimez à être inconnu et à n'être compté pour rien, » dit VImitatiùn de Jinus-Christ. '^ Il faut que lé soldat ait cette thaxime dans le cœur : il tombe, mais le drapeau avance, et la marche du régiment bat toujours. Quand la bataille est gagnée, on dit : Le 5' de ligne, ou le 1* houzards, s'est cou* vert de gloire, et un millier de héros anonymes jouissent d'une ligne de bulletin. Le i*' houzards s'était bien des fois renouvelé depuis que Triton y avait sonné la charge pour la première fois i mais c'était toujours la même âme qui animait ce Corps éprouvé par lei balles. Quelques anciens, épargnés par le feu, téÈ^ taient dans cette immortelle famille, et contaient aux nouveaux venus maints traits d'une vertu ignorée. It fallait entendre Triton parler de l'adjudant Kreiitzef et du capitaine Margarid, et du brigadier Sarmin,

LBS SOUFtRÂNGES d'UN HOUZARD. #

Entre deux bouffées de tabac, il jetait sur ces noms inconnus toute la splendeur dont disposait son éloquence militaire. Wolfgang Tècoutait les larmes aux yeux et se disait souvent : Je ne désire point pour ma mémoire d*autre oraison funèbre que celles-là. Wolfgang avait un cœur de soldat. On a un cœur de soldat comme on a ufn cœur de prêtre. Et quand Dieu vous a donné ce cœur-là, il n'y a q^u'un sabre qui puisse vous Tarracher de la poitrine . Aucun raisonnement, aucun discours n'éteindrait votre enthousiasme. Je croîs parce que c*est absurde. C'est Técrasante et magnifique formule deà religions.

Robert Triton était venu un beau Jour ail château d'Hermorah, vêtu de haillons qui rappelaient de lai façon la plus confuse l'uniforme français et traîriant un de ses pieds enveloppé de chiffons, tandis que l'autre était encore dans une botte à la houzarde. Le pauvre diable avait eu la cheville brisée par une balle autrichienne. Un heureux hasard lui avait sauvé l'amputation, mais il était estropié et se croyait mis pour toujours hors du noble jeit des batailfes.

Il avait appris qu'un château devant lequel il passait était habité par un Pl-aiiçâis, et il était venu avec confiance demander l'hospitalité â un compatriote. Son instinct Tavâit bien guidé. Le comte de Cadolles le reçut avec bonté, Wolfgang avec effusion. On soigna son pied, et dès qu'il put se tenir achevai, le marquis en fit le chef de ses piquéurs. Robert, qui aimait à

célébrer la gloire du !•' houzards, trouvait dans Wolfgang un auditeur d'une ^complaisance inépuisable. Aussi la plus intime liaison s'était établie entre le jeune gentilhomme et le vieux soldat, et un jour Robert 09a dire à 3on maître :

-^ Si j'étais à votre place, monsieur le marquis, je serais malheureux.

— Et pourquoi? repartit Wolfgang qui à ce moment essuyait à la crinière de son cheval son couteau de chasse teint du sang d'un sanglier.

— Pourquoi, monsieur le marquis? Parce que je voudrais répandre un autre sang que celui de la grosse bête. Â votre âge, il y avait déjà près de six ans que

. j'avais entendu siffler une première balle, et j'en avais déjà mis à l'ombre plus d'un qui aurait bien voulu me trouer la peau. C'est bon d'aller à la chasse de temps en temps, quand il n'y a plus ni poules ni cochons chez le paysan pour mettre quelque chose dans la gamelle; mais chasser toujours, ce n'est pas là une vie pour un homme. Je n'aurais pas voulu de ce métier-là pour mon cheval. Quand mon pauvre

. Mameluck, comme je l'appelais, car je suis un Égyptien, tel que vous me voyez ; quand otôn pauvre Mameluck était deux jours sans entendre le brutal , il bâillait. On aurait dit un vieux militaire qui n'a plus qu'à lire la gazette. Savez-vous que vous feriez un joli houzaid? Lorsque le capitaine Margand est arrivé au régiment, il était comme vous, tout pâle

LES 80UFnU»GBS D'UN HOOZAIID. •

et si mince qu'on aurait pu le couper en deux d'un coup de sabre. Â sa première affaire il a gagné la croix. Il a franchi dans une charge deux canons prussiens comme vous franchissiez le saut de loup tout à rheure« Voyez-vous, monsieur le marquis , quand on n'a pas vu une charge» on n'a rien vu. On a la poudré dans les narines, la trompette dans les oreilles, le diable au corps. On ne pense plus à rien , on rencontre des cadavres, on les saute ; les canons vous éternuent au visage, on leur dit : Dieu vous bénisse I On tombe enfin sur ces gueux de Hulans ou de Cosaques, et alors on les sabre et resabre. On les culbute, on les piétine, on leur casse la tête à coups de pistolet^ on les pique à terre d'un coup de pointe, on arrive an porte -drapeau :A toi l'atout, à moi le chiffon, et vive l'Empereur !

La forêt retentit de ce cri, tant le trompette s'était animé en retraçant les plus heureuses scènes de sa vie guerrière. Wolfgang ne répondit rien et rentra chez lui pensif. Depuis quelques jours un grand combat se livrait dans son cœur.

Son père avait servi dans l'armée de Condé. Le jour 011 l'on avait appris au château d'Hermorah que le nommé Louis de Bourbon, comme le disait le malheureux arrêt que madame de Staël entendit un malin crier sous ses fenêtres, était mort dans les fossés de Vin^ennes , le comte de Cadolles prit le ileuil. Dès lors Wolfgang n'entendit plus pronoo*

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10 CARACTÈRES ET KÊCltiS DU TEMPS.

cer le nom de Bonaparte qu'avec des malédictions. Son imagination d'enfant ne se représentait plus le guerrier qui parcourait le monde dans un si glorieux appareil que sous la hideuse et lugubre flgure d'tîli assassin de ballade. Et, tandis qu'il s'dbandonnàit à cette horreur pour le drapeau d*Arcole, il se livrait à d*ârdents enthousiasmes pour les défenseurs ërrâhts, persécutés et désespérés d*un àûlirë drapeau. Il rêvait de Georges Cadoudal et de sa conjuration ihtrëpide. tl se promettait, qùandil aurait l'âge d'holhniè, d'âlîèï rallumer sous les broussailles de la Vendée la sainte guerre des La Rochejaqueleiti; des fiohchiailîp, dès Charette, et s'il ne trouvait pins qUe des cendres sUr cette noble terre, d'essayer, comniè Georges , de la lutte corps à corps avec le iueurtrier dû dernie^ Conde. Puis peu à peu une révolution se fit eh lUi, car, dans ce monde que composé â elle sfeule îcï-baé chaque existence hiirtiàine, il y à dès révôlutlôids fatales comme chez les peuples : il se prit d'amour pour cette merveilleuse gloire de là trànfce impériale, c|iii faisait d'une armée tout entière un êtt^e héroïcjde cotnràe Biayard. Èhfln, je Tài dit, il avait une âtné dfe soldat, ce qui est autre chose encore qu'une âmè de chevalier. La vie militaire l'appelait. Lés bivouacs, lê^ champs de bataille, les grandes marchés occupatefll toutes ses heures de songerie, tl he voyait le soir en s'endormant que cuirassiers se lançant sur des batteries, hou^ards sabrant des tirailleurs et gbènadiêrs

LES SOUFFRANCES D'tJN fiOVZARf). tl

enlevant des redoutes. Ce Français séparé de la France sentait s'agiier en lui, par un étrange phéno-» mène, TespHt qui animait sa patrie. Il avait encore pour l'empereur une invincible répugnance, mais pour les soldats de l'empereur il avait admiration et tendresse. U disait en son cœur : < Ce so^nt là les compagnons que j'ai souhaités. » Il en vint enfin à caresser comme une chimère la pensée de quitter un jour le toit paternel ; et d'aller réclamer sa place sous les aigles françaises, au feu de toutes les armées européennes, t^uis son rêve devint un projet; et le jour où Triton lui peignit! dans son langage de soldat, toutes les joies d'une charge à fond, il se demandait si dans la nuit même il n'irait pas joindre la Orande-Armée, qui commençait alors cette campagne où elle entra pour la seconde fois dans Vienne.

Triton était couché dans l'écurie et dormait d'un sommeil aussi paisible que celui de ses chevaux, quand il se sentit violemment secoué. Le marquis de Cadolles était à son chevet en costume de voyage» un fouet à la main.

— Allons, mon vieux hoiifcard, lève-toi, et selle sùr-le-champ Ali-Baba et Chat-Botté. Nous allons nous mettre en campagne.

.— Nous mettre en campagne à cette heure ! Réveillez-vous, moasieur le inarquis. Mon Dieu ! je ne savais pas que vous étiez somnambule. La nuit est si

IS CAlUCTtoBS BT RftClTS DO TEMPS.

noire que Robin des Bois lui-même se perdrait dans la forêt, s'il voulait chasser.

— Je ne suis pas somnambule, et je ne veux pas chasser. Voyons, lève-toi et obéis , et ne selle qu'un cheval, si tu as peur.

A ce mot, l'ancien trompette bondit comme Rodrigue.

— Vous savez bien, fit-il, monsieur le marquis, que la peur ne s'est jamais logée dan&mon ventre. Je vous suivrais en enfer. Je suis sûr qu'il n'y fait pas plus chaud qu'en Egypte.

Et, tout en murmurant, Thonnête Triton sella Chat-Botté et Ali-Baba.

C'étaient deux magnifiques chevaux : Chat-Botté surtout, Chat-Botté qui était destiné à mourir de la mort des braves, était bien la plus noble bête qui se soit jamais associée à une destinée humaine. Son grand œil noir à reflet fauve brillait de cette clarté inquiète, particulière au regard de tout être destiné à mourir de mort violente. Son cou était un peu court, mais toutes ses formes étaient vigoureuses et rassemblées, et on sentait sous sa robe alezan doré cette vie capricieuse, frémissante, pleine de grâce, d'ardeur et de mystère que Dieu a donnée ici-bas aux chevaux, a l'onde et aux femmes. Wolfgang aimait tendrement ce bel animal. Il n'allaitjamais le visiter daD«son écurie sans l'embrasser sur les deux yeux» lui donner son visage à lécher, enfin se livrer avec lui à ces épanchements de l'homme et de la bête dans lesquels

LES^ SOUFFRANCES D UN HDUZARD. t$

il semble que , des deux cotés , on trouve je ne sais quelle consolation secrète à une loi cruelle de la nature.

Wolfgang sur Chat-Botté et Triton sur Àli-Baba quittèrent le château d'Hermorah en silence. Wolfgang sentait un immense trouble en son cœur. « Cette nuit dans laquelle je chevauche, se disait-il, est moins obscure- que ma destinée. » Il pensait à sa mère endormie pour toujours et à son père qui se réveillerait le lendemain. Tout à coup il se retourna vers Triton :

— Eh bien! de^ines-tu où nous allons? Nous allons rejoindre la Grande-Armée. Je ne veux plus qu'on se batte sans moi.

le 99 juin 180^, à quatre heures du soir, le l** houzards, qui était campé près de Lauban, vit arriver deux cavaliers. Un des nouveaux venus fut reconnu par tout le régiment.

--< Eh I te voilà, ma vieille (mon vieux entre troupiers est un terme affectueux, mais ma vieille est ce que la langue militaire renferme de plus tendrement amical ) 1 on te croyait parti pour la gloire ( cela veut dire tout simplement dans le noble argot du bivouac : on te croyait mort), mais il parait que ton tour

wf^^^^mimimmmmmmm

U GARACTkRES BT RÉCITA DU TÉli^S.

fa*était pas encore venu! Tu arrives au bon moment On dit que la danse va recommencer. D*où diable vient donc le camarade qui est avec toi? Voilà detil chevaux qui pourraient pousser une fameuse charge. Où as«tu volé ces bêtes-là t

— j*ai encore plus d'une pipô â ftltttéî, plus d*un verre à boire et plus d'uti coup de ààbre à donner. Mon camarade est un Français qui veut porter Tunlforme du !•*' hôu^ards et manger de rAtltrichien. Ce» deux chevaux-là sont à lui, carccn'eât pas un part^ culier verni aU ihônde» icoïkitne toi et moi,, entre un caisson et un §ac d'àvôine, et tu n'as jamais eu pareilles bêtes entre les jambes i

C'est en échangeant ces propos, restés dans la mémoire de Wolfgang comme tous les détails de son arrivée au camp français, que nos deux cavaliers parvinrent à l'endroit où le colonel du V houzards mangeait avec un chef d'escadron et le major une poule autrichienne, hommage d'uii brigadier au plus brtive et au plus paternel des chefs; car le colonel da i<^r houzieirds ét^it ce qu'on appelait alors, ce qu'on appelle toujours le père du soldat. Il ne professait pas un respect aveugle pour bette justice sortie en habit noir du cerveau des pékins. Il pensait qu'il ne faut pas appliquer une même règle à ceux qui gardent leur sang pour eux et à ceux qui le donhent au pay& Enfin, quand une oie ou un cochon avait passé de la ferme dû paysan dans la gamelle du soldat, au lieu

LES SÔUFtHANCES D*UN HOUZÂRD. 1^

de punir le coupable, il Taidait volohliers à faire disparaître le corps db délit.

Le colonel HeJrBiii, c*esl ainsi qwe se nommait ce brave officier, avait des yeux noirs et vifs comhiè la poudre, une longue mouàtache brune cjui serpentait Ig long de seè jôûes et atteignait le collet de son dolihàii ; en un mot, ce qu'on appelle par excellence une iigurè militaire. Il donna une accolade à Triton. — Je croyiais bien; dit-il, que tu ne devais plus sonner dé la trompette avant le jugement dernier. Mais ces Égyptiens ont la peau dure, et le diable craint, en lès mangeant, de se démonter la îiiâchoire.

ÎPuis, se tournant vèri^ Wolfgàng, il lui dëmàhda èri termes brusques mais pôllà, càf il y aUltdaris Téxtériéur du jëlinô géiltiHioinme une dignité Ijùi inspit-ait â toutes les haiures ùhe certaine ttiëàurè de respect, qui il était et ce qu'il voulait.

— je désire servir daiis le i^* faoùzards et je suis un i^énlilhommë bâiiçàis : le tilalrquis IVolfgang de Cadollôs.

— La révolutioti a isdp^Hihé lès maf(iuis, et Tempeteùrne les a pas rétablis ; riiais lés braveâ sont de tous les régimes él de tous leà temps. Vous êteâ bien bâti, vous êtes bièri monté, si là bête que je voik là eét à vous. Montrèz-ihoi quelques papiers, jeuhe homme, qui mè prouveilt que vous êtes Français, et le 1**^ houzards vous ouvrira les bras.

Mïià dit iè colonel Heitin ; CadoUes lui présenta

silencieusement quelques papiers de famille dont il était parvenu à s'empaier en secret. Le colonel Herbin, en acquérant la certitude qu'il avait bien devant lui un jeune homme ayant dans les veines ce sang des vieilles races, que les chouettes et les hibous des clubs font profession de haïr, mais qui n'en sera pas moins cher de tout temps aux aigles des champs db bataille , le colonel Herbin prit un visage gracieux et tendit la main à Wolfgang. C'était la chevalerie des Hoche, des Kléber et des Marceau accueillant la chevalerie des Bayard» des Grillon et des d'Assas.

Une heure après cette poignée de main, Cadolles faisait partie du i^ houzards. On lui avait donné l'armement et l'équipement d'un cavalier qui venait d'être tué, en allant à la maraude, par un coup de feu parti d*un buisson ; Cadolles fit venir la cantinière et paya la bienvenue à son escadron. On eût dit qu'il avait toujours porté son nouveau costume. Toutefois, en étant libre et familier avec ses camarades, il se garda bien de dépouiller sa nature de gentilhomme. Un secret instinct lui fit sentir qu'à la dignité de ses manières un charme original était attaché, dont les plus grossiers s'éprendraient. Aussi, dans la suite les anciens du régiment l'appelèrent -ils avec enjouem^t : notre marquis. — Qui n*a pas vu le marquis du i^ houzards, disait Triton, ne connaît pas le plus crâne cavalier de l'armée française.

La nuit du A juillet, Cadolles entendit le canon

LKS SOUFFRANCES d'uN HOUZAUD, 17

pour la première fois. Cent neuf pièces de gros calibre protégeaient le passage de l'armée qui franchissait le Danube sur un pont établi depuis trois jours par les ordres de TEmpereur. Chat-Botté dressait les oreilles, bondissait dans le rang, mais ses gracieuses courbettes avaient plutôt l'air d'exprimer l'allégresse que répouyante.

Wolfgang avait le recueillement d'un musicien enthousiaste qui entend pour la première fois l'oratorio d'un grand maître. Cette Hiuit du 4 juillet fut marquée par une des plus violentes tempêtes qui se soient déchaînées jamais sur les ondes du Danube. Le tonnerre soutenait une lutte enragée contre le canon, et de longs éclairs faisaierft tout à coup resplendir dans la nuit les manteaiïx blancs des cavaliers. Les vents poussaient leurs soupirs , les nuées sanglotaient audessus de ces vastes plaines qui allaient se couvrir de cadavres. C'est en ces instants que le cœur du soldat a besoin d'être solidement trempé. Il semble qu'au lieu de sourire à son courage, les puissances inconnues du ciel se soulèvent contre lui et le maudissent Les fantômes assiègent ceux-là mêmes qui sont les moins familiers avec les visions. Tel voit sa maîtresse échevelée et se traînant sur la terre comme la fiancée de la ballade; tel autre voit sa mère en larmes et le sein percé d'une épée. Heureusement le soleil reparait, les tristes apparitions s'envolent et les radieuses chimères viennent voltiger autour des drapeaux.

C*est ce qui arriva le matin de la bataille d'Enzersdorf. L'orage disparut, et un de ces soleils que les conquérants lient aux souvenirs de leurs combats illumina le ciel allemand.

Enzersdorf fut le prologue de Wagram. « Toute bataille, disait Napoléon, est une action dramatique qui se compose de trois parties : l'exposition, le nœud et le dénoument » Paul-Louis Courier, tout admirateur qu'il était de la tragédie antique, n'apprécia point les trilogies de Bonaparte, qui étaient supérieures pourtant à celles de Sophocle et d'Eschyle. Ce pamphlétaire, que je soupçonne d'avoir été ce que le troupier appelle un vilam soldai, quitta la Grande-Armée tout rempli, disait-il, de dégoût pour des scènes d'inepte carnage qui ne pouvaient plaire qu'à des divinités aveugles et sanglantes. 11 répéta plusieurs fois : « Je nie qu'il y ait de l'art dans ces tueries. » Le marquis de CadoUes ne jugea point comme ce bel esprit républicain le magnifique drame où il eut le bonheur de jouer un noble rôle. La Journée d'Enzersdorf fut pour lui une journée d'ivresse, dont le souvenir devait rester dans sa vie comme celui d'un premier amour.

L'action engagée vers midi ne fut suspendue qu'à onze heures du soir; cette heure arrivée il s'étendit dans son manteau entre les jambes de Chat-Botté, et regarda le ciel où ces merveilles inconnues d'un autre monde, les étoiles, souriaient dans un éther transparent. De sereines pensées s'éveillèrent en lui; pour la première

tes SOCFtHAKCBS B^CN HOIJZARD. tO

fois depuis la mort de sa mère, il sentit comme une douce clarté qui dissipait les sombres tristesses de son cœur. Demain peut-être, se disait-il, je la rejoindrai; ^ il s'endormit de ce sommeil qui est un des présents du danger aux hommes dignes de l'avoir pour compas gnon de leur vie.

Le lendemain c'était Wagram, et Wolfgang vit pour la première fois passer auprès de lui Fempereur. Un cri qui dominait le bruit dés eanons accueillait partout cette apparition humaine, reçiie comme une vision divine par des milliers dé croyants. Bonaparte^ c'esi lui-même qui l'a dit, ne cherchait pas la mort, mais ne la comptait pour rien. Si le chemin qu'elle semblait lui barrer était le plus court, c'était le chemiri ^u'il choisissait. Aussi là bravoure chez lui était-elle arrivée à cette perfection, que l'œil le plus exercé ne pouvait t)lus en sai6ir le jeu. Il l'emporta même eh valeur sur tous ces combattants à sa suite qui n'avaient ()u'à être inlfepidês. Il n'avait pas l'air de braver les boulets, mais de les nier.

tl passa au galop devant Wolfgangt qui sentit malgré lui courir dans ses veines une sorte de frisson religieux. Toutefois, le fils du partisan; du serviteur dés Gôndé, ne voulut pas crier : Vive TËmpereur ! îl reporta rapiderasnt sa pensée sur tout ce qu'il avait ihaintes fois entendu dire dans les salons de son père contre ce meûrtriei*, cet usurpateur, ce soldat parvenu. Un caprice de sa mémoire lui rappela, entre

autres choses, la vulgarité d*ailures, la trivialité de gestes dont un diplomate accusait un soir le nouveau souverain de la France. Au moment où ce souvenir s'offrait à son esprit» Napoléon, étendant tout à coup le bras droit, montra aux soldats, suspendus i ses regards, les plateaux de Wagram que couronnaient les troupes de l'archiduc Charles. Un tonnerre d'accla* mations répondit à ce geste héroïque, et Wolfgang sentit dans ses yeux deux grosses larmes. L'aigle fondait sur lui et l'enlevait de terre* Il essaya de se roidir pourtant. Il ne voulait pas dans son cœur d'autre enthousiasme que l'enthousiasme du combat.

Wolfgang trempa son sabre avec bonheur dans le sang autrichien ; une fois cependant il s'arrêta au moment oii il allait donner un coup mortel. Un jeune officier était devant lui , la tête nue et les cheveux en désordre, mais le regard ardent et calme, et tout le visage empreint d'une fierté qui révélait un homme de bonne race. Wolfgang se demanda, par un mouvement rapide de pensée» si cet homme au pâle et dédaigneux visage, élégant jusqu'en sa sombre manière d'attendre la mort , n'était pas plutôt son frère que n'importe lequel de ces soldats à l'humeur brutale, aux instincts grossiers dont il s'était fait le compagnon. Un de ces doutes poignants qui devaient l'assaillir souvent dans sa vie s'éleva au fond de son cœur : il retint son cheval qui allait faire disparaître ce corps vivant et debout parmi les cadavres dont le sol était couvert ; mais

Triton» qui ne s'écartait pas de son jeune marquis, survint tout à coup et plongea son sabre jusqu'à la garde dans la poitrine de l'Autrichien. Le pâle visage de l'officier devint plus pâle encore, le feu de ses yeux 8'éteignit dans cette vapeur où la mort noie notre dertiier regard. Wolfgang crut voir disparaître avec lui une apparition de la famille, le génie même de ses aïeux. Bientôt le galop de son cheval et le canon de la bataille chassèrent de son âme l'impression qu'y avait fait naître ce doulourenx épisode.

Wolfgang avait fait trois prisonniers » et reçu au front une de ces blessures qui ont été notre ambition à tous. Aussi, quand notre victoire eut mis fin à la journée, ce spectacle du champ de bataille, qui dissipe, dit-on , l'ivresse des conquérants , n'abattit pas ses joyeux transports. Comme il se dirigeait vers l'emplacement où devait camper le 1** houzards, un aide de camp l'aborda tout à coup et lui dit que l'Empereur le demandait. Il partit au triple galop de Chat- Botté, qui à chaque instant s'arrêtait, pointait et sautait en se jouant un cadavre.

L'Empereur était à cheval au milieu d'un groupe de généraux et de colonels, parmi lesquels Wolfgang reconnut le colonel Herbin. II arrêta sur notre houzard un de ces regards que les soldats de ce temps-là pré* feraient tous au regard de leurs maîtresses.

— On m'a dit que vous étiez Français, fils d'émigré ; vous rachetez ce que votre famille a fait de mal, vous

ft GA1UCTÈRCS KT RÉCITA DU TEUPS.

continuez ce qu'elle a pu faire de bien. Je veux me souvenir de vous, voici qui m'aidera à vous reconnaître-

Et il attacha au dolman de Cadolles cette croix qu'a chantée lord Byron, ce signe merveilleux qui , sur la poitrine du soldat, semble renfermer Thonneur et la patrie comme Thostie renferme Dieu.

Cadolles sentit que l'heure était venue pour lui oii l*âme crie : € Galiléen, tu as vaincu. > Il s'inclina sur le cou de son cheval par un mouvement oii TEmpereur reconnut en souriant la grâce délicate et fière d'nne autre race que celle d'où sortaient d'habitude ses héros. A dater de cet instant, WoU^ng ne lutta plus; comme toute l'armée oii il venait de conquérir sa place» il appartenait au culte de Napoléon.

Dès lors il suivit cette destinée, qui était la destinée de la France. Il 6t toutes ces campagnes immortelles qui sont aujourd'hui notre consolation et notre dés- ' espoir. Il entra en Russie av^ cette armée qui nous aurait donné le mondet' s'il ne lui était pas arrivé ce qui pouvait seul abattre une pareille troupe» si le ciel ne s'était pas rué sur elle. Il était à Smolensk et à la Moskowa. A la Bérésina » il perdit le compagnon de ses dangers : une balle égarée atteignit son cheval à la tête. Il pleura ce noble animal, dont le sang avait souvent coulé en même temps que le sien.

Il y a une tristesse d'une particulière amertume dans les regrets qu'on donne à ces pauvres êtres qui nous sont pris pour toujours par le néant, après avoir

lEâ SOUFFRANCES D^UN HOUZÂRD. f S

bien souvent éclairé notre vie d'un fugitif rayon de cet amour qu'à notre insu nous cherchons sans cesse en tout et partout. « Chat-Botté et moi, disait Wo%<ang, nous nous aimions. »

^ Cadolles fut blessé à Lutzen et à Bautzen. Il $gura dans toutes les phases de cette immense bataille de Leipzig, poëme confus, œuvre sanglante où le génie de l'Empereur éclate encore, mais d'où sa fortune est absente. Il vit les prodiges de Montmirail et de Montereau, ces journées où l'homme d'Austerlitz retrouva la France de Jemmapes. Puis il arriva enfin aux douleurs de notre patrie, à l'agonie de 1 Empire, à la fin terrible de notre vision, au cruel réveil de notre songe. Dn officier, en 1 81 4, chevauchait sur une grande route à vingt ou trente lieues de Paris, les vêtements usés et poudreux, pâle, le visage fatigué et triste. C'était Wolfgang de Cadolles, le marquis du 1"' houzards.

Wolfgang n*était pas seul. Il avait un compagnon vêtu du même uniforme que lui, mais dont l'extérieur était bien différent du sien. Le capitaine Graff était le houzard tel que le célèbrent les chansons joyeuses. Ni les fatigues de la guerre , ni les malheurs de notre pays, qu'il aimait pourtant et d'un vigoureux amour.

n'avaient pu altérer la couleur vermeille de son visage; rien non pins n'avait pu dissiper l'expression enjouée de ses traits. Il appartenait à cette heureuse race d'hommes auxquels Dieu a donné cette inexplicable chose que nous appelons la gaieté.

— Si je ne me trompe, fit*il tout à coup en retenant son chevaU et en prenant Tattitude d'un homme qui écoute, j'entends partir de ce village qui est là-bàs en face de nous des coups de fusil ; mais ces coups de fusil-là sont tirés en signe de réjouissance, car ils sont mêlés à un bruit de flûte et de violon. Ce sont de vilains Français, à coup sûr, que ceux qui peuvent se réjouir en ce temps-ci. Si c'était une noce, toutefois, que célébrât ce vacarme, je ne serais pas fâché de hâter le pas. Quand il y a noce, il y a festin ; et mon estomac est vide comme ma giberne. Les vivres sont rares en France à l'heure qu'il est; ces gredins de Cosaques renversent le pot au feu partout où ils passent. Allons, CadoUes, marchons au violon comme nous avons marché ûjx canon. tant de fois, j'espère que nous marcherons en même temps à la marmite.

Et le capitaine Grraff enfonça impitoyablement ses éperons dans les flancs de son cheval^ qui prit un trot maussade et fatigué.

Wolfgang le suivait en silence, sans sortir de sa sombre rêverie, quand tout à coup , en approchant du village, il poussa une bruyante exclamation :

<— Voilà, dit-il, un château que je suis sûr d'avoir

lt% SOUPFRANCieS D*UN HOtZAttO. H

tn en peinture dans la salle à manger d'Hermorah. C'est là, morbleu ! que mon père est né. Hais écoute donc, Graff, ce qu'on crie là-bas.

— Dieu me damne, repartit Graff, si je n'ai pas entendu ton nom*

Ce qu'on criait, en effet, c'était : Vive le comte de Cadolles I

. On sait quel étrange spectacle la France présentait alors. Dieu, qui d'une main la châtiait» et la châtiait cruellement» semblait de l'autre verser sur elle le trésor des douces joies et des nobles espérances. La dernière trace de la Révolution et de ses crimes était effacée par le retour de cette famille qui avait été si longtemps l'âme de notre patrie. Après les inquiétudes impies de la République» les meurtrières, les brûlantes joies de l'Empire, on sentait un repos bienfaisant pour l'esprit, un charme rafraîchissant pour le cœur dans cette apparition des anciens jours se levant sur un âge pacifié. C'était la magie des vieux souvenirs, des premiers cultes, des tendresses éteintes et renaissantes pour ceux qui ont vécu beaucoup et que la vie a blessés, torturés, puis lassés.

Avec la grande famille qui ne pouvait rentrer en France que pour y régner, bien d'autres familles revenaient aussi qui avaient préféré l'exil à leur patrie sans ce qui la rendait sacrée à leurs yeux. Le plus grand nombi*e parmi cesfidèles serviteurs de la royauté trouvaient non point le sel dans leurs champs, mais

%^ CMUCTÈRES BT'ld^GlTS t>0 TEHJ^S.

des blés qu'ils n'avaient plus le droit de récolter; quelques-uns pouvaient reprendre le bien de leur^ pères : parmi ceux-là était le comte de Cadoiles.

S^s paysans, quoiqu'ils fussent devenus ses concitoyens, résolurent de lui faire un accueil féodal. Précisément^ CadoUes, on n'ayait point souffert de rinvasion tandis qu'on avait souffert et beaucoup de la conscription. Tout le village se mit sur pied; on décrocha quelques fusils rouilles, on fit marcher en avant quelques violonneurs et l'on alla sur la grande route attendre la voiture de )(. le comte. Deux bommes seuls avaient refusé obstinément de prendra part à cette fête ; c'étaient le garde champêtre et le maître de poste, sortis tous deux, l'un comme caporal, l'autre comme sous4ieutenant, des chasseurs à pied de la garde avec la croix et un nombre honnête de blessures. Tandis que la foule royaliste s'était précipitée à un bout du village, ces braves étaient installés à l'autre bout, sous le berceau d'un cabaret solitaire. Là, ils épanchaient librement devant une bouteille» cordial intermédiaire entre ces deux cœurs, leur tristesse et leur indignation bonapartiste, quand ils aperçurent deux soldats comme epx, deux chevaliers de la Légion d'Honneur comme eux, et probablement deux serviteurs de TEmpereur comme eux, le capitaine Graff et le capitaine Cadoiles.

— Mes officiers, cria le garde champêtre aux deux hussards, si vous voulez vous arrêter un instant, boire

LES SOUFFRANCES b'uN HOCZARD. t?

un verre de vin et' desseller vos chevaux, vous vous en trouverez bien, vos bêtes et vous; car vous avez Tair d'avoir fait une longue course, et vous ferez plaisir à des anciens qui aiment encore la cocarde que vous portez.

— Mon camarade, répondit Graff , je vois que vous avez servi dans Tinfantcrie, puisque vous me conseillez de desseller mon cheval après une longue course; mais vous me faites une offre qui pîatt à toutes les armes, celle d'un verre de vin, et j'accepte de grand cœur.

Ce disant, il mit lestement pied à terre. Wolfgang, sans avoir l'accueil brusque et familier de Graff, recherchait et aimait autant que lui le soldat, dôh€ là société l'exaltait souvent. « À notre vieille gloire! s'écria-t-il eh saisissant un verre, à la mort déâ Anglais, des Prussiens, des Cosaquesl aux canons qd( cracheront sur ces misérables I à notre belle France, oîi nous les enterreront un jour f »

Il n'en fallait (ias tant pour cimenter immédiatement la plus indestructible amitié entre le jeune marquis,' le gai-de chahipêtre et le maître de poste.

«—Voila ctiii èât parlé, fît ce dernier; êi il seèou* énergiquement la main de Cadollés. Ah ! s'il n'y avait que des hommes comme vous en France , au lieu de tous ces gueux qui vont brûlei* de la poudre devant la voiture des émigrés I

Cette dernière phraâe rappela en même temps i\ii

f 8 CARACTÈRES ET RÉCITS DU TEMPS.

deux houzards les coups de feu qu'ils avaient entendus et le singulier cri attribué par eux à une erreur de leurs oreilles^ dont il leur avait semblé que cette • mousqueterie était accompagnée.

— Où sommes*nous, dit Graff, et qui diable fête-t-on ici à rheure qu'il est? ,

— Vous êtes à Cadolles , répondit le garde champêtre , et on célèbre le retour du vieux comte , qui, après avoir été Allemand pendant trente ans, s'imagine aujourd'hui d'être Français pour revenir marquer le pas avec des étrangers.

A ces mots , Wolfgang s'élança sur son cheval et prit au galop la route du château. Le comte venait d'y arriver. Il se tenait sur le perron, tandis qu'un encombrement de paysans et de laquais emplissait la cour. Il aperçut tout à coup uo officier qui traversait brusquement toute cette cohue et se dirigeait en courant vers lui. A peine eut-il jeté un regard sur le nouveau venu qu'il tendit ses bras, et une de ces reconnaissances qui au théâtre jettent toujours un public entier dans Pattendrissement, eut lieu entre le père et le fils.

— Mon pauvre enfant, dit le comte, Dieu t'a sauvé; il veut me donner toutes les joies aujourd'hui.

Depuis le ^our où Wolfgang avait quitté le château d'Hermorah, il n'avait revu son père qu'un instant en traversant rapidement l'Allemagne pour s'en aller en conquête avec le guide tout-puissant de ses nou-

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