LES SOUFFRANCES D'CN HOUZARD. S
velles destinées. Le comte n'avait jamais maudit son fils, tout en souffrant des couleurs qu*il lui voyait porter; mais, dans cette grande confusion qu'avait faite à travers toute l'Europe l'héroïque agonie de TEnipire, il ne savait pas si son enfant n'avait pas disparu; et c« doute, quoiqu'il lui fût pénible, ne lui causait pas cependant une trop profonde afOiction, car, pour la honte de notre nature, ceux qui sont complètement séparés de notre vie tiennent bien peu de place dans notre cœur. Toutefois, à la vue de Wolfr gang, cette voix du sang, comme on dit, qui ne s'éteint que le jour où tout mouvement s'arrête à jamais dans nos veines, s'était éveillée en lui et avait jeté un cri triomphant Wolfgang retrouvait aussi comme un grand bonheur oublié.
Hais, quand ses premiers transports furent passés, il parcourut des yeux le salon où son père l'avait conduit, et de changeantes expressions animèrent ses traits tour à tour : le comte de GadoUes, qui n'avait jamais eu le goût de la solitude, était venu prendre possession de son château avec quelques parents et quelques amis. La première figure qui affecta Wolfgang et l'affecta douloureusement fut celle d'un grand jeune homme vêtu d'un uniforme anglais. Cet étranger avait un visage qui déplut à CadoUes au moins autant que son costume. Au lieu de cet air militaire que le Français demande à tout ce qui porte l'épée, il avait sur son visage sans moustaches, qu'enendraient
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de longs favoris, Texpressioh à la fois pédante et rfi^ veuse d'un gehtieman qui s'occupe de politique et dé îpoésie.
— Mon cher enfant, dit It. de Cadolles à son fils( donne là mairi à sir Charles Stomrn; c'est le fils d'uii homme que j'ai beaucoup aimé, et, àiouta-t-ilen sott^ riant, le défenseur d'dne cause (|uii Je Te^lpère^ sera là tienne désormais.
Un visible malaise se peignit à ôes dérhièi^s lUots stii" le visage de Wolfgang; au lieu de là cordiale étreinte de main que le cônite avait provoquée, les delli jeunes gens échangèrent tin sàlUt de la plus glàcisilè |)olitessé;
Wolfgang se redressait siteticlédsehient, quand 11 vit s'approcher de lui un personnage qui lui déplut tout autant que l'Anglais : «'étUt lé comté Adrien dé Béval, qui est ihortéh odëtii* patriotit|ue quelques années avant la révolution dé juillet. Le comté de Bévali jeune alors, avait passé la |>lbs grande partie de sa vie en Allemagne.
Il affichait contre Napdlëbh Ift hdine d'un éttidiSnt de GœttingUe et disait. C'était là son mot à éfiët, qtti le roi de Fraface devait de Inarler aVec là Révolution comme le doge de Venise avec là iher. îl poësêdàit enfin au suprême degré ce libéralisme à la foi$ èni-^ phatique et frivole de salon qui a été dne des plaies de notre pays. C!était, du reste, sous les apparences de l'enthousiasme politique et de la rêverie alie* mande, un esprit égoïste, .un cœur glacé, ta plus in^
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digeute et la plus vaniteuse des natures. Il avait de^ prétentions aux bonnes fortunes» et Ton assurait qu'il avait fait souffrir des créatures plus généreuses que luii
— Si barbare qu*alt pu te ifaire là vie des camps; mon cher Wolfgang, dit le tomte de CadoUeâ à son fils, iu connais, je Tespère, le iiom du cottite de fié^ val, dont Bonaparte redôiilàit les éloquentes brochureâ autant que les armées anglaises ou rùéseà.
— L'Empereur et céilx qui servaient sotis ses ofclres, répondit impétiieùsemèni Woifgarig, île redoutaient ni Russes, ni Anglais. Quant attt brochure^... ici le jeuiie marquis s'arrêta liti instant» se iHordit là moustache et se décida probâbleiheht à réprimer xxûé boutade soldatesque déjà errante siir !ses lèvres; -^ quant aux brochures, reprit-il, elles oiit une puissance qui échappe à là force brutale de nos bàïotl^ nettes et partant qui est inconnue à uh pauvre soldât comme moi.
Après ces paroles, l'entrevue commencée, bti peut le penser, n'eut rien de fort cordial entre ftévàl et wolfgang. Le inarquis en était à àè demander s'il n'allait pas chercher un prétexté pour Quitter Un tdft oii il se sentait gagner par le malaisé et le courroux, quand il aperçut Têtre humain à qui Dieii confie sa toute-puissance sur notre vie, la femme qu'il devait aimer.
Madame de Timey avait alors une réputation européenne de beauté. Il y avait dix ans qu*ëllé s'était
mariée et dix ans qu'elle élait veuve. Bien d'étranges versions ont couru dans le monde sur ce mariage. Voici celle que tenait pour vraie quelqu'un qui avait toute raison de se croire bien informé.
Le comte de Timey était un de ces hommes du siècle dernier qui attachaient une grande importance à une connaissance approfondie de toutes les petites turpitudes dont se compose la grande misère d'une âme sans amour sacré et d'une existence sans noble but.
Il avait mis à mal beaucoup de consciences» la sienne surtout Cependant, comme il avait toujours vécu en bonne compagnie, il n'avait jamais afTecté de ne pas croire en Dieu. De là vint qu'il envoya chercher un prêtre quand il se sentit arrivé aux dernières heures de sa vie. Ces dernières heures étaient venues pour lui dans une petite ville d'Allemagne» où vivaient, dans la plus profonde indigence , madame et mademoiselle d'Ëvré , la femme et la fille d'un émigré français.
Quand M. de Timey se fut confessé, il dit au prêtre : € Maintenant» mon père, je désire que ma confession me serve à deux fins. Avant de recevoir Textrême-onction , je veux recevoir le saint sacrement du mariage; » et sans sortir de son lit, qu'il ne devait plus quitter qu'en cercueil » il épousa mademoiselle d'Évré.
La mère de cette jeune fille était la seule femme que H. de Timey eût à peu près aimée et complètement
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perdue ; car les femmes, la plupart du temps , ne se trouvent pas plus mal que nous des liaisons défendues, malgré ce qui est convenu à ce sujet par leur vanité et par la nôtre, intéressées toutes deux à les accepter pour des victimes. Le monde, en définitive, absout la maréchale de Luxembourg tout comme le maréchal de Richelieu. Mais un funeste enchaînement de circonstances avait voulu que madame d'Évré trouvât l'abandon et la ruine dans son amour pour M. de Timey. Ce roué pensa donc, à son lit de mort, qu'il devait une réparation à cette pauvre femme , et il imagina ce que je viens de dire.
Aussitôt que mademoiselle d'Évré fut unie à un homme qui, dans quelques heures, allait lui laisser un beau nom et une fortune habilement tirée des griffes révolutionnaires, sa mère voulut l'emmener. On était à l'entrée d'une nuit d'été, et deux bougies placées au chevet du malade luttaient contre les dernières clartésd'un jour près de s'éteindre, M. de Timey fit signe qu'il voulait rester avec sa femme. On dit qu'alors une expression étrange se peignit sur le visage de madame d'Evré, mais que le malade répondit à cette expression par un sourire qui voulait dire : « Une vierge peut bien garder un moribond. » Madame d'Évré se retira.
n parait qu'alors M. de Timey parla toute la nuit à sa femme, m plus ni moins que Socrate à ses disciples. Seulement ce ne fut point de la vie immortelle qu'il
lui parla. Ce qu'il lui enseigna, au contraire, avec un orgueil complaisant, ce fut cette science si désespérément mondaine qui avait rempli toute b3 vie et qui seule jetait encore quelque clarté dans les ténèbres de son cœur. Quand àU matin il sentit la mort lé prendre décidément à la goi^é , il déposa un baiser sur le front de la jeune femme agenouillée, et lui dît : — Ma chère enfant, je laisse dans votre âme virginale Texpérience d'un vieux roué. Ce fut là-dessus qu'il expira. Ce mot expliquait beaucoup de choses cheÉ madame de f imey.
On connaissait à cette séduisante personne tout cet essaim d'âdoraleùrs que les fetnmeé appellent audacieusemetit leurs amis; on né lui connaissait pas un amant. Elle avait mené et menait en définitive Tèxistènce la plus dissipée, sânâ perdre une sorte de chaste auréole qui convenait merveilleusement à sa beauté. On était convenu de parler d'elle à là fois avec admiration et avec onction . Elle avait Tair dé s'être persuadé â elle-même et d'avoir persuadé à tout ce qui l'eri-. toiirait qu'elle faisait une bonne action quand elle dansait où ôhantait une romance. Le monde, du resté, avait raison de l'aimer, car elle Tairnait , elle, d'un amour parfait. Elle apportait à toutes seà prati(luès une attention qui ne se démentait jamais. Elle était consciencieusement légère, enjouée et moqueuse quand la conversation exigeait de la légèreté, de l'ènjouement, de la moquerie, recueillie lorsque le fe-
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cueillement était nécessaire. Que dire , enfin î elle était réponse du inonde comme les saintes filles d^ nos couvents sont les épouses du Christ.
Il y avait dans le cœur de cette femme pourtant te sanctuaire des sentiments vrais, des grandes passions, des nobles amours ; mais trouver la clef de ce tabernacle, c'était une besogne digne d'être Imposée à un chevalier infortuné par une fée Carabosse.
Le comte de Timey était le cousin germain et Viû^ time ami du comte de CadoUes. M. de Cadolles avait beaucoup vu madame de Timey en Allemagne, et était ayec elle, disait quelqu'un» en grande coquetterie de paternité. Un ami en cheveux blancs était un être indispensable dans la ménagerie de notre héroïne. Les vieillards fournissent à une beauté qui a cultivé Tari; de la tigrerie Toccasion de développer une impartialité ingénue pour tous les adorateurs. Madame de Timey affectait donc la plus vive amitié pour le père de Wolfgang. Puis, comme il ne faut rien cacher quand on se mêle d'écrire l'histoire, quoique bien jeune et surtout bien belle encore , elle était déjà d*âge à se ménager, pour un temps assez près d'elle » la grâce rajeunissante d'une affection filiale.
Elle venait d'entrer lorsque Wolfgang raperçut, et, sous prétexte de respirer une fleur, elle s'était appuyée sur une console dans l'attitude de la Polymnie. Les poses antiques, en ce temps -là, étaient encore à la mode. Notre bouzard reçut une impression que sa pâle et martiale figure trahît avec une naïve énergie. Le comte le regarda en souriant , le conduisit vers la charmante apparition , et dit avec gaieté : — Voici , madame, un pauvre garçon qui a pour vous la plus profonde, la plus dévouée et la plus respectueuse des passions; cela n'est certes pas étonnant» il y a déjà près d'une minute qu'il vous a vue.
Madame de Timey fit une inclinaison de tête sans rien changer à la grâce penchée de son attitude.
— Je dois ajouter, dit le comte, que ce pauvre gar* çon est mon fils.
Madame de Timey se redressa alors, attacha sur Wolfgang un regard éclairé par un sourire limpide, et lui tendant la main avec une savante simplicité :
— Alors, monsieur, vous êtes un de mes amis; asseyez«vous là et causons.
— Causons ! s'écria le comte de Cadolles, tandis qne Wolfgang restait plongé dans une silencieuse admiration, comme vous lui dites cela! mais songez donc que mon malheureux enfant a toujours vécu dans les camps depuis le triste moment où il m'a quitté et qu'il n'a là appris qu'à se battre.
tfiS SOOF^iUNGES b*UN ltOU2Aft». 17
— Hais» mon cher comte, dit madame de Timey, avec un rire frais et mélodieux dont le charme était célèbre ; comme je ne suis ni une Clorinde ni une Herihime, je ne puis pas me battre avec votre fils.
Cette phrase était une fatale repartie pour un homme tel que H. de Cadolles.
— Vous êtes une Armide» dit le comte, cequi fait que je suis un sot et que vous pouvez, si vous voulez, faire un causeur de mon fils.
Là-dessus il s'éloigna, et Wolfgang, comprenant qu'il devait enfin parler, puisque la timidité après tout n*est pas ce qu'on demande à un houzard, dit avec assez de grâce ces paroles bizarres :
— Je cherche à me rappeler, madame, une phrase que je préparais après la bataille de Lutzen, pendant qu'on me conduisait à l'Empereur.
— Eh ! que vouliez- vous donc lui dire à votre Bonaparte? fit madame de Timey en donnant à son accent d'une caressante coquetterie une nuance de dé* dain boudeur.
— Je voulais lui dire, reprit Wolfgang, que j'aurais plaisir à mourir pour lui. Je n'ai jamais su qu'offrir ma vie à qui me paraît digne d'être adoré.
— Croyez-moi, mon cher monsieur de Cadolles, dit madame de Timey en prenant tout à coup un ton se' rieux, ne prodiguez votre adoration ni à M. Bonaparte ni à moi, puisque vous tenez à faire le plus étrange des rapprochements entre le général qui vous a con-
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duit au feu et la femme à qui votre père vient tout à l'heure de vous présenter. Puis, d'un air tout à fait recueilli, elle ajouta : — Ce nom du reste, qui e£t pour la dernière fois, je Tespère, serti de votre bouche avec cet accent d'enthousiasme passionné, va me servir à commencer tout de suite les bonnes relations que je veux avoir avec vous. Écoutez les conseils d'une femme qui aime beaucoup votre père et ( ici les paroles de la comtesse eurent la mélodieuse légèreté d'une corde de harpe effleurée par le soupçon du plus délicat des touchers j qui est un petit peu votre aînée.
Alors s'engagea pour Wolfgang une des nombreuses luttes dont cette âme loyale devait tant souffrir. Le monde s'attaquait à lui pour la première fois sous une forme qui enchaînait toutes les énergies de son cœur. Au moment où madame de .Timey entreprenait sa conversion, Wolfgang savait que la cause de Napoléon était perdue; des régiments tout entiers, le sien, entre autres, épuisés par les marches, décimés par la mitraille, et brisés dans leur force morale par des ordres contradictoires ou par une complète absence d'ordres, s'étaient dispersés ; mais pour lui l'Empire existait toujours, car il ignorait encore, avec une partie de la France, l'abdication de l'Empereur. CadoUes voulait tirer son honneur dé soldat intact des trahisons, des parjures, de toutes ces ignominies, enfin, dont chacune de nos révolutions fait peser le poids douloui'eux sur le cœur humilié de la France.
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n pensait qu'il n'arait pas le droit d'abandonner Napoléon» tant que Napoléon ne s'abandonnait pas ; et puis il subissait d'ailleurs ce charme éternel des causes Vaincues pour toutes les âmes généreuses. Aux mon* fements que ces sentiments et ces pensées faisaient Àaitre en lui, le sang dont il sortait, les premières impressions de son enfance, d'invincibles instincts de ^a esprit opposaient des mouvements contraires. Madame de Timey ne le révoltait pas en lui disant que Bonaparte n'avait pu être pour lui qu'un général et non pas tin souverain. En lui parlant de cette foi» antérieure à tout autre engagement, qui l'enchaînait de par sa naissance à ceux que ses pères avaient ser? vis» elle éveillait en lui ces souvenirs qu'avait fait taire le canon de Wagram. Elle lui rappelait le temps où il rêvait la cocarde des Vendéens et les champs de bataille du Bocage. Enfin des influences d'une autre nature agissaient aussi sur Wolfgang à la voix de ma- Mme de Timey. le jeune marquis se disait qu'après tout il avait souvent rêvé une autre vie que celle des camps» d'autres compagnons que le capitaine Graif» qu'il s'était trouvé quelquefois un exilé dans ce monde un peu grossier de l'Empire.
11 avait lu et aimé, dans sa jeunesse, les délicates peintures d'un temps où la guerre n'était qu'un héroïque plaisir dont ne pouvaient se passer les gens de cour. Il avait bu à cette coupe enchantée des Se vigne et des La Fayette, qui nous met au cœur une passion
■HPVMw»!^
40 CAlUCTÈRES Et RÉCITS bt TEUH.
idéale pour une société chimérique peut-être, et à coup sur disparue. Cette passion, du reste, qui en ce moment servait madame de Timey, devait, au bout de quelques instants» contribuer beaucoup à détruire tous les effets de son éloquence ; car ce qui faisait, il ne faut pas l'oublier, le caractère fort exceptionnel de notre houzard, c'était l'alliance des qualités les plus viriles avec toutes les susceptibilités les plus inattendues d'une nature féminine.
Wolfgang se sentait complètement dominé par la belle personne qui s'offrait à lui au début d'une nouvelle vie, comme le guide le plus séduisant, quand le comte Adrien de Béval et sir Charles Stown vinrent tout à coup se placer devant madame de Timey, de cette façon qui veut dire : Donnez-moi une part dans votre entretien.
Tous ceux qui apportent encore dans les réunions mondaines un cœur jeune, de puissantes attaches, un intérêt secret et violent, saven t combien est irritante, au milieu d'un tête-à-tête, l'intervention de ces oisifs dont on peut traduire ainsi le nonchalant sourire : ce Ici vous ne vous appartenez pas, vous ne relevez ni de vos goûts, ni de vos affections, ni de vos instincts, ni de vos désirs. Vous êtes au monde, c'est-à-dire à nous, tâchez donc de nous divertir. 9 II faut avouer qu'on a bien souvent envie de casser commères poupées d'un tir ces insupportables figures, surtout quand on voit, comme le vit Wolfgang en jetant un regard
LBS SOOmUNCtS D*UN IIOUZAAII. ai
désolé sur madame de Timey, celle dont on vient vous arracher l'esprit» vous prendre la grâce et peut-être vous disputer le cœur, subir la tyrannie qui vous désespère avec une obéissance pleine d'enjouement.
— N'est-ce pas, monsieur de Béval, dit madame de Timey en pratiquant ainsi une cruelle ouverture dans le secret entretien oii Cadolles eût voulu s'ensevelir comme sous l'ombrage parfumé d'un bosquet ; n'est-ce pas qu'il y a maintenant plus que jamais un beau rôle à jouer dans notre pays pour tout militaire qui porte un noble nom? Bonaparte avait beau faire, il pouvait créer des soldats, mais non des chevaliers.
— Ah t madame , répondit Béval , les Bourbons peuvent encore moins que Bonaparte ressusciter la chevalerie. Ce ne sont point les épées qui les ramènent, n'en déplaise à notre ami sir Charles et à ses intrépides compagnons ; ce qui rappelle les Bourbons en France, c'est ce qui les a proscrits autrefois , c'est le génie des âges modernes, c'est la liberté. Ils comprendront^ je l'espère, ce qu'attendent d'eux les gens» qui, aujourd'hui, les saluent de leurs acclamations. Pour que l'ère des révolutions soit close dans ce pays, il faut que la tribune renversée par Bonaparte se relève avec le trône détruit par la Convention.
— Oui, fit alors sir Charles Stown, mon habit ne m'empêche pas de reconnsâtre que le comte de Béval a raison. Le premier soin des Bourbons doit être de constituer fortement en France l'autorité parlemen-
4S CAKACTÈKES R REÇUS M) TBMM.
taire. Et il s'arrêta, le visage empreint d'une aatisfa^ tiofi solennelle, après avoir débité cette belle pfaraae de la langue qui devait remplacer dans le Rioode le langage des Sévigné et des Hamilton.
— Bb bien ! madame, dit alors Wolfgang en affectant de ne regarder que madame de Timey avec uiif impertinence où Ton sentait le brigadier qui se récrée d'un coup de sabre après le pansage, et le gentilbomme qui, après sa toilette, va cbercber discrète"* pent un coup d*épée, voici une triste époque qui commence si ces messieurs ont raison. Je le dis bien franchement, quant à moi, j'aimerais mieux servir d'engrais aui champs, comme tant de mes camarades, que d'être condamné à voir se relever la trtt>une» et surtout, a|outa-t-il brusquement en prenant tout à fait son parti de cette boutade, que de la voir se r^le* v^ dans les salons.
Là-dessus Wolfgang se leva et sortit Notre boosard possédait, ssms s'en douter, pour me servir d'une eipressioD philosophique, le don fatal de l'intuition ; il était de ces gens pour qui un mot est contfnuell^ ment le cheveu avec lequel Fichte, je cnris, prétend qu'on pourrait retrouver toute la création. M. de Béval et sir Charles Stown lui avaient donné avec quelques phrases la vision de cette société où les dernières étincelles de la foi, de l'élégance et du éourage devaient s'éteindre sous le souffle glacé àes piux>les déclamatoires.
USS SOUFFRANCES D'uN HOUZAIU). 4$
Les regards bienveillants dont madame de Timey encourageait cette conversation-discours, qu'il fuyait avec horreur, avaient jeté la rage dans son âme. lise disait avec un âpre et sombre bonheur qu'il retrouverait peut-être pour écraser les phraseurs derrière les Anglais, TEmpereur et les cartouches, lorsqu'une main s'appuya fortement sur son épaule, tandis qu'une voix criait à ^s oreilles : < L'Emp^eur a abdiqué ! L'empereur abdique. » Il se retourna et vit son camarade Graff.
Ce brave officier avait sur le visage et dans les yeui; la pourpre et la flamme d'un incendie. Tandis que Wolfgang faisait auprès de madajne de Timey l'ap^ prentissage d'une existence nouvelle, il avait naeni son ancienne vie du vin, de la bière et du rhum avec les deu^ compagnons, le i^rde champêtre et le maître de poste, dent le sort l'avait gratilîé.
Les trois héroïques buveurs étaient dans les plus ardentes régions de l'ivresse et contemplaimt leur eaipereur dans toute la gloire de ses fabuleuses jour*^ nées, quand un courrier arriva tout à coup bride abat** tue et Içur jeta en passant ces paroles ; « Jf^apoléon a quitté Fontainebleau, il a dit adieu à 3a garde et à ses aigles, iln'eçt plus rien vil a abdiqué, » Cette neii» velle se répandit dans le village comme les nouvelles 99 répandent aux jours où l'air est chargé du fluide des révolutions. Chez les royalistes qui, le matin, avaient fêté le comte de Cadolles» ce fut un étoufdis$ant con-
44 CARACTfcRKS RT RÉCITS DU TEMPS.
cert de joyeuses acclamations; chez les trois serviteurs de l'Empereur, ce fut un désespoir dont la dignité était un peu altérée par Tivresse, mais que son énergie rendait formidable, que sa sincérité rendait touchant; ces trois hommes éprouvaient, après tout, une de ces douleurs dont je voudrais que le secret ne fut pas si complètement perdu pour nos dernières générations.
Graff courut au château , y trouva Wolfgang. — Écoute, lui dit-il après les paroles par lesquelles il Taborda, il faut que nous nous mettions en route su^ le-champ ; ce sont peut-être les ennemis de l'Empereur qui débitent ce que je viens de Rapprendre, pour écraser tout ce qui s'accroche encore à leurs jambes et pourrait bien les faire tomber. Il est certain que cela va rudement mal partout, et qu'il doit y avoir m endroitoù cela chauffe à brûler toutes les peaux qui ne sont pas encore trouées par les balles. C'est à cet endroit-là qu'il faut aller. Le soldat ne doit pas le laisser partir. S'il y en a quelques-uns à graines d'épinards qui le trahissent pour le récompenser de les avoir mis dans des culottes de comte et de duc, nous les fusillerons comme on fusille des riz pain-sel qui ont volé.
Wolfgang aurait peut-être, une heure plus tôt, éprouvé, malgré lui, une joie secrète en apprenant que l'Empereur avait abdiqué ; maison ce moment les paroles de Graff répondaient à ce qui se passait dans ce cœur.
~ Om, s'écria*t-il» marchons, et que le ciel nous
LES SOUFFRANCES D*|}N HOUZAM». 45
envoie une ix)nne brûlée ! Notre pays e$i comme les chevaux éreintés dont les boulets sont engorgés et crevassés. Sa guérison réclame le feu.
Quelque temps après le jour ou s'était éveillé en eux un dernier espoir, nos deux jeunes gens qui avaient trouvé TËmpire écroulé, l'Empereur parti, étaient à Paris, et soupaient chez une de ces personnes à qui les houzards demandent volontiers des consolations. Les cœurs des soldats sont ainsi faits, le plaisir y perd rarement ses droits. Cependant Wolfgang s'ennuyait. A la vue de madame de Timey, il avait reconnu et salué l'avènement dans sa vie d'une autre espèce de femmes que celles dont il avait essayé jusqu'alors d'occuper ses loisirs de troupier. Il pensa tout à coup à cette personne que depuis quelques semaines il rencontrait presque chaque jour, si vivement qu'il regarda son désir de la voir comtne un ordre supérieur de sa destinée.
Ceux qui ont hanté la mauvaise compagnie avec un amour au fond de leur cœur pour une de ces femmes qui pourraient être le divin refuge de nos pensées, savent quelle puissance prend soudain cet amour entre le choc des verres, sous le regard d'une courti-
4$ GAlUClftlUSS ST KkCaS W TtVPS.
sane. t Je veux aller chez elle» se diUoo» me penehaf tur ses genoux comme sur un prie-DieUt sentir qna la foi, la tendresse, l'expansion sont de ce monde , qu'avant la mort il n*est peut-être pas impossible de vivre. » On obéit à ce noble mouvement, à cette inspiration sacrée, et Ton se j^répare ces immenses, ces inouïes douleurs qui déchirent une chose immortelle, les souffrances de Tâme, comme on dit.
Wolfganf rencontra dans )*antic}i^mbi^ de madame 4e Timey sir Çh^es S^towfi et M, de Béval, qui s'en allaient à un grand b^} chez rainb9ssadeup d'Angtor terre. Madame de Timey était seule 0i ne sortait paii son beau visage avait iine charmante pâteur et uns attendrissante fatigue, ^
Elle avait en toute sincérité, du reste, une de m poétiques maladies que leur eiistence nocturne dans une atmosphère parfumée, sous une clarté factiGe» donne parfois aux femmes du monde. KUe était lasjBe, elle était triste, elle avait le eœur gros^ et elle vQf«it autrement la vie qi|e leajour^ où elle traversait m salon au bleuit d'une contredanse. Le baron de Bévil et sir Stown l'avaient ennuyée. Elle avait compris toute ringrate vanité de ces deux esprits et songé Invelon* lairement à la nature si vraie, si généreuse, si variée, si remplie, si originale surtout de CadolTes. En k voyant, elle eut un mouvement de plaisir.
— Monsieur de Cadolles, lui âit*elle avec la plos douce inflexion de sa voix, je vous en prie, diles-iMi
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quelque chose qui me plaise. Je suis triste ce soir à en mourir. Tous les gens que j'ai vus m'oot eunuyée» Je voudrais entendre un autre langage que celui du inonde. Vous qui ne ressemblez à personne , parlezmoi.
«—Je ne suis pas sûr, répondit CadoUes, detrou*^ ver quelque chose à vous dire qui vous plaise ; mais je vous parlerai, tant que vous voudrez» un autre langage que celui du monde. Ainsi» je suis bien certain que M« de Béyal et sir Stown viennent de s'apitoyer sur votre maladie ; moi, je vous dirais pour commencer, que je suis tout heureux de vous trouver malade. — Puis, avec une expression singulière, car son regarda qui devint douloureux, s'empreignit d'un bizarre mélange de férocité et de tendresse, il ajouta : — - Dans mon état actuel d'esprit, j'aimerais mieux vous voir étendue morte sur ce canapé où vous voilà, et songer à genoux de votre âme aux pieds de votre corps glacé, que de vous voir, comme je vous ai vue si souvent, un couvre*néant, un fruit plein de cendres, pis que cpla, une séduisante demeure, un touchant séjour où l'on est reçu par un hôte moqueur et malfaisant.
— Il me paraît, fit-elle en riant, que vous me trouvez parfois une jolie personne. — Mais ce cri de Célimène que venaient de lui arracher les impérieuses habitudes de sa nature fut un cri isolé. Cela dit, elle' redevint pensive, et attachant sur Wolfgang un regard profond; — Vous avez raison, lui dit-elle, je suis d'or-
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dinaire une bien pauvre créature ; je suis un fruit plein de cendres, comme vous le dites; mais, que voulez-vous T il y a un ver qui m'a rongée.
Et alors elle lui raconta, emportée par un de ces mouvements qu'à certaines heures toute nature res« sent ici-bas, le triste mystère de sa stérile et brillante ?ie. Elle lui fit les confessiona d'une femme du monde* confessions rares parmi tous les aveux qu'arrache à nos cœurs cet humain mélange de l'expansion et de la vanité;' confessions rares, parce qu'elles sont la révélation au contraire de la plus ingrate misère, parce qu'au lieu de nous faire descendre en des sources vives, elles nous plongent dans la poussière, parce qu'elles démontrent la vérité de cette magnifique et si douloureuse parole de Vauvenargues : c Le monde trouve le secret d'anéantir toutes les grandes choses. » Elle venait de dire à CadoUes qu'un ver l'avait rongée; elle lui montra comment s'était accompli cet impitoyable travail d'une incessante destruction. Elle lui prouva comment, avec une nature élevée et une vie chaste» une femme peut se trouver presque aussi usée, aussi flétrie, aussi impuissante pour les nobles joies, que si elle avait reçu une âme rampante et mené une existence avilie. Elle le fit assister à l'agonie et au trépas accomplis chez elle, entre deux contredanses, de ces hôtes divins de notre cœur que nous appelons tantôt nos qualités, tantôt nos vertus, et tantôt nos illusions. '^ *
U» SOUFFRANCES D'UN HOCZARD. 49
Mais cependant, comme en lui faisant toutes ces désespérées confidences une larme trembla tout à coup au bord de ses paupières, Cadolles pensa que tout espoir n'était pas perdu, qu'il n'était pas à côté d'une morte. Cette larme lui parut un joyau de Timmortel
I trésor dont se prétendait pour toujours dépouillée celle qui lui parlait II se dit que la vraie mort, après tout, est celle-là seulement qui clôt à jamais la bouche où notre vie se sentait attirée, que cette femme le trom* pait^ qu'elle était vivante et qu'il l'aimait
i n est un mouvement que je ne conseille à personne
I dans une situation de même nature, à moins qu'il ne soit, comme pour Cadolles, l'expression sincère, ardente, exaltée et partant sauvée de tout embarras, dénuée de toute gaucherie, du sentiment le plus profond et le plus vrai. Il s'agenouilla devant elle, noa pas en posant un seul genou en terre comme l'ampu* reux d'une comédie que prépare Titrée d'un jaloux, mais en se prosternant comme se prosterne aux pieds de Dieu une créature possédée d'amour; il lui dit tout ce qui demandait depuis si longtemps à s'échsq[>per de son cœur* Il lui révéla impétueusement, avec un
< mélange de nobles sourires et de saintes larmes, toutes les émotions de sa simple et héroïque vie. Il lui raconta ses tristesses et son isolement dans le camp, son
' idéale tendresse pour la chère ombre qu'il plaçait dans toutes les scènes de sa vie, tout ce qui composait enfin cette touchante et bizarre nature, jusqu'aux
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mystéiidQses délicalesses qu'il apportait i travers le monde. Elle était attendrie» elle ne loi retirait pas sei, laaing dont il s'était emparée elle ne prenait pas garje aux baisôrs qu'il mettait dans les plis de sa robe, elle De rinterrompait pas enfin-i quaod, après chacune <]e SUB confidences, il s'écriait : t Et à présent, je vous aime. » Ce fut une heureuse soirée pour Wolfgang, • Au moment où lu pendule sonnait minuit, elle se leva comme tirée tout à coup d'un songe» Il y avait dans son regard une sérieuse émotion, et une expre^^ •ion était nipandue sur tous ses traits, qui pénétra é'un bonheur inouï l'homme dont elle v^ait de reoe»* mr le coeur. C'était une autre femme que celle qui aurait pu être^ à cette heure, riante et parée dans ua «aion : elle avait une pose à laquelle elle ne pensait fm et qui la rendait cent fm plus belle que tes poses étudiées devant des miroirs. Elle était cette vision de la vie divine qu'au risque de nous fùre éclata le tcmt, Dieu nous donne un instant parfois dans la femme <tue nous aimons.
-^ Partez, dit-elle à Cadolles; il est tard, vots îtt'ave2 remuée, mais je veux vous revoir demain.
Ce sont de semblables paroles auxquelles rameur fliit succéder plus tard tant de mots ardents, que neift totiservons religieusemeht en nous; puériles et ad«h Vées reliques qui nous donnent de si terribles doti" teùt*s, quand nous les retrouvons tout à coup dansiài toîn de notre ame, en un jour de désolée rêverie.
^JSS SOCFFRANCBS D'UN HOUZAV). M
Je pe V^cçu^e p^s de ne paii avoir compris cet tOH q^Qg^ dfliour fui ]a donna tout eoiter i elle« Je ««ii persuadé qu'elle Ta aimé. Ce ae peut pas d'aillMin 1^^ en rain qn^ Ton ^p^ouve poqr nne fmiime la pat» ijpç i]U'6ll0 lui inspirait De sa tendresse et de sei ylole^ces, de ses tristesses, de ses joies» de ses ardeurs^ des trH^mpb^^ntei; émotiim et des navrantes pensée* qiii se succédsuant en lui dans une mênie heure, dé yes adorations et de ses jalousies, des choses presque CfueMes qu1l lui disait parfois et de ces Ulaniês éela- {gntes d'amoureuse ferveur qu'il récitait à ses pieds, I) ^yait composé un philtre qu'aucune femme n'aurait PI) boire sans ivresse. Elle Taima dmic, j'en suis 8Ûf< Twtefois, dè3 le premier jour, il fut certain que çj^tte douleur inséparable de l'amour, comme le dit si ))i^ te plus pieux et en même temps le plus brûlant dQ§ livres, devait être, non point pour elle» mais
90\ir lui.
l^es femmes s'en vant toujours nous répétant qu'elles sftulet<>^ perdent à ces unions qù» après tout, elles se jettent avec ai^tant d'empressement que nous, qu'elles 1^ donnent tandis que nous ne nous livrons pas» qu'elle eiippsent leur vie pendant que la notre reste
M GAKACTÊRE8 BT RtCITS DQ TEHPS.
en sûreté. Je ne sais rien de pins faux que tout cela. Ces sortes de monstres qu'un écrivain qui vient de mourir appelait des fninofaures, sont fort bénins de notre temps» il n'y a pas moyen de le nier. Il faut donc écarter tout d'abord le péril matériel des dangers que courent deux amants. Reste le péril moral, th bien 1 un homme qui aime comme aima Wolfjgang, sans arrière-pensée, sans restriction, sans subterifuge, en ne se réservant pas, au fond de lui, un seul asile pour le jour des irréparables défaites auxquelles nous exposent ces incessantes batailles de l'amour; un bomme qui aime ainsi, fut^il le houzard qu'était Cadolles, est mille fois plus perdu que la plus pure, la plus chaste , la plus ignorante des jeunes filles, n sait qu'avant cette mort, dont. Dieu merci, quelquesuns d'entre nous s'inquiètent si peu, la mort où l'on peut entrer radieux aipsi qu'en une ville conquise, an bruit des balles et du tambour ; il sait qu'avant cette mort il y aura pour lui un trépas odieux, dont Tombre attriste souvent jusqu'aux premières fêtes de son amour. Bile sera Charlotte ou Manon. Elle aura cette infidélité grossière qui déchire notre chair pour atteindre notre cœur, qui nous égorge sans pitié et sans vergogne pour obéir souvent à une fantaisie du vice, ou bien cet égoïsme trop souvent déguisé en vertu qui nous immole avec une tristesse hypocrite.
Wolfgang fut heureux toutefois, et, s'il était là, il ne. voudrait point que l'on calomniât son bonheur. On
LES SOUFFUANCEâ d'cn HOCZARD. 5S
peut dire sans inconvénient aujourd'hui^ quoiqu'elle soit morte à la fois en odeur de coquetterie et de sainteté, quoiqu'elle ait porté dans le inonde jusqu'à sa dernière heure un limpide regard de jeune fille, qu'elle Ta aimé en femme chez qui l'amour parlait tous les langages qu'il doit parler. Si d'ordinaire il était son esclave , il eut des moments cependant où il fut son maître . Elle aussi se mit à ses genoux et l'adora de ces passagères adorations de femmes, vrais éclairs qui nous découvrent des abîmes de joie aussitôt fermés qu'entr'ouverts.
Leur histoire fut courte. En voici un fragment pris au hasard, qui montre lé genre de charme qu'elle trouvait en lui. Depuis que Wolfgang s'était mis à ses pieds, sans renoncer au monde, elle y avait fait des apparitions plus rares; sa porte avait été fermée quelquefois, et ses amis, comme elle le disait, fatigués de rencontrer chez elle cette silencieuse figure éclairée de deux yeux ardents toujours attachés sur ses regards, ses amis prenaient un peu moins sou* vent le chemin de sa maison. Cependant elle était loin de vivre dans la solitude. C'était toujours la femme à la mode de son temps. Elle allait au châ* teau, et l'on disait que le roi avait un goût des plus vifs pour son esprit. Un de ces petits journaux qui en étaient alors à leurs ess(ais de scandale imagina de l'attaquer.
Un matin, H. de Béval et sir Charles Stoisrn lui ap«
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prirent cette attaque, puis engagèrent une discussion à ce sujet sur la conduite qu*on devait tenir lorsqu'on était atteint par la griffe d*un journaliste. Sir Charles Stown pensait qu'on devait repousser les agressions de la presse parle mépris. Là-dessus il faisait cette théorie qui a servi d'abri si longtemps à de doctorales poltronneries. M. de Béval pensait, lui, que dans un grand nombre de cas on devait répondre. Il était, disait-il, pour ces modernes tournois> où l'opinion devait jugée les coups que portaU la parole. Au beau milieu de son discours , Cadolles entra , la main enveloppée d'un foulard noir, ni plus ni moins que le héros d'un vaudeville militaire de ce temps-là, à la scène où la pièce finit. Il avait reçu une égratignure au doigt en mettant pour un mois dan$ son lit l'obscur faquin i propos de qui madame de Timey, depuis une heure» entendait raisonner aes amis.
La nature des femmes a cela d'excellent du moins, parmi tant de défauts heureux pour elles et cruels pour nous, .'qu'il y a des instincts généreux dont ne la dépouille pas une vie écoulée tout entière dans un monde où triomphent les plus lâches mai^imes, ok régnent les plus odieuses loi^. Madame de Timey sa^ vait gré à Cadolles d'être si différent de tous les gens qui l'entouraient. Quand l'Anglais et le publiciste furent partis, elle jeta, par im adorable mouvement, ses deux bras autour du cou de son amant, appuya coa* tre son frais visage cette pâle figure, et lui dit :