LA COMÉDIENNE
— Oui, monsieur, des ennemis qui sont parvenus à fausser le jugement du public sur la valeur fort incontestable, suivant moi, de son esprit et de ses œuvres. J'aime et j*estime beaucoup lord Damville, monsieur Simpton ; je lui trouve autant de hauteur dans Tintelligence qu'il a de bonté dans le cœur.
«— Maloi, miss, reprit Simpton en homme décidé à jouer gros Jeu, parce qu'il se sent une partie unique à perdre ou à gagner, s'il a de la bonté, vous n'en avez guère; car en ce moment, sans but aucun, ou plutôt dans une intention damnable, celle de me faire souffrir, de m'exaspérer, vous me dites sur lord Dam- ^ ville ce que vous ne pensez pas, ce que vous n'avez jamais pensé. Ce peut être un homme fort honnête, d'un commerce très-sûr; mais vous savez parfaitement que c'est un sot J'ai dit le mot et je le maintiens. Ce que j'exprime en franches paroles aujourd'hui, vous saviez fort bien l'exprimer l'autre jour en expressifs regards et en significatifs bâillements, pendant que lord Damville faisait un cours sur Shakspeare. Ditesmoi, miss Jane, que vous n'avez jamais aimé et ne voulez jamais aimer aucun homme, mais ne cherchez pas à me faire croire que vous aimez lord Damville»
— > Vous avez raison, fit miss Jane, changeant tout à coup de voix et de visage ; je n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais personne, monsieur Simpton. Je juge fort bien lord Damville : il m'ennuierait comme il a toujours ennuyé tous ses amis et toutes ses mai-
^ CARACTÈRES fet l^^tf^ M TEllt»S.
tresses» i\ de!ui-ci m'enntiyâlt pliis qne cdtiWà; si cette chose tti'ennoyait plus que cette autre ; ftiafe je suià à peu près inscnsiWe> moh paévtc rtibnsieur Sîmpton, en dépit fle eès tfrs pasâWhnés par lesquels jfe vols bien (|tté veui vous laissez tWiupèr vous-ihêmê, malgré votre eèprit éclëlté. Dânà Iha tête^ il y â feti trop de flÀmme ; ttidntenaiit il n'y a plus que de la cendre. Dans moh cœui-, je n'âî Jamais eu qufe te jiéant. Je bâille par hâïiltide à ce que je sais être ^nuyeux, comme je tis par habitude à ce què je sais être amusant. Ennui, amusement, ces mots-là ne me représentent rien, du moins ils ne m'irritent pas. J'eo SMS d'autres qui n'ont pas pour moi phis de sens ef qui me causent d'incroyables impatiences; ce sont ceux qu'on me répèle sans cesse, d'amouf, de tendresse, de passion. îe suis sûre d'avoir aitaé très-ardemment Tart, je crois avoir aimé un peu le public; mais un homme^ monsieur Simpton (et miss Jane prit le sourire d'un Méphistophélès en jupons), unée ces hommes comme j'en ai vu tant, qui croient niaisement, en se mettant à vos ^ribux, vous ouvrir les portes d'un monde nouveau et enchanté, je suis sûre que je n'en ai pas aimé et qte je n'en aimerai pas. C'est si vieux et si peu mystérieux, l'amour!
Miss Jâne trouvait plaisir, en cet instant, à jouer ce rôle d'âme implacablement aride, amère et désabusée, qui a flatté tant d'esprits depuis Tinauguration de la raillerie et de la mélancolie infernales avec Goethe et
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Byron. Probablement çlle allait encore changer de personnage, quand lord Damyille entra. Lord Damville avait cet air posé et content de lui qui ne le quittait pas un instant. Il baisa avec une grâce onctueuse la main de miss Jane, fit le plus convenable salut à William Simpton, s'assit et se mit à parler du ton d'un homme qui se veut et se croit aimable. Miss Jane fut sombre et Simpton fut rêveur. A la fin de cette séance, la statuette était terminée.
— Demain, monsieur-Simpton, dit miss Jane en prenant congé de l'artiste, j'exposerai votre œuvre éans mon salon ; après-demain , j'espère que vous viendrez me voir dans ma loge. Excusez-moi aujouré'hui si je ne vous témoigne pas plus de reconnaissance et d'admiration ; je sui» fatiguée, je soufire.
— Vous avez fait, nionsieur Simpton, une fort belle chose, dit lord Damville avec Taccent solennel d'un mari qui prend la parole au nom de la communauté ; soyez bien sûr que miss Jane apprécie comme moi votre talent, mais, en sa qualité de femme et d'ar* tiste, miss Jane a le droit d'être impressionnable, mo« bile, même capricieuse : c'est une véritable sensitive.
Sur cette comparaison poétique d'une si étincelante nouveauté, lord Damville s'arrêta avec un sourire satisfoit
— Tout artiste, dît William Simpton en jetant un regard ardent et triste sur miss Jane, éprouve un vé^ ritable chagrin à se séparer de l'œuvre qu'il finit
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Moi surtout, j'ai le droit d'être affligé,, car ce n'est pas de mon œuvre seulement que je me sépare. .,— Ah I monsieur Simpton , dit encore lord Damville avec bonté, nous ne romprons pas, je l'espère, les charmantes relations qui se sont établies entre nous depuis quelque temps.
Et il fit un signe à miss Jane pour qu'elle dît quelque chose d'agréable au sculpteur.
La mystérieuse créature baissait la tête. C'était présent son humeur et son plaisir de garder le silence. Ce silence, du reste, elle le savait bien, avait, par son étrangeté, quelque chose de plus propre à émouvoir Simpton que toutes les louanges du monde. Au moment où elle se retirait , comme par un mouvement involontaire, elle tendit la main à Tartiste, toujourssans lui parler.
— Quelle âme perversement coquette I se dit William quand il fut seul , savamment et cruellement capricieuse I Comment peut -on aimer une pareille femme !
Puis, en regardant la statuette qu'il venait de finir, et en s'arrêtant dans cette pensée qu'il avait etpri* mée tout à l'heure de sa séparation avec le plus charmant ou le plus occupant des modèles, il sentit, chose incroyable, comme des larmes qui montaient à ses yeux* Il pensa qu'il s'était couché trop tard la veille» qu'il avait travaillé avec trop d'ardeur dans cette séance, enfin qu'il avait les nerfs malades.
E^ipaa*
U GOMÉDIBNNB* fOl
William ne manqua pas d'aller à Covent-Garden le jour où miss Jane lui avait dit d'aller la voir dans sa loge. Il se rendit au théâtre de bonne heure, et assista aux cinq actes ù*HamleL Jamais Ophélia ne lui avait paru plus touchante que ce soir-là. Simpton était de* bout près de la rampe ; il lui sembla tout d'un coup que le regard de miss Jane venait de rencontrer le sien. Tous ceux, le nombre en est grand, qui ont aimé des actrices savent quel incroyable effet produisent ces regards, qui, au milieu d'un.scène, devant tout un public , du sein de l'éclat d'un théâtre, tombent tout à coup sur vous, furtifset brûlants. William 86 sentit remué jusqu'au fond de l'âme.
La pièce finie, il traversa d'un pas rapide lés corridors du théâtre, et se rendit à la loge de miss Jane. Il se trouva au milieu d'une foule de visiteurs. Lord Dam ville n'était pas là. Miss Jane lui donna la main et l'accueillit avec un sourire aimable> mais banal. A peine fut-il assis qu'elle sembla l'oublier complètement. Elle parlait courses avec lord Norforth. En ce moment, le rôle qu'elle paraissait avoir adopté était celui de l'élégante la plus ingratement, la plus désespérément futile qui ait jamais traversé les allées
iOt CARAGTfelUSS CT RiCiTS VP TEKPS.
d'Hyde-Park. Là conversation du beau Lionel semblait répondre à tous les besoins de son âme. Elle avait Tair de manger avec plaisir ^\ i^ppétit le même foin que lui dans le même râtelier. Cette soirée-là n*était p^ donnée aux hommes politiques, mais à la jeunesse dorée» aux muguets, aux raffioés. Quand la conversation sur les oourses fut puisée, on a'eatretiat lour guement d^un duel qui avait eu lieu te matiUt ToQi eeux qui étaient l|t parleront de leur cdurage à JmiA couverts, av9c un sourire de discrétidn vantarde, dâ| airs fanfarons de nddestie qui irritaient singi^Iièrer ment Tâme honnêtement et simplement j>rave df Simpton. William était tombé dans un de ces silences d'où Ton ne peut plus sortir sans embanaa, pars» quUls wus ont mis tout i fait en dehors de ce qui si dit auteur de vous. Il avait grande envie- dq se retirer^ et cette puissance mystérieuse qui vous enehaine dans les situations pénibles ou fausses le clouait sur soa siège ; puis, je le crois bien» il était reteau aussi par je ne sais quel vague espoir, quel secret instinct. Miss Jane ne lui avait pas adressé une parole flatteuse sur sa statuette, qui avait du être la veille, ohez elle, Teb^ jet A» tous les propos. Il lui semblait qu'il y avait là une conduite arrêtée, dont il voulait avoir le secret. SnSn, pour maintes raisons, et pour celle-là surtout q\ke miss Jane, dans sa frivolité, ét^it aussi charmante que dans sa gravité ou dans son enthousiasme, il restait.
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mwm Ohf^ m BôtH P^^c^ aU^m&nâ détrôné, qui «e pQDSûlait de aa de^tinéa m l»UYant 4u ¥in de champagna, fit ge ¥engfiaitde l'humanité an faisant de» dettes» Ils se retirèrent d* assez bonne heui^e, William restfi seul avec miss Jane.
Quand il n'y eut plus que William auprès d'elle» quand le silence eut succédé au })ruit qui remplissait sa loge, la comédienne inclina sa tête sur sa poitrine dans une attitude de songerie profonde, montraîit aux regards enflammés de Sfimpton, dans le mouyement le plus attrayant, dans ta plus gracieuse des lignes PQurbes , un cou blanc sur lequel ?e jouaientt dans une cjiaudp lumière, quelgues ajioveuii échappés au
peigne ; puis tout à coup elle releva le front, fixa sur William un regard éblouissant et d*une expression toute nouvelle, non plus le regard d'une femme mondaine et coquettQ $ n^is celui da la muse de Shakspeare, telle que l'aurait peinte Raphaël* Elle se leya, et, se dirigeant vers Simpton :
-* Vous avez du génie, lui dit-elle; votre statue est un chef-d'œuvre I Hier, toute la journée, je Tai regar? dée, et j'ai admiré. Je ne sais pas comment tous ces sots qui étaient là tout à l'heure peuvent m'aimePi car ils ne pie connaissent pas, Vous seul vous m'aves vue telle que je suis, telle que je veux êtse. Laissez!^ moi vous remercier.
£t, par un nu>uvement inattendu du plus soiivd«
104 GAAACTÈBBS BT RÉCITS MI TEMPS.
rain» do plus irrésistible des charnues, elle mit sur le front de William un baiser. Simpton saisit les deux mains de la comédienne, les appuya sur sa bouche, et, pendant un instant, ne sentit que flammes et parfums en son cerveau.
Puis, quand il put parler :
— Mais vous me trompiez donc avant-hier, dit-il; vous n'êtes donc pas morte à tous les sentiments ardents et généreux, vous vivez donc ?
^- Je vis pour vous ce soir, dit-^Ue.
— Oui, ce soir, repartit impétueusement William ; mais demain, demain, vivrez-vous pour moi encore?
En ce moment, on entendit une porte s'ouvrir et un pas dans la petite pièce qui précédait celle où cette scène se passait
— Voici lord Damville, dit miss Jane à voix basse; demain, à midi, venez chez moi, je serai seule.
Lord Damville s'était cru obligé, pour ne pas rompre avec son passé politique, d'assister à un dîner ministériel et d'aller se montrer à un bal d'ambassadeur. Il devenait haut cravaté et ganté exactement, dans toute la sévérité, toute la raideur d*une tenue officielle. William lui trouva cet air indéfinissable, portant à la pitié et au sourire, que les amants trouvent aux maris quand ils les voient rentrer au ^te conjugal à la fin de certaines soirées. Damville n'était cependant pas le mari, et William surtout était encore bien loin d'être l'amant de miss Jane.
Là GOIIÊDIENNK. fOS
Le lendemain , William Simpton , au moment où il quittait son logis pour se rendre chez miss Jane, re^ut le billet que voici : « Ne venez point à midi, cher monsieur, je suis obligée de sortir dans la matinée avec lord Damville; mais soyez assez aimable pour venir à six heures me demander à dîner. Vous vous trouverez avec quelques hommes distingués, qui me sauront un gré infini de les avoir réunis à vous. »
II n'est pas un mot de cette lettre qui ne mît William en fureur. A Tinstant où il 'se croyait emporté avec miss Jane dans le monde excentrique et passionné de l'amour, le voilà qui retombait dans les plus glaciales et les plus banales régions de la politesse. A la place d'un entretien ardent et solitaire, on lui offrait une réunion avec des hommes distingvég! Ces derniers mots surtout lui causaient des transports de rage. — - Non, se dit -il, je n'irai pas à son exécrable dîner i
A six heures moins un quart, il se dirigeait vers la demeure de l'actrice. Il allait la voir au moins, et lire peut-être sur ses traits l'explication de son étrange conduite* Enfin il vivrait, car à l'âge qu'avait alors William, on a beau être guerrier ou artiste, ambitionner une
grande place parmi les hommes, c'est par les femmes surtout que l'on vit. Dans Télégant salon où fut introduit William, lord Daminlle et le duc de Norforth étaient installés déjà : c'étaient deux de ces convives distingués que miss Jane avait promis à Simpton. La maîtresse du lieu avait pris ses airs les plus convena* Dles : elle parlait d'un ton mesuré et ne se permettait qlie des demi- sourires. Sous tous ces airs résenés, sa beauté avait quelque chose de brûlant. Elle était vêtue à l'espagnole avec un voile noir sur ses cheveux blonds, une rose rouge, couleur des amours sanglantes, jetée dans ses lumineuses boucles. Ses épaules, an milieu des garnitures de dentelle, étaient plus attrayantes et chargées d'ivresse que le vin de Chypre dans une coupe romaine. Elle répandait autour d'elle la chaleur ef le frisson.
Après Simpton arrivèrent encore deux convives. L'un était un ambassadeur autrichien , le prince de Nipperg. Le père du prince avait été l'un des grands seigneurs les plus spirituels du siècle dernier. Malreusement, trop prodigue de son esprit, il n'en avait rien laissé à son fils. L'autre était le duc de Penarez, grand d'Espagne de première classe, possesseur d'une immense fortune , et plongé dans un auguste abrutissement. Quand l'Autrichien et l'Espagnol furent arrivés on se mit à table.
Encore si le vieux prince de Nipperg §'était borné à manger tout le fonds d'esprit qui aurait pu revenir
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à 80d âls ; mais 11 lui atait laissé, par son nom , une éerasante dette. LepHnce actuel de Nîpperg, par sentiments dé fomillë, par piété filiale, voulait absolument faire, "vii-à-vis des artistes et des gens du monde, les frais qu'aurait feits èon père. Toujours il se trouvait à court; c'est une Justice à lui rendre : il supportait parfaitement sa pauvreté; oh pouvait croire quii ne la soupçonnait pas. Lorsqu'il sut que William Siinpton était sculpteut^, il voulut parler statuaire, h s'eltasia sur les narines de TApôllon dii Belvédère. Ce qu'il dit, lord Damville allait le dire. Lord Damville et le prince de Nipperg étaient faits poilr s'entendre merveilleusement. Toutefois le prince dfe Nipperg avait quelque chose de plus léger dans ses prétentions, cela va sans dire. Représentant de la cour de Vienne (Vienne avait une cour alors ; ta civilisation n'y avait pas encore élevé des barricades), Il avait un tour moins constitutionnel dans le discours et dans les idées. Le beau Lionel, qui, lui, s'était fait le représentant de la fcour de Charles II, était d'une légèreté étourdissante. tl Jetait au milieu de toute conversation sérieuse le rire dont les marquis, autrefois assis sur la scène, le dos tourné au parterre, interrompaient les tirades de tragédie. Le duc de Penarez mangeait avec application et buvait avec solennité. La tristesse envahissait William Simpton.
Par son nom, il n'avait aucune infériorité; par son esprit, il avait une supériorité incontestable vis-à-vië
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de tous ceux qui étaient là ; mais il n*était pas de lenr monde, car William Simpton n*était d'aucun monde, i bien dire. S'il avait eu de vrais châteaux, comme ceux de son oncle le marquis de Colbridge, peut-être Simpton aurait-il beaucoup moins habité les châteaux d'Oberon et de Titania. Faute des magnificences de la vie réelle, il s'était jeté dans les splendeurs de la vie imaginaire. De là lui venaient cette fierté rêveuse, ces dédains mélancoliques avec lesquels les hôtes des pays enchantés traversent cette vie. De là lui venaient aussi parfois un ennui très- précis, une très-positive amertume. On est condamné à errer seul dans les palais de la fantaisie avec les fées et les génies ; on n'j reçoit pas ceux qu'on aime. William Simpton aimait fort cet Espagnol, — c'était le comte de Villa-Medina, — - qui brûla sa maison pour embrasser sa dame; mais il lui manquait une maison à brûler. Il s'apercevait en ce moment que miss Jane sentait au moins aussi vivement que lui combien cela lui manquait. Cette femme, qui semblait hier si abandonnée aux charmes de Tart, de la poésie, était aujourd'hui >tout entière à la magie du luxe, de la fortune, de toutes les grandeurs sociales. Elle caressait Norforth par un petit sourire grondeur dans ses prétentions à rétourderie; elle caressait le prince de Nipperg par un sourire de fine approbation dans ses prétentions à la spirituelle amabilité; enfin elle encourageait, par un regard d'intérêt onctueux^ la manière dont buvait et mangeait le
LA COliÉ0IBNNE. KHI
doe de Penarez. Il y avait deux hommes seuls pour qui elle ne faisait point de frais, lord Dam ville, qu'elle traitait en mari, et notre ami William Simpton, qu'elle semblait n'avoir jamais traité ni ne vouloir traiter jamais en amant.
Après le plus ennuyeux des dîners commença pour William la plus ennuyeuse des soirées. Le salon de miss Jane était amusant ce jour-là comme un salon mi* nistériel. Toutes sortes d'illustres personnages y arrivaient pour lesquels la comédienne se mettait en frais de graves façons. Lord Damville triomphait ; William résolut de s'en aller. Il se trouva dans la rue par une nuit d'été éblouissante. En ce moment, il y avait audessus de Londres un ciel italien. — Comment! se ditil, deux yeux où il n'y a pas même eu d'amour pour moi m'enpêcheraient de sentir tout ce libre espace de ciel, cet air pur et ces étoiles! Ensevelissons dans notre, cœur miss Jane sous une couche de pensées tendres et mélancoliques comme des fleurs de cimetière, et n'y pensons plus. — Il est une chose qu'on doit soupçonner, c'est que William Simpton, qui avait vingt-cinq ans et qui était bien tourné, avait dans sa vie un attachement plus positif que son aniour pour miss Jane. Il n*en est point de la vie réelle comme du roman, où une tendre inquiétude, un sentiment idéal, suffisent pour remplir une âme. En ce monde, tandis que vous vous préoccupez d'une femme qui ne vous appartient pas, il en est d'habitude
lia GARACTÈRIS» m «tfiIffS OC TEMPS.
une gui vous^q^arlknid^t vous ne yons préoceupci pat.
Sîmpton songea teut à couf fii'il ferait bien d» sa inaUra à aimer sériettaenirat une femme qu^il voyait tous les jours, et auprès de lagneUe il avait réussi <kpiiî»p)usi««ivs moisi Lady Bièngton, c'était 1» mattresse de William, était une femme suffisant ment aimaUeat suffisamment jolie^ qui avait aimé les arts totijoure elr de temp» en tempa un artiste; Bile n'était point pnàrisément sotte, et elle avait des yem Mena atec des eila noirs-que William aurait bien adorés-; mais elle avait la pins fâcheuse des prétentions, eHe veniait être une Béattrix. Elle déposait sur te front du jeune soulptein* un baiser de la poésie la plu? affectée. Elle lui parlait de Tinspiration^ elle lui faisail jtirer qu'elle était sa muse. Pour un esprit comme celui de William Sîmptom , épris de l'art d'une façon* naturelle et sérieuse , ces afféteries étaient intolérables. Il y avait dps jours où lady Blington le mettait dans rétat où le piano met les chiens de chasse, c'est^* à-dlre lui donnait de longues et violentes attaques de nerfs. Eh bien! pourtant il résolut d'aller braver 06 soir-là les paroles inspirées et le baiser sur le front
Il trouva lady Blington seule', tenante la maift un volume de Lamartine qu'elle lisait en français?, car elle était essentiellement lettrée. Quand elle aperçut William , elle lui tendit la main en laissant son regard fixé sur le livre comme s'il y eût été retenu
LA OdllÉDIBliMK, Ht
(Mif mt ohanae ; &e% lèvres {^rirent ud srarife eon-
Et raaftute et Tamaii^ stir Taile 4a gteie^ Montent d'un vol égal à l'immortalité,
déclama-t-elle à mi-voix comme eiilraîtiée par *è bèffàn de faire partages liiw émotion trop vivè.
•^ William,» fit-e!te âpfès un ïftoment de' rilenw fc^ant leqnel eHé" avait fermé lentement le livre ^ s'était mise k regarder son amant d'un* air érrthea-^ ^aste et recueilli, n'este pas que ces fers-là sont beaux et quiis rendent ^s secrets^ désirs t Quelte grande et chamante image q^té' -ce couple amoureux qdf Bfteff^ àrimmôrtalîté sûr Tailetlu géntelCes vers potirUttieltt vcfùs inspirer uiy gt^oupe, William : sur um figunë ailée, sur Un ange au fremt étoile qui représenterait le génie^ vous pourriez |eter deux êtres, utf poète «t sa maîtresse. Je voudrais que le poêle eèt votre noble front ; peut-être donneriez -vous à sa corn* pfagne quelque chose de mes traits. Tous deux s'enlaceraient, et...
Ici l'impatience de Stmpton éclata. *- Ce serait, dftMl, une chose bizarre que ces deux êtres assis suï* BB ange, le ne suis pa^ fou des vers de Lamartine ; je- IWMve qu'ils renferment, comme beaucoup de verf malheureusement, une image que ni pinceau iri* (âaeatr ne sauraient exécuter. Du reste, peut-être suis* jè^ efi disposition mauvaise et brutale ; mais j'avoue^ que de l'immortalité ni du génie je ne me soucie^
lis GA1U€TÈRBS BT RÉGltS 1»0 TEMPS.
guère ce soir. Je voudrais prendre la vie tout simplement, jouir de ce que je ne suis pas immortel encore; car, .lorsque je serai immortel, chère lady, je ne sentirai pas sur mes lèvres la peau transparente et franche de "cette jolie main.
Et par un mouvement assez tendre, car ce soir-là
vraiment lady Blington était jolie , il prit la main de sa maîtresse. Il sentait sa mauvaise humeur se dissiper ; mais lady Blington le repoussa vivement.
— Ah I William , s'éoria-t-elle , vous ne m^aimez pas comme je veux être aimée ; vous ne me comprenez pas, vous ne m'avez jamais comprise.
— Le fait est, miiady, repartit William exaspéré, que nous ne nous comprenons pas ce soir. Peut-être que cette nuit je verrai en songe les anges de M. de Lamartine , et qu'alors , demain matin, vous me trouverez moins grossier. En ce moment, permettez-moi de vous quitter.
Et, sans écouter les reproches dont l'accablait lady Blington, il sortit d'un pas rapide.
— Ah ! miss Jane ! s'écria-t-il quand il se retrouva dehors en plein air, vous êtes capricieuse, vous êtes perverse, vous déchirez, vous brûlez, mais vous n'agacez pas les nerfs. Vous ne faites pas connaître ce misérable ennui, ces dépits mesquins qui sont ce qu'il y a de plus détestable au monde. Auprès de vous, on est heureux ou l'on souffre ; mais on sent les vraies, les grandes puissances de la vie.
LA COMÉMENNe. 113
William alla passer un mois au bord de la mer. Il y a des gens qui, danâ l'air des plaines, des prairies et des grèves, boivent TeauduLéthé; Simpton s-aperçul qu'il n'était pas de ces gens -là. L'image de miss Jane Tassiégeait comme certains fantômes assiègent les solitaires. Après de grandes coursos sur les cotes , quand il se couchait le soir espérant voir le ciel et les flots^dans son sommeil, c'était le regard de miss Jane qui se fixait sur son front. Les songes paraient pour lui cette créature, dont le 'souvenir n'était déjà que trop attrayant en son âme, de ce charme aux longues et puissantes ivresses qu'ils répandent dans leurs scènes de volupté. Il lui fallait toute une matinée passée au grand air, sur le rivage, pour secouer les dangereux parfums de ses rêves. Lorsque, assis dans le creux d'un rocher, il regardait l'inquiétante étendue de TOcéan, il se disait : Que me font tous ces espaces ? Deux baisers qui fermeraient mes yeux me donneraient plus de plaisir que ces lumineuses et frémissantes plaines. — Il était vraiment amoureux.
Un malin , il prit le chemin de fer, et , grâce à cette fantastique invention du génie moderne, qig met dans la vie comme dans l'âme les espaces solitaires auprès des lieux pleins de mouvement et de^
114 GARAGTÈRB9 BT ÛCtTS J>0 TBMPS.
bruit, il se trouva à sept heures du soir devant le théâtre de Covent-Gardea. Miss Jane jouait William se mit dans un coin obscur de la salle, il ne voulait être vu ni des spectateurs ni de ractfice. Il était résolu à rompre avec le monde ; le spectacle de oe fioir-ià était une fantaisie qu'il se passait ; le lendemain, il comptait retourner dans la solitude. Quand la pièce lut finie, une envie démesurée le prit d*aiier voir Tactrice dans sa loge. U se demanda**!^ ee quei0 demandent parfois tout d'un coup ces gens wx idées itizarres, violentes et malheureuses, qh'on nomme les «ongeurs,— pourquoi il augmenterait volonlftHremeHt lui-même le nombre de ses saolTrances. Rît n ne Vmr péchait d'entendre la voix de miss Jane lut adresser des par^rfes , de voir ses yeux le regarder $ i quoi bM «'enlever ce bonheur f Qudques minutes après ces riflexions, il était dans la loge de l'actrice. Comme d-o^ dinaire il y avait beaucoup de monde chez miss Jane, comme d'ordinaire aussi il y avait cohue dorée; mais, dès que ractrice aperçut William, elle interrompit sa conversation avec le prince de Nipperg, se leva, eounit à lui^ et Tembrassa t)resque.
— Monsieur Simpton , s-'écria-t-elle, qu'êtes - vous devenu? Comment peut -on disparaître ainsi sans donner de ses nouvelles à ses amis! Qui vous a.enèevé ? Est-ce l'amour ? est-ce l'art ? est-ce une créature de chair ou une créature de marbre? N'importe pour que lobjet vous nous ayez quittés, vous avez md
LA COMÉDieNNB. 115
agi. Vraiment^ ajouta-t-eHe d*une voix basse qui fit courir un long frisson dans tout le corps de William» j'étais désolée.— Pais elle fit asseoir Simpton àcâté d'elle, et comme au bout d'une demi-heure, voyant que la foule ne désemplissait pas sa loge, il voulait ê*6B aller : — Ne vous découragez point, lui dit-elle à l'oreille ; restez, je veux que nous soyons seuls.
William se dit quHl était sans doute couché au bord de la mer, qu'il faisait un bon rêve, et il resta. En effet, tous les adorateurs de miss Jane, voyant que ce soîr-là il n'y avait rien à espérer pour eux, se retirèrent les uns après les autres , et William resta seul avec la comédienne. Alors miss Jane garda ie silence.
^- Qu*avez-vous à me dire ? lui dit William.
— Moi ? rien 1 répondit miss Jane d'un ton triste et comme perdue en un songe.
— Mais , Dieu me pardonne , miss, je crois voir une larme sur votre joue"?
— Non, je ne pleure pas.
— Si, vous pleurez ; Jane, vous pleurez 1
— William , fit-elle d'une voix ardente , sa jouç contre celle de Simpton, c'est que je vous aime!
• William poussa un cri et laissa tomber sa tête sur les genoux de la comédienne, fondant en larmes à son tour, en vraies larmes.
Le lendemain matin, à dix heures, il regagnait son logis, où la veille il n*était pas rentré, après une de
11« CARACTklUSS BT BACITS MI TEMPS.
ces nuits- couronnées de roses brûlantes qui valent pour les âmes amoureuses ce que valent les journées aux couronnes de lauriers pour les âmes de conque* rants. Il s'était laissé tomber sur un sofa dans un coin de son atelier, et depuis une heure il goûtait un sommeil plein d'enchantement, quand on lui annonça la visite du dnc Lionel de Norfortb.
—• Ah ! ah ! fit Lionel en l'abordant, je trouble dans un sommeil qui lui était probablement fort nécessaire monsieur le marquis.
— Monsieur le marquis ! que signifie ce mot, monsieur le duc? répondit William, qui ne se croyait pas assez lié aveé Lionel pour lui laisser prendra ce ton de plaisanterie.
— Cela signifie que j'ai l'honneur de parler au lord marquis de Colbridge. Hier matin, votre oncle le marquis de Colbridge et ses deux fils ont voulu faire une promenade en pleine mer, malgré tout ce qu'on a pu leur dire sur l'incertitude du temps et le danger des côtes. La petite embarcation qu'ils montaient portait non point leur fortune, mais la vôtre. Maintenant leurs corps sont à l'Océan, leurs âmes à Dieu, et leurs biens à vous. Comme j'étais en ce moment à leur château^ où Ton venait d'organiser de*grandes chasses, je me suis chargé d'aller vous annoncer la catastrophe qui vous fait pair d'Angleterre et l'un des plus riches particuliers de l'Europe. Je suis arrivé hier au soir par le chemin de fer de Bristol ; je n'ai pas couru